Oran : être aimés plutôt que craints

Publié le par Michel Durand

Voici, comme promis un texte de :

Max Gallo, L'Empire, T 1, L'envoutement, pp 83-85, Roman Historique, J'ai Lu 2004.

Je suis donc, en compagnie de Berson, arrivé à Oran, éreinté d'être resté sur mes gardes tout au long du trajet dans des wagons ouverts à tous vents.
Rollin m'a accueilli d'un œil soupçonneux.
« Je ne vais pas vous laisser moisir ici, Faurel, m'a-t-il dit. Avec vous, je ne suis rassuré que lorsque, un revolver ou un sabre à la main, vous êtes . face à l'ennemi. »
Il m'a donc dirigé vers Mascara, et, au-delà, vers le sud.
Heureusement, il a fallu plusieurs jours pour rassembler les hommes et les équipements de ma compagnie d'avant-garde. D'autant que nous étions en outre chargés de préparer les quartiers du régiment.
Berson m'a ainsi fait découvrir Oran où il y a si peu d'Arabes et tant d'Espagnols, d'Italiens, de Maltais et même d'Alsaciens-Lorrains, fraîchement débarqués, auxquels on a promis des terres... qu'il faut prendre aux indigènes, ce qui ne favorise pas, j'en conviens, les relations amicales !
Nous avons eu ainsi la visite d'un personnage qui m'a impressionné. Il était grand et fier, les traits d'une finesse aristocratique, le nez un peu busqué, le front haut, parlant un français à peine teinté d'un léger accent. Il nous a toisés, Berson et moi, qui avions été chargés par Rollin de le recevoir. Il était le chef - le caïd ? - d'un village situé au cœur de la Kabylie, El Mansour, auquel, nous a-t-il expliqué, depuis les temps anciens, quand existait encore l'Empire - mais pas le nôtre, le Romain ! il avait cette prétention-là, de remonter à l'Antiquité ! -, sa famille avait donné son nom patronymique.
Cet Hocine Aït Mansour s'est plaint que l'on ait confisqué ou volé les terres de son village. Il nous a démontré, ma foi fort raisonnablement, que l'achat à bas prix était une manière d'extorsion, de vol ou de confiscation. J'ignorais qu'une loi permettait, dès lors qu'un seul membre d'une tribu vendait une parcelle, de s'approprier toutes les terres collectives !
Que pouvais-je lui répondre ?
Je pensais : la loi est toujours celle du vainqueur. Le droit n'est que l'ample manteau de l'hypocrisie qui cache la lame du glaive !
Il nous a quittés, méprisant et menaçant ; il a répété : « Ce n'est pas la justice, vous le savez, et, un jour, Dieu le veut ainsi, la justice finit par triompher ! »
Ma foi, attendons et, d'ici là, cravache et éperons !
Mais si tous ceux que nous voulons gouverner ont l'énergie et la résolution de Hocine Aït Mansour, notre tâche sera difficile.
D'ailleurs, à ce que m'ont dit Rollin et Berson et à ce que m'a raconté le père Dominique Orabona -, elle l'est aussi bien ici, en Kabylie, que dans le delta du fleuve Rouge,
À Oran, dès que je me suis écarté du centre ville et que j'ai marché par ces chemins - il ne s'agit pas de rues - qui sinuent entre les masures, j'ai ressenti la même impression d'hostilité.
Mais peut-être est-ce seulement parce que je ne suis pas habitué à être perçu comme un vainqueur, à affronter la jalousie et la haine que cet état suscite toujours.
Au fond, nous préférons être aimés plutôt que craints ! Et c'est peut-être dans ce désir que le christianisme puise sa force ! Peut-être est-on charitable, peut-être tend-on l'autre joue à la main qui nous frappe parce que l'on ne supporte pas d'être haï, et que c'est une tâche ardue et austère que de commander à des hommes et de leur imposer sa loi.
Alors on s'agenouille. On préfère porter la croix et se laisser crucifier.
Mais moi, j'ai vocation à être centurion plutôt que martyr !
Cependant, je me serais bien attardé quelques jours de plus à Oran.
Berson m'a fait connaître à la périphérie de la ville, dans ces quartiers arabes où l'on risque un coup de poignard ou un crachat, une Maison rouge, un peu à l'écart.
Tu devines ce que j'ai pu y rechercher !
La tenancière de cette demeure où l'on se presse - mais les officiers y bénéficient d'une priorité - est protégée par deux anciens militaires qui se partagent ses faveurs et ses bénéfices.
On y trouve, réservées aux officiers et aux notables, des filles de quinze ans - voire plus jeunes encore -, à peine pubères. Sont-ce des Bédouines ou des Négresses mâtinées de Maures ? Elles m'ont fait penser à un café au lait foncé.
Je les ai bues sans remords, dois-je te le dire ? Elles gardaient leur visage voilé. Et je n'ai pas cherché à le voir. Le reste m'a comblé comme un entremets léger mais onctueux.
Je serais devenu un habitué du lieu si Rollin ne m'avait expédié vers Mascara et le sud.
Ici, pas de Maison rouge. Mais, la nuit, un souffle glacé qui, sous le ciel constellé, purifie.
Voilà un mot qui plairait sans doute au père Orabona.
Bien à toi,

Ton ami, Charles FAUREL.

Publié dans écrit de Béni Isguen

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