PUIS-JE ACCUEILLIR CHEZ MOI UN SANS-PAPIERS ?

Publié le par Michel Durand

CAS DE CONSCIENCE - Solidarité.

Si vous aviez de la place chez vous et que vous étiez mis en relation avec un ou des sans-papiers en difficulté, quelle décision prendriez-vous :
les aider et les héberger, au risque de transgresser la loi, ou non ?

Réponse de Mgr Olivier de Berranger Évêque de Saint-Denis (93). Président de la Commission épiscopale pour la mission, universelle de l'Eglise.

dans : CROIRE AUJOURD'HUI 1 SEPTEMBRE 2008

 

Je publie ce texte aujourd'hui, avant-veille du 1er cercle de silence de 2008-2009.
Rendez-vous mercredi  10 septembre à 19 h place des Terreaux - Lyon


Il y a peu, j'ai rencontré à l'antenne sociale d'un quartier, cinq Maliens qui, sachant que je passais dans leur ville, demandaient à me voir. Ce fut un temps d'échange sans tabou. Au moment où j'écris, j'ai la photo de cette rencontre sous les yeux. Quand on regarde un à un ces visages d'hommes encore jeunes, leur sourire et leur mimique, rien ne laisse imaginer les galères qu'ils m'ont racontées.

Ces amis d'un soir sont en France depuis deux à huit ans. Aucun n'est en situation régulière. Cela ne les a pas empêchés de fonder une association et d'écrire leur journal de bord, distribué aux membres d'autres associations de la même ville, avec lesquels ils ont su créer des liens, participant à tel pique-nique, telle soirée. Ils ne m'ont pas demandé de les loger chez moi. Ils sont en foyer. Le pire pour eux, ai-je d'ailleurs bien senti, serait de s'isoler les uns des autres, et de cet ensemble constitué d'associations nées d'un besoin irrépressible de solidarité.

Ces hommes m'ont raconté comment, chaque jour, ils se lèvent avant l'aube pour prendre le métro ou le bus à une heure où les policiers de Vigipirate ne pullulent pas dans les moyens de transport. L'un travaille dans le bâtiment, deux dans la restauration (comprenez à la plonge, pour rester inaperçu du dehors), et les deux autres dans une société de nettoyage. Tous arrivent au boulot deux heures avant le pointage en vigueur, et s'arrangent pour un premier repas sur le pouce. Trois d'entre eux ont été une ou plusieurs fois en centre de rétention. Ils ont pu en sortir grâce à la mobilisation des associations. C'est leur force.

Un migrant malien fait vivre 100 personnes

L'un d'entre eux m'a remis une photocopie du document qui lui notifie de quitter le territoire dans un délai d'un mois, avec une clause sur l'aide au retour. À partir de là, nous avons parlé de leurs raisons de préférer rester ici. Un migrant malien, m'ont-ils dit, fait vivre 100 personnes de sa famille, ou plutôt du clan auquel celle-ci appartient... Ils m'ont dit aussi comment ils ont réussi à intéresser à leur action des familles d'ici d'origine malienne, aujourd'hui naturalisées françaises. Ils initient les lycéens de ces familles à leur langue et à leurs coutumes. Cela n'empêchait pas ce soir-là le président de ladite association d'avoir sous le bras une édition poche du roman de cape et d'épée de Théophile Gautier, Le Capitaine Fracasse.

« Puis-je accueillir chez moi un sans-papiers? » Il fallait bien ce détour avant de proposer des éléments de « réponse ». Si c'est une question de principe, j'ai envie de dire tout de suite : oui. Question de conscience plutôt. La loi française ? Bien sûr, mais, selon les critères d'une morale naturelle déjà, l'humain prime sur l'identité nationale. La loi non écrite qui régit les rapports entre « personnes de la même chair », selon Isaïe, ne s'arrête pas aux frontières d'un pays. Reste que la rencontre que je viens d'évoquer, une entre mille, oblige d'élargir la question, de la moduler d'une manière un peu critique.

D'abord, elle n'est pas a priori individuelle, comme si ça se passait strictement entre lui et moi. Regardez ces Maliens. Ils ont eux-mêmes une tradition de solidarité inscrite dans leur culture : la famille, le clan... et leur gouvernement répond au nôtre que l'apport financier des émigrés fait plus pour la survie de leur pays que l'aide au développement accordée par l'Europe. On peut débattre de l'argument. Mais il entre en ligne de compte dans toute perspective de partenariat entre nations, entre continents, surtout quand les liens qui les unissent doivent assumer ceux noués, pour le meilleur et pour le pire, au temps de la colonisation.

