témoignages au cercle de silence de Strasbourg

Publié le par Michel Durand

Simone envoie au blogue « en manque d'Eglise » ce message :

Je travaille dans une petite association (CASAS) de Strasbourg dont la mission est d'accompagner les personnes en demande d'asile.
De ce fait, je suis très affectée par le sort réservé aux personnes privées de papiers.
En effet, une proportion importante d'entre elles sont des déboutés du droit d'asile voire des demandeurs d'asile qui peuvent être renvoyées avant même que leur jugement à la Cour Nationale du Droit d'Asile soit effectif.
Je participe, parmi plein d'autres (heureusement), à l'initiative d'un cercle de silence dans ma ville et comme vous le savez sans doute, cette forme de protestation pacifique se multiplie au travers de la France et la Belgique depuis maintenant un an en réaction à la politique du chiffre des expulsions à atteindre sans aucun discernement quant à ses conséquences dramatiques.
A l'occasion du dernier cercle de silence à Strasbourg (le 30 de chaque mois de 18 heures à 19 heures Place Kléber), nous avons fait entendre ces témoignages de réfugiés que j'avais connus à l'époque où ils "n'avaient pas de papiers ou alors si précaires".
J'envoie leur témoignage un peu tout azimut parce que je reste persuadée que la réalité de ce qui se passe autour de nous reste méconnue.  Et que leur voix la laisse entendre... et que même si elle n'est en définitive entendue que par quelques-uns, ce sera toujours ça et cela vaudra le coup. 


Voilà ce témoignage :

Dernier cercle de silence à Strasbourg à l'écoute de réfugiés :

Nous sommes réfugiés et nous nous souvenons qu'avant d'être reconnus réfugiés, nous n'avions pas de papiers, ou alors si précaires...
Nous sommes Nino, Souleymane, Kala, Aïda et Fatima. Nous parlons tous bien le français même si notre accent et notre prénom rappellent notre origine étrangère.
Nous venons de tous les coins du monde, de Géorgie, du Tchad, du Sri-Lanka, d'Albanie, de Tchétchénie, et nous nous souvenons...
Nous nous souvenons de notre terre natale laissée derrière nous, notre maison, notre travail, nos amis, les tombes de nos parents...
Ce qui nous relie tous ensemble, ce sont les persécutions qui ont anéanti notre vie et dont nous préférions ne plus avoir à nous souvenir, que nous voudrions tant oublier sans jamais vraiment y parvenir.

Nous sommes reconnus réfugiés et nous remercions toujours mille fois la France de nous avoir accordé la protection.
Mais aujourd'hui, nous ne pouvons pas nous détourner de ceux que nous aurions pu être avec juste un peu moins de chance.
Aujourd'hui, nous sommes ensemble pour dire notre effroi à devoir considérer que notre pays, la France comme l'ensemble des pays européens, se rend complice de ceux que nous avons dû fuir pour échapper à la mort.

Je m'appelle Nino et je viens de Géorgie. Nino, c'est le nom d'une sainte venue de Grèce qui aurait importé la foi chrétienne dans mon pays et c'est donc un prénom aussi courant que Marie ou Anne en France. Nos prénoms surprennent toujours les Français parce qu'ils sont à l'envers : les prénoms masculins se terminant par A, comme Gotcha, Louka, Illia, et les prénoms féminins se terminant par 0, comme le mien Nino mais aussi Eliso, Kétino...
Malgré les années qui passent, l'amour de ma mère et de mes grands-mères me manque terriblement. J'étais une enfant choyée, en quelque sorte surprotégée. J'ai trouvé la protection en France mais elle ne saura remplacer cette tendresse à laquelle j'ai été arrachée trop brutalement. Mes enfants grandissent et commencent à poser des questions sur la guerre, les persécutions, la folie des hommes... Je dois leur répondre qu'elles existent mais que, eux, ils ont la chance d'en être protégés.
Maintenant que se profile une nouvelle guerre civile en Géorgie, ce sont leurs cousins, qu'ils ne connaissent même pas, qui y sont exposés. Je suis scotchée en permanence à la télé ou à l'ordinateur pour avoir des nouvelles. Désormais, pour l'avoir déjà vécu dans ma chair et dans mon esprit, je me sens comme eux là-bas : vulnérable, sans aucune défense.
Nous sommes tous comme des enfants lorsque que les bombes éclatent et que les miliciens s'approchent de nos maisons pour y perpétrer leurs exactions. J'ai peur, j'ai peur que mon pays ne soit bientôt rayé de la carte du monde.
Je suis arrivée en France il y a six ans, dans une période où tous les demandeurs d'asile étaient à la rue. « Pas de place, non il n'y a pas de place pour vous » ce sont les premiers mots de français qu'on a appris. J'aurais voulu répondre par le proverbe russe «v'gostia kharacho, a doma voutché», «On est bien en visite mais chez soi, on est tellement mieux ». J'aurais voulu faire comprendre comment c'est quand il n'y a plus de chez soi, quand il n'y a aucun choix.
C'était vraiment dur mais aujourd'hui, c'est vraiment pire. Quand quelqu'un vient à nouveau de se faire arrêter, on peut juste prier pour qu'il n'y ait pas de place pour lui au centre de rétention.
Nous, après des semaines d'errance, on aura fini par être recueillis par des Français, ce que nous n'aurions jamais pu accepter s'il n'y avait pas eu notre enfant. On a été hébergés mais jamais on n'a dû nous cacher. Je ne peux même pas imaginer comment c'est de devoir vivre cachés, surtout avec des enfants...

