C’est aux enfants vivants, Monsieur, qu’il faut penser !

Publié le par Michel Durand

Comme promis je dépose ici, pour une lecture plus confortable, un long texte écrit par une lectrice suite à la décision présidentielle de demander aux enfants de CM2 de parrainer les enfants de la déportation.
Monsieur Le Président, vous « devez de mémoire », nous aussi. Et nos chers détruits même s’ils sont revenus,-Juifs, tsiganes, homosexuels, religieux, dissidents, communistes, intellectuels, résistants de tout bord -et tous ceux que j’oublie de mentionner encore- nous l’ont bien enseigné : souvenez-vous de nous, pour faire des vivants des monuments de vie.
Monsieur Le Président vous êtes dans l’erreur. Je vous le dis, humble mère, vieille femme, née en 48, élevée en côtoyant une femme rentrée de Ravensbrück (dans quel état !). Torturée, elle s’était tue. Elle a été l’amie de Geneviève De Gaulle, Germaine Thillon de tant d’autres encore…
C’est aux enfants de notre temps qu’il faut penser.
A l’enfant massacré, déplacé et meurtri. A l’enfant qu’on torture, enrôle, force à fuir. C’est lui que vous devez ne jamais oublier. Celui qui fuit la faim, la misère, la peur. Celui que l’on n’a pas le droit de renvoyer à son bidonville, ni à son tas d’ordures, ni à son camp de réfugiés. Au Mal.
Le Mal que vous voulez vous dans votre énergie, empêcher de renaître, il a ses signes avant-coureur : signe distinctif, discriminatoire, délation de voisinage encouragée jusqu’à l’école, interdit de jouer dans l’espace public, de fréquenter ceci où cela. D’honorer ses parents. D’ouvrir un magasin, d’enseigner. De travailler tout simplement de vivre normalement.
Le mal dont vous parlez est en route aujourd’hui. Il rafle des familles à des sorties d’écoles, dans les ANPE, dans les Sous-Préfectures. Il entoure soudain le lit d’enfants tranquilles encore pris de sommeil au pays de la paix. Cernés de quinze soldats baraqués armés et cuirassés de noir. Il bouscule au métro et aux bureaux de gares. Je l’ai vu de mes yeux , j’ai eu mal à la France.
Leurs parents étaient là depuis quinze ans peut-être. Eux depuis des années. Parfois.
On est tous immigrés Monsieur Le Présidents. Certains c’est par l’armée la plupart juste comme ça. Venus de l’Italie, de Hongrie, d’Argentine, de l’Angleterre, de La Hollande ou du Congo…On a passé parfois quatre fois la frontière. On a créé la France et on y a fait souche. On ne nous a jamais demandé de venir. On est venu. De fait. On est là, on y reste.
Nos parents ont bûché dans des métiers divers, transporté du charbon, alimenté les mines, écrit dans des journaux, animé des théâtres, financé la Nation quand elle avait besoin.
Alors tous ces enfants pareils à nous d’hier, nous devons les aider à vivre de leur mieux. Ne pas les renvoyer au silence de la terre. Les protéger : Ils sont de notre espèce à nous. Cette espèce embarquée, tâtonnante et civile enfin, si nous voulons, si nous nous y tenons.
Martine a vu un jour à son bureau d’école, la place de Sarah déserte. Un samedi matin de ce 26 avril 44. Martine n’a rien su. De la rafle jamais on n’a parlé pendant cinquante ans. Estelle a vu Youko pour la dernière fois un mardi à 5 heures en 2007. Il n’est pas revenu. On n’en a plus parlé. La maîtresse se tait. Elle parle aux adultes. Des adultes impuissants, effarés et honteux. Un jour Youko ou Smane, si ils survivent, feront nommer des Justes ailleurs qui ont sauvé.
En serons- nous, Monsieur Le Président ?
Si nous avons participé, une fois les besoins fondamentaux requis, ces enfants-là pourront penser à la justice, écouter le récit de tous les déportés. Ils participeront, ils comprendront bien mieux car ils auront vécu, un peu de cet enfer. Leur copains de l’école parleront avec eux : tu vois c’était un peu comme nous, en ce temps-là.
Voilà comment se font les Mémoires Vivantes.
Refusez le Darfour, le Rwanda, le viol des femmes Massaï, acceptez ceux ici qui ne demandent pas grand-chose et qui sont prêts à être heureux parce que vivants. Et participeront à notre économie.
On vous le dit depuis longtemps, Monsieur, d’autres plus compétents que moi en la matière. Comprenez je vous prie avant qu’il soit trop tard. Le levier est à vous. Sachez donc où il œuvre. Donnez à des enfants vivants, vivants encore, la mémoire d’une France qui les protégera.
 

Publié dans Politique

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