Ce qu'ils attendent d'un évêque

Autre paramètre. Ces Maliens, comme l'immense majorité de leurs compatriotes, sont musulmans. Ce soir-là, ils ont voulu s'adresser à l'évêque. Cela veut dire au moins deux choses. La première est que, selon leurs repères, le chef religieux doit bien être muni d'un certain pouvoir auprès des autorités de son pays. La seconde est que le « chef » en question étant chrétien en l'occurrence, il ne pourra pas s'inspirer de critères xénophobes, puisque « nous sommes tous frères ». S'ils lisent Théophile Gautier, peut-être ont-ils également lu Les Misérables d'un certain Victor-Marie, comte Hugo ? Je me souviens de ces travailleurs communistes japonais, pour qui la seule figure chrétienne à leur disposition était celle de l'évêque de Digne face à Jean Valjean. Assez bien vu, non?

Revenons à la question de départ. Le migrant sans papiers qui m'a communiqué son document d'expulsion ne m'a pas demandé de lui offrir mon toit. Il attend de moi que j'intervienne auprès du préfet. Et si, pour des raisons de consignes politiques - celle des quotas par exemple - le Préfet me dit : « Je regrette, mais comment voulez-vous que j'entrouvre une brèche, où risquent de s'engouffrer tous les camarades de ce monsieur ? », moi, qu'est-ce que je vais faire ?

Prendre le risque de l'illégalité?

Je vais réfléchir une fois de plus aux cercles concentriques de la solidarité humaine. De même que ces Maliens ont leurs règles, écrites ou non, je me dois de me référer aux miennes. Celles de l'Union européenne ont leur cohérence. Comme citoyen, je peux penser qu'elles manquent singulièrement de générosité, qu'elles ont, en particulier en France ces temps-ci, un relent électoraliste appuyé, qu'elles se heurteront tôt ou tard à la dure réalité des peuples maintenus en lisière du partage des richesses... J'ai donc aussi le droit de les contester, de les combattre. Mais ai-je celui d'y contrevenir ?

Laissons le fait que je suis évêque. Des Européens, aujourd'hui, chrétiens ou non, franchissent le pas. Tout bien pesé, ils prennent le risque de l'illégalité pour dire « oui » à ces frères pourchassés et « non » à l'isolationnisme des riches. Position respectable. Mais si elle est, après tout, également discutable, que ce soit d'abord à partir de motifs politiques, ai-je envie de dire. On ne gère pas les sociétés, encore moins la « famille humaine », comme le disait le concile Vatican II, avec de bons sentiments.

Un problème social et politique

Mais alors, concrètement, puis-je, oui ou non, accueillir chez moi un migrant sans papier ? Je n'ai pas abordé d'autres paramètres qui devraient aller de soi. Par exemple, du côté du « je » qui reçoit éventuellement un migrant, il y a la question de sa situation familiale, de l'espace dont il dispose, de la possibilité ou non qu'il (ou elle) a de respecter l'intimité de l'accueillant et de l'accueilli, etc. Mais j'ai voulu surtout, par l'exemple choisi, mettre l'accent sur les besoins objectifs des accueillis, de la solidarité qui les lie les uns aux autres. Et tenter de décoincer le côté par trop individuel de la question posée, alors que le problème est social, collectif, politique.

Avant tout, selon moi, un migrant sans papiers doit être effectivement accueilli pour ce qu'il est : une personne en quête de statut, de travail, de sécurité. Quant au bien-fondé de sa quête, il n'est pas simple d'en juger, car elle s'inscrit dans un ensemble géopolitique dont l'évaluation est sujette à débat, y compris parmi nos gouvernants. Si je suis sollicité pour loger une personne de la sorte, je me renseignerai sur les associations qui peuvent l'aider à préparer un dossier pour obtenir des papiers, ou un recours en cas de rejet. S'il est engagé dans un conflit sur son statut, je verrai avec cette association (Secours catholique, Cimade ou autre) quel avocat - sérieux et si possible désintéressé ! - peut le défendre. En dernière instance, s'il n'y a pas un foyer apte à le faire, je lui offrirai mon toit....


Publié dans Politique

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