Vivre en Eglise, lieu de la correction fraternelle

Publié le par Michel Durand

Etre chrétien, c'est-à-dire être disciple du Christ, c'est vivre en Eglise alors que celle-ci, telle une famille aimante, accompagne chacun et chacune dans l'élaboration d'un mode de vie qui corresponde à ses convictions profondes. Il s'agit de vivre à fond le désir, partagé avec Dieu, d'aimer fraternellement le prochain. En effet, le désir d'Amour du chrétien puise sans cesse à la source du désir de Dieu d'aimer l'humanité entière. Certes, non pas abstraitement, mais dans la rencontre de ceux et celles avec qui nous partageons l'existence.
En cette page, je demeure en compagnie de Paul Valadier, la condition chrétienne, du monde sans en être.
Voici une page qui souligne le rôle d'accompagnement spirituel de la communauté.


Si la communauté croyante suscite la liberté, c'est-à-dire le désir de vivre et de vivre selon la logique évangélique de surabondance tout en assumant pleinement son humanité, elle l'accompagne aussi dans son déploiement. En ce sens, elle offre un lieu majeur de vérification pour les décisions responsables, dans toute la mesure où elle se donne comme une communauté fraternelle, permettant la vérification (le faire-accéder à la vérité) de ses décisions. Aucune vie chrétienne ne peut se vivre dans le solipsisme, puisqu'il s'agit d'entrer dans un Esprit commun, celui du Christ, et puisque cet Esprit pousse chacun à « sortir de soi» vers autrui et vers Dieu.
Ici encore faut-il éviter les imaginaires qui encombrent les esprits. La vie dans l'Église ne suppose pas un alignement de chacun sur des normes imposées, même si de telles normes existent comme d'ailleurs en tout groupe digne de ce nom. Elle appelle plutôt un engagement spécifique à chacun, dans la logique de la réponse personnelle à une Parole accueillie. Nulle vie ne ressemble à une autre, et chacun a son « talent », au sens évangélique du terme, qu 'il lui revient de découvrir, de valoriser, donc de cultiver au mieux. Nul ne peut donc s'abriter derrière l'autorité ou le conformisme pour évacuer un tel engagement existentiel qui conduit chacun à s'interroger en termes propres et strictement personnels : quelle est la volonté de Dieu sur moi, pour employer un vocabulaire d'ailleurs inadéquat ? Plus exactement que me revient-il d'être et de faire pour honorer ma vocation propre dans l'ensemble du corps du Christ ? Aucune réponse à ces questions ne peut se faire sans le double souci, celui de l'écoute de la Parole concernant chacun d'un côté, celui de la prise au sérieux de son humanité telle qu'on en hérite et qu'on la façonne en une culture et une histoire particulières. Quiconque coupe la relation s'interdit une vie dans l'Esprit, et tombe soit dans le conformisme et l'alignement sans âme, soit dans l'individualisme et la marginalité.
Ces considérations sont de grande portée pour la vie morale. On l'a déjà dit, la condition chrétienne ne connaît pas d'orthopraxie; elle connaît des normes régulatrices (Commandements de Dieu, prescriptions morales ecclésiales, méta-morale évangélique, etc.) ; elle en est « informée », mais justement elle doit se les approprier, les assumer personnellement. Aucune règle, disait Wittgenstein, même en mathématiques, ne constitue des rails (Geleise) tout tracés qu'il n'y aurait qu'à suivre sans jeu possible. À plus forte raison en matière morale, et contrairement à des préjugés courants, la règle doit toujours être assumée concrètement, et par là même elle induit des actes et des pratiques qui ne résultent pas d'une stricte déduction. Tout le problème certes est de savoir à partir de quand le « jeu » devient dérive, voire trahison de la règle. Mais, d'une part, il ne faut pas trop vite éliminer la possibilité et la nécessité du « jeu » ou les considérer comme des anormalités, et, d'autre part, le rôle de la communauté ecclésiale fraternelle consiste à jouer le rôle de pôle régulateur et vérificateur.
Il n'en va pas dans la vie chrétienne autrement que dans toute vie humaine. Aucune décision ne peut se dire rationnelle et raisonnable si elle n'est pas passée par le feu de la discussion, par la mise à l'épreuve dans la confrontation avec autrui, par l'ouverture à d'autres points de vue complémentaires ou critique. Qu'il s'agisse là d'ailleurs d'une perspective tout à fait traditionnelle apparaît dans la très ancienne pratique du père spirituel par laquelle des croyants vont chercher aide et conseil auprès d'un sage ou d'une personne expérimentée leur permettant ainsi de tester une décision de vie. La spiritualité ignatienne a particulièrement mis en forme cette tradition, et on peut assurément élargir la référence à ce qu'on appelle d'un terme malheureux une «direction spirituelle », du côté de la communauté fraternelle si on la considère comme un lieu possible et nécessaire à la vérification des décisions, du moins de ces décisions qui engagent des orientations fondamentales.
La mise en œuvre d'une telle orientation va d'ailleurs très souvent de soi. Qui, dans les moments difficiles ou devant des options morales délicates, ne prend pas conseil de son conjoint, d'amis, de proches dont le jugement et l'expérience importent ? L'exercice concret de la fraternité peut aller du conseil amical à l'expertise plus poussée auprès d'un spécialiste capable d'éclairer une décision. Quel chrétien n'a pas éprouvé le besoin de tester son choix auprès d'un frère/sœur pour vérifier sa qualité « chrétienne », pour s'assurer qu'il vit effectivement dans l'Esprit du Christ, et non pas selon son esprit « propre » ? On ne compte pas les groupes et mouvements divers qui, dans les Églises, constituent des lieux d'attestation et de vérification où la décision chrétienne trouve à se conforter et à s'affirmer, non pas dans le souci de conformisme et de normalisation, mais tout à l'inverse dans la volonté de répondre à sa vocation la plus personnelle et donc la plus originale.
Paul Valadier, La condition chrétienne, exister en Eglise.

Publié dans Anthropologie

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