Je m'appelle Souleymane et je viens du Tchad. Souleymane, c'est mon prénom et c'est le nom de mon père. Je ne sais pas si vous me suivez bien, ça doit être un peu compliqué pour vous, mais chez nous, c'est au travers de notre prénom, transmis par le nom du père, que les générations se transmettent.
Mon arrivée est récente et j'éprouve toujours aussi fortement deux sentiments qui se contredisent : le bonheur d'avoir obtenu l'asile et le malheur de l'exil. C'est un arrachement, je pleure ma mère, jamais je n'avais été séparé d'elle auparavant et ce bonheur perdu me joue tout le temps dans la tête. Notre maison là-bas est vide parce que ma mère se cache depuis que sa sœur a été assassinée sous ses yeux après mon départ. Je ne sais pas vraiment ce qu'elle devient ni où elle est, les communications ne marchent pas bien. Et surtout j'ai peur qu'elles ne soient sur écoute. Le pire serait de la mettre en danger. Alors je fais silence. Cela fait vraiment mal de ne rien savoir et de toujours devoir imaginer le pire.
Le pire, je l'ai connu moi-même et il me revient tout le temps dans la tête, la terreur, mon arrestation, six mois de prison, la torture... Je ne crois pas que quelqu'un qui a fait l'expérience de la torture puisse un jour oublier. Autrement, ce qui est un peu dur pour moi ici, c'est la solitude parce que ici chacun vit pour soi, ce n'est pas du tout notre culture. Et puis, il y a le climat, ce froid... Mais j'attends de voir la neige pour la première fois...
Moi, j'ai fui mon pays l'année dernière et j'ai été arrêté par la police dès mon arrivée à la gare de Strasbourg. J'ai été détenu au centre de rétention de Geispolsheim dans l'attente d'être expulsé dans mon pays alors même qu'il était alors à feu et à sang et que j'étais recherché en tant que militant des droits de l'homme. Ma terreur, mes traces de torture, les attestations de la Ligue des Droits de l'Homme du Tchad, tout cela n'a pas suffi à convaincre l'OFPRA qui a rejeté ma demande d'asile.
Finalement, après 17 jours d'emprisonnement, j'ai été libéré par le Juge des Libertés mais il m'a alors fallu vivre caché durant des mois et des mois pour éviter que je sois renvoyé avant mon jugement à la Cour du Droit d'Asile. J'ai prié Dieu de ne pas me faire arrêter en allant et en revenant de Paris.
J'ai retrouvé ici la terreur que je croyais avoir quittée, je ne comprenais pas, je ne comprends toujours pas. Après avoir risqué ma vie pour défendre le droit des prisonniers de guerre, la patrie des droits de l'homme voulait me livrer entre les mains des tortionnaires que je cherchais désespérément à fuir...

Je m'appelle Aïda et je viens d'Albanie. Mon prénom, c'est mon père qui l'a choisi en raison de l'Opéra de Verdi, il a toujours été passionné de musique classique et personne n'a pu discuter son choix. C'est une histoire d'amour entre une esclave éthiopienne et un soldat égyptien, une histoire d'amour déchirée par le conflit entre ces deux peuples... Rien à voir avec moi a priori.
Je viens d'un milieu aisé et je m'épanouissais à mon travail où je me sentais utile. Assistante sociale pour des ONG, pendant la guerre au Kosovo, je m'occupais des réfugiés chassés de chez eux, qui n'avaient plus de toit, qui n'avaient plus rien, hormis leurs morts à pleurer. Jamais je n'aurais imaginé que quelques années plus tard, c'est à moi que ça arriverait.
Maintenant que j'ai les papiers, tout va bien sauf que pour l'instant, je dois m'occuper de moi avant de pouvoir à nouveau me préoccuper des autres. Je passe des nuits entières où je m'interroge : pourquoi, comment tout cela est-il arrivé ? La nuit blanchit et jamais je ne trouve d'explication à ce destin qui est le nôtre.
Toute ma famille est désormais dispersée au travers de l'Europe. Je n'ai plus de contact avec mon pays et je n'ai plus envie d'en avoir. Mon pays a voulu me faire disparaître, disparaître au fond d'un trou ou à l'autre bout de la terre. Désormais, ma vie est en France, mon pays c'est la France et c'est tout.
Originaire d'Albanie, je n'ai pas pu avoir de papiers durant ma procédure d'asile parce que je venais d'un pays soit disant « sûr ». Alors, j'ai vécu durant des mois et des mois dans un foyer de sans abris, sans aucune ressource, en attendant la réponse à ma demande d'asile.
Bien qu'étant habituée à avoir une vie aisée et même si aujourd'hui, il me faut tout reconstruire à partir de zéro, je voudrais faire entendre que le bien le plus précieux sur cette terre n'est pas l'argent, ni la carrière, ni rien de tout cela.
Non, le bien le plus précieux est de pouvoir vivre en sécurité. Et cela, si peu de gens sur notre terre ont la chance de pouvoir le vivre. Ici je n'ai pas peur, même si un avion sillonne le ciel, même si une voiture s'arrête devant la maison... Non, ici, en ce moment, je n'ai pas peur, nous n'avons pas peur, et ça c'est merveilleux...

