Mesure et démesure : gratitude.

Publié le par Michel Durand

J'ai à peine commencé la lecture de Célébration de la gratitude par Dominique Ponnau, Presse de la Renaissance, avril 2008, que je me trouve transporté dans la sphère du Beau indicible. J'aime beaucoup les textes de cet ancien directeur de l'Ecole du Louvre. Je l'ai découvert au jour où il participait (organisait ?) à un colloque sur «le sens de la forme». Les artistes ayant laissé des traces de la Révélation biblique dans leurs œuvres, quel que soit notre engagement dans la révélation chrétienne, nous devons comprendre ce qui se dit dans la forme donnée. Et là, il y a surabondance.

Onction à Béthanie, Speculum animae (catalan) Valence, Espagne, 15e s. , BNF


Si l'Evangile invite à la mesure dans nos consommations, il invite à ne plus compter quand il s'agit de l'amour. Une modération dans l'usage des biens de la terre s'accompagne d'une démesure du don de Dieu. Démesure de la Grâce.
La sobriété ouvre sur l'abondance. Toute la Révélation : Ancien et Nouveau Testament est riche de cet enseignement vécu.
Pauvre pour être riche. Riche de joie de vivre, de relations, d'amour, de beauté...
Je suis persuadé que c'est à cette richesse que nous invitent les « décroissants », dans leur action pour un monde refusant une consommation démesurée.
Mesure en biens matériels et démesure en richesse spirituelle.


Dominique Ponnau :

La gratitude est inséparable de la gratuité, de la grâce. Elle porte en elle ce que « merci » et « reconnaissance » ont de plus pur, de plus beau. Mais elle demeure en sa fraîcheur première, virginale, radieuse, légère, libre de tout calcul, libre de toute attache, de tout ce qui relève du devoir. « Gratitude » est gracieuse, graciée, mais sa grâce elle ne la connaît pas, elle la respire. Comme la respirent les mots gratia, grazie, gracias. Certes nous donnons à qui nous a fait du bien l'assurance, comme de notre reconnaissance, de notre gratitude, mais ce don est aussi léger, innocent que la gratitude elle-même. Aussi devons-nous n'user de ce mot qu'avec prudence et ne pas gaspiller, en le distribuant sans réfléchir, comme des prodigues, le trésor d'amour qu'il nous permet de découvrir en nous. Ne pas gaspiller la grâce de la gratitude... Mais est-ce la gaspiller que de la répandre en surcroît de bonheur ? Ainsi fit la femme de Béthanie lorsqu'elle rompit le vase de précieux parfum et le répandit sur les pieds du Christ avant de les essuyer de sa chevelure. Les apôtres, on s'en souvient, et Judas parmi eux, s'indignaient qu'un parfum si rare, dont la bonne odeur se répandait dans toute la salle du repas, eût été perdu et qu'ainsi les pauvres eussent été privés du prix de sa vente - trois cents deniers ! Dix fois plus que ce qu'allait coûter aux prêtres du Temple la livraison du Christ ! « Pourquoi la contristez-vous ? demande Jésus aux disciples. Des pauvres, vous en aurez toujours parmi vous, mais moi vous ne m'aurez pas toujours ; c'est pour ma sépulture qu'elle a versé ce parfum, ce parfum sans prix, aussi je vous le dis, partout où sera proclamé l'Évangile ce qu'elle vient de faire sera loué ». Voilà comme un pendant aux Noces de Cana. Ce n'est plus le Christ qui, avec une prodigalité déraisonnable, remplit de vin les six jarres de cent litres chacune, c'est cette femme, une femme pécheresse on le sait, qui, pour lui, aussi prodigue que lui, brise le vase, répand sur ses pieds bénis, dix fois plus que, livrée, trahie, ne coûtera sa vie ; c'est cette femme qui, telle la femme adultère, a certainement beaucoup aimé celui qui, à elle aussi, parce qu'elle l'a beaucoup, infiniment aimé, lui a pardonné ses péchés, ses nombreux péchés ! C'est pourquoi l'on se sent pris de vertige : gratitude est gracieuse, discrète, légère, disais-je, mais ici la voilà surabondante, gratuite assurément en pure perte, non perdue mais exaltée, élevée à la dignité d'un exemple bénéfique à raconter, avec l'Evangile, au monde entier. Et gratitude de qui ? Envers qui ? De la femme envers le Christ ? Certainement. Mais, non moins certainement, du Christ envers la femme. Ce qui, du vase brisé, se répand sur la chambre et sur le monde, c'est le parfum de l'amour qui ne fait pas de compte, pas d'autre compte que celui-ci: l'amour ne compte pas, ne calcule pas. Ainsi se rejoignent et s'unissent la gratitude du pécheur et celle du Sauveur. Ainsi se vit, pour qui a reçu la grâce - incomparable - de recevoir grâce du sacrement de réconciliation de réciprocité d'amour gratuit, gracieux, source et fruit de gratitude surabondante entre le Christ et son frère pécheur.

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