Rappeler l'interdit nécessaire sans idéologiser

Publié le par Michel Durand

A l'issue d'un débat organisé à la paroisse Saint-Polycarpe par « Toi d'écoute », j'ai été frappé par ce commentaire : « bien que un militant cet homme ne montre aucune rigidité, aucune intransigeance. Il n'est ni dur, ni agressif. Dans son discours, il n'y a aucune idéologie ».
Il s'agissait d'un débat sur la santé avec Albert Fhima, médecin généraliste, président de la Coordination nationale médicale santé environnement.
Voici la présentation de la conférence-débat :
La santé doit être pensée dans sa globalité : les soins, mais aussi le travail, le logement et l'environnement ont une influence sur les êtres humains. Un grand nombre de pathologie sont liées à un mal-être social.

Que les militants soient susceptibles de rigorisme est une évidence. Le témoignage de la capacité d'écoute de ce conférencier a brisé toutes les réticences et a ouvert au désir de prendre le même chemin.
Le non enfermement dans une idéologie -ou ce qui peut apparaître tel en son sens péjoratif- vient d'une prise de distance entre ce qu'il faut faire et le moyen que l'on possède pour le faire.
Etre capable de s'abstraire d'un problème précis, donc du recul qui permet de répondre adéquatement qu problème.
Transcender l'immédiat pour ne pas s'y enliser.
Dans ma lecture récente de Paul Valadier, j'ai trouvé quelques pages sur ce sujet que je souhaite vous partager.


Hominisation et humanisation


Que signifie retour à l'ethos, du point de vue de la décision éthique qui nous intéresse ici ? Ce renvoi implique plusieurs niveaux de réalités qu'il importe de distinguer. Il s'agit d'abord des mœurs telles qu'on les trouve en un temps et en une société donnée, mœurs elles-mêmes réglées par des coutumes, des traditions, des normes qui vont de l'art de table jusqu'aux codes juridiques élaborés dans les droits coutumiers ou des codes écrits. Cet ensemble structure ce que nous appellerons une culture donnée, laquelle dessine une manière de se rapporter au monde, de lui donner forme pour utiliser une expression nietzschéenne, de lui imposer un style reconnaissable et identifiable ; les manières de vivre africaines ne recoupent pas à beaucoup près les manières asiatiques, et même cette façon de trancher en vastes ensembles (Afrique, Asie) ne respecte pas la diversité des sous-ensembles culturels effectifs. Ce premier niveau met par conséquent devant l'extraordinaire diversité des manières de faire et de se situer dans le monde qui a tant frappé et inquiété les moralistes à la découverte de sociétés nouvelles au moment de la Renaissance. Une telle diversité ne conduit-elle pas au scepticisme moral et à la ruine de toute perspective universelle ?
Conclure aussi rapidement serait ignorer que cette diversité même offre le terrain ou le terreau à partir duquel se construit l'homme en son humanité (second niveau). Du point de vue éthique et moral, de telles références dans leurs diversités et leurs contradictions mêmes ne sont pas inessentielles, car c'est en elles que l'être humain trouve les « données » fondamentales et indispensables pour s'assumer en son corps et en son affectivité, et donc par là même se situer dans le jeu complexe des relations sociales. Elles le préviennent en son être-là biologique et lui permettent de s'assumer dans le milieu culturel qu'il rencontre ainsi. Elles lui donnent sens, selon une signification tout à fait première, puisqu'elles lui permettent de s'orienter, de se situer dans des rôles différenciés, de s'assumer comme masculin ou féminin, situé dans un temps précis, appelé à tenir sa place dans l'ensemble social (métier, fonctions diverses), à se situer aussi dans la chaîne des générations. Une telle humanisation de soi ne s'opère pas malgré la diversité des mœurs et des règles, mais en elles et grâce à elles. Il y a là quelque chose comme un de ces universaux qui conditionnent l'avènement de l'humain en l'homme.
Il va de soi que ces références qui prennent figure dans une culture située sont travaillées de contradictions, ne serait-ce que parce que les héritages sont eux-mêmes mêlés et marqués par des traditions diverses, retravaillées et donc disparates. Cet aspect constitue en quelque sorte un troisième niveau. Les manières de faire portent généralement la trace de rapports de force et donc de violences : entre groupes (justification de l'esclavage ou de subordination de telle ethnie ou de telle catégorie sociale), entre sexes (situation inférieure de la femme, pratique de l'excision), entre générations (statut privilégié ou au contraire dévalorisation du vieillard). C'est bien pourquoi si d'un côté ces données culturelles sont le lieu même de la structuration de soi et l'élément porteur de l'humanisation, elles sont aussi « mêlées ». Les assumer sans distance, c'est souvent accepter des pratiques inégalitaires, injustes, intéressées, voire nettement oppressives. À ce niveau-là déjà la conscience qui ne peut pas se passer de ces références, puisqu'elle naît en leur sein, se trouve souvent en porte à faux, et donc provoquée à des jugements non conformistes et critiques de sa propre culture. Ici déjà apparaît à nouveau la nécessité d'un discernement et donc d'un tri.

Paul Valadier, La condition chrétienne, du monde sans en être.

Publié dans Anthropologie

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