La cohésion du groupe et l'idée nouvelle

Publié le par Michel Durand

Je parlais précédemment, avec des accents que d'aucuns pourraient juger chargés de méchanceté, de l'hermétisme des diverses instances ecclésiales. On échange peu d'un groupe à l'autre. Plus encore, on s'excommunie mutuellement : ne sera « bien », digne d'attention, que celui qui est finalement « de notre bord ».

La caricature que je dessine ne se vérifie heureusement pas en permanence. Elle indique plus une tendance qu'une réalité. Une tendance profonde de la nature humaine, inhérente à elle. Le bien se place spontanément dans notre camp, chez nous ; le mal, chez les autres, ceux qui sont plus ou moins nos adversaires. C'est la répétition incessante du « Gott mit uns », manichéisme de notre histoire d'hommes qui crée et permet la cohésion du groupe auquel nous appartenons dans et par l'exclusion des autres. Plus le consensus à l'intérieur d'une société sera fort, plus l'accord des membres autour d'idées clefs, de valeurs fondamentales sera authentique, plus celle-ci se sentira autonome, capable de s'affronter à l'autre, l'ennemi, celui qui ne pense pas comme nous, avec lequel il devient irrémédiablement inutile d'avoir des rapports. En effet, ce groupe d'en face manifeste-t-il d'honnêtes intentions en demandant le dialogue ? Que cherche-t-il à récupérer ? Ne va-t-il pas détruire la cohésion de notre groupe, somme toute encore bien fragile, si nous lui laissons, chez nous, la parole ?

D'une façon ou d'une autre, tout milieu, toute classe sociale est gérée par des lois de ce genre. La cohésion des hommes entre eux ne pourra être universelle tant que des intérêts bien concrets diviseront. La cohésion ne sera