Je m'appelle Kala et je viens du Sri-Lanka. Kala, c'est le diminutif de Kalaiyarsy qui est le nom d'une déesse, la déesse de l'art. Mais à la maison, on me surnommait « Rasathy » qui veut dire « Reine ». Donc, qu'il s'agisse de mon prénom officiel ou de mon prénom usuel, entre déesse et reine, je ne peux qu'être contente de le porter.
Je suis arrivée en France il y a plus de dix ans maintenant mais mon village me manque toujours autant. On vivait au jour le jour, dans la survie quotidienne, mais nous étions tous solidaires les uns des autres. Ce sentiment très fort d'être tous ensemble, je ne le retrouve pas vraiment ici.
Mis à part les feux d'artifice du 14 juillet qui continuent à faire ressurgir en moi l'angoisse des bombardements, je me sentais en paix ici. Mais depuis l'aggravation du conflit au Sri-Lanka, je vis en alerte tout le temps, chaque fois que le téléphone sonne, j'ai peur d'une mauvaise nouvelle. Je n'arrive plus à compter les morts et les disparus autour de moi et quand on découvre une nouvelle fosse commune, je ne peux qu'espérer que ces disparus puissent au moins être identifiés afin de pouvoir en faire le deuil.
Moi je suis la plus ancienne parmi nous. Même si j'étais totalement perdue à mon arrivée dans le labyrinthe des couloirs à l'aéroport où je ne trouvais pas d'issue, je n'ai pas de mauvais souvenirs de ma procédure de demande d'asile.
Dix ans plus tard, je suis effrayée par ce qui arrive à mes compatriotes en France comme si la vie d'un être humain n'avait plus aucun prix. J'ai vu des gens rejetés alors qu'ils avaient le corps marqué par les tortures, j'ai rencontré des avocats commis d'office qui ne connaissaient rien à la situation au Sri-Lanka, j'ai connu Elvanchelvan qui a vécu à Strasbourg durant cinq ans avant d'être renvoyé dans mon pays où il a été tué de six balles dans le corps.
Tout cela a été dit mais ça ne sert à rien, on continue de vouloir renvoyer des Tamouls au Sri-Lanka, c'est à dire à la mort, à la torture... juste pour faire du chiffre. Je n'arrive plus à reconnaître le pays qui a pourtant sauvé ma propre vie.

Moi, en fait je ne m'appelle pas Fatima. Je cache mon vrai prénom car j'ai peur de m'exposer publiquement, je n'ai pas peur pour moi mais pour ma famille restée là-bas qui risque d'en subir des représailles... Je peux quand même vous dire que mon vrai prénom a une belle histoire qui tourne autour d'un chanteur italien... même si j'ai été conçue au fin fond de la Tchétchénie.
Je n'étais pas complètement sortie de l'enfance quand je suis arrivée en France et je garde la nostalgie de nos veillées avec mes grands-parents, on était si heureux, c'était juste avant la guerre. Après notre arrivée en France, le plus dur pour moi, c'était d'accepter de me mettre en pyjama avant de me coucher car chez nous, il fallait toujours, nuit et jour, se tenir prêt à fuir... Il m'a fallu beaucoup de temps pour m'habituer à l'idée que la mort n'était pas aussi banale que de prendre son café au petit-déjeuner.
Cependant, l'actualité au Caucase fait trembler la terre sous mes pieds. Toutes ces petites républiques, la Tchétchénie, le Daguesthan, la Géorgie, l'Ingouchie ont un destin lié. On parle de la troisième guerre en Tchétchénie depuis presque un an. J'attends la guerre comme on attend le bus à l'arrêt de bus. Il a pris du retard mais on sait qu'il finira par arriver.
Quand je rencontre mes compatriotes, ils me racontent leurs morts, ils me racontent leurs blessures. Et soudain, j'apprends qu'on les a arrêtés, qu'on les a expulsés. Cela me détruit totalement.
Je me sens coupable, je me dis pourquoi moi on m'a gardée et eux on les rejette ?
J'essaie de ne plus m'attacher aux gens pour prévenir la douleur de leur disparition... Pour ne plus souffrir, il faudrait que je me détourne complètement d'eux, mais alors ils seraient encore davantage abandonnés à eux-mêmes... Le pire pour eux serait le délaissement, l'abandon de nous tous...

Publié dans Politique

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