Le besoin métaphysique, 1

Publié le par Michel Durand

Photo qui semble dater de l'époque de ce texte 1978

 




En 1968, je me trouvais à Rome, au séminaire ; c'est donc par les ondes, par la presse, que je suivais les événements du mois de Mai. Ils ne me parlaient guère ; ils étaient, pour moi, à cette époque, chargés de peu de significations. J'étais en dehors de tout. Je n'en saisissais pas l'importance. En juin, un parisien -était-il journaliste, aumônier d'étudiants, théologien, curé... ? Je ne me rappelle plus de qui il s'agissait- en juin, un parisien nous parla de la gravité de ce qui s'était vécu. Le mouvement avait dépassé les habituelles revendications. C'était plus qu'une grève. On touchait aux racines mêmes de notre société... selon l'avis de certains


Et pourquoi Mai 1968 fut-il récupéré ?


D'après notre commentateur, c'est surtout cela que j'ai retenu de l'entretien, les étudiants n'ont pas su transcender leur action. Ils voulaient voir tout de suite les résultats. Un acte posé n'a pas en lui-même forcément un sens. Il doit être ajouté à tous les autres actes. Ce qui est fait en un jour, en un instant de la journée, est tellement minime qu'il est impossible d'en attendre des résultats évidents. Oui, il faut accepter de dépasser chaque geste pris dans son individualité non signifiante, pour entrevoir tout le sens dont il sera chargé, une fois englobé dans un ensemble. Parfois, c'est le nombre qui donne du poids à l'acte unique. Parfois, c'est le temps.

Donc, les étudiants n'ont pas su transcender leurs actions. Ils n'ont pas su, en d'autres termes, entrevoir la force potentielle de leurs engagements quotidiens. Mais, le pouvaient-ils ? À quelle école furent-ils formés pour pouvoir ainsi, assumer la temporalité ?

À mon sens, ils auraient souhaité parvenir à la domination de leurs actions, à se mettre au-dessus d'elles, bref à les transcender. C'est que l'air du temps, avant 1968 tout autant que maintenant, ne porte guère à une telle attitude métaphysique. Même les Églises que certains, bien peu, continuent à fréquenter, n'aident plus les esprits à percevoir tout ce qu'il y a dans l'acte microscopique. Pour prouver cette dernière phrase, je me tournerai vers les déçus de Mai 1968.

Certains se sont retirés dans la campagne du Sud de la France.

En communauté, ils tentent de se refaire un monde bien à eux, où ils seront bien à l'aise dans leur peau. À quoi, où, ce type de vie -« loin du monde » va-t-il mener? D'autres sont partis jusqu'en Inde pour y quêter l'Absolu. N'avaient-ils pas, autour d'eux, de quoi répondre à leurs questions fondamentales ? Nous connaissons Plaige près de Toulon-sur-Arroux ; ces Occidentaux se sont tournés vers la théologie et la spiritualité Thibétaines après avoir essayé, disent-ils, de s'insérer dans l'Église catholique, celle de leur naissance et baptême. Ces disciples du « Darma » m'ont expliqué qu'ils auraient bien aimé trouver dans notre tradition judéo-chrétienne la source capable d'assouvir leur soif. Est-ce parce que le mystère semble désormais absent de nos Églises qu'ils ne se sont pas sentis interpellés par elles ? Certes, dans l'hindouisme, le bouddhisme... le mystère reste entier. Quel mystère ? Je dois avouer que, sur ce chapitre, je me sens dépassé. Il n'en reste pas moins qu'il y a là un signe, un appel. D'où vient que certaines personnes, en quête de transcendance, vont jusqu'à épouser une autre culture ? D'autres croyances, dont celle de la réincarnation ? Un article, récemment publié, soulignait le nombre sans cesse croissant des partisans d'une vie religieuse fondée sur le principe du retour sur terre tant que la perfection, la béatitude, n'est pas acquise.

D'autres, enfin, refusant toute fuite de notre monde, réfléchissent, militent, dans des mouvements généralement indépendants des mouvements politiques et des syndicats. Comités de quartier, comité de défense de la nature, groupes antinucléaires, antimilitaristes, objecteurs, partisans de l'action illégale... Nous connaissons les Circauds avec leur journal : « Combat non violent - Gueule ouverte ». Une analyse minutieuse de leur mode de vie, de leur être, de leurs discours, de leur « faire » montrerait, combien tout ce qu'ils tentent de vivre, est chargé de recherche métaphysique. S'ils n'ont pas su en Mai 1968 transcender leur action, c'est qu'ils ne le pouvaient pas. La leçon ayant été maintenant enregistrée, je crois pouvoir dire que du temps est pris pour se forger un esprit, une âme capable de voir le Tout potentiellement présent dans la partie et la partie comme indispensable à la constitution du Tout. Est-ce qu'il serait trop rapide de dire qu'après les impatiences de l'adolescence, nous arrivons à l'âge adulte ?

Nous sommes invités, pour concrétiser cette réflexion, à lire les « Nouveaux philosophes » ; le pessimiste Bernard-Henry Lévy : « La Barbarie à visage humain » ; l'agressif André Glucksmann : « Les Maîtres penseurs » ; Christian Jambert et Guy Lardreau  : « ; il y en a d'autres...

Ainsi, pourquoi ne pas citer, bien que d'une autre génération, Maurice Clavel, marqué non d'optimisme, mais d'espérance chrétienne.

 

Publié dans Il y a 30 années...

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SB 08/04/2008 23:12

...on pourrait citer aussi Michel de Certau ," La prise de parole"et , après tout , le spectacle de vINAVER , actuellement eu TNP qui met en scène plutôt l'après 68 et l'épanouissement de la consommation , la pervet=rsion de l'imagination au pouvoir récupérée par le capitalisme... 

Michel Durand 09/04/2008 21:02


J'ai beaucoup entendu parlé de cette prophétie de 1968. il voyait juste. Aujourd'hui on est en plein dedans. Des amis ont vu l'intégrale. Hélas c'est bientôt terminé à Lyon et je n'ai pas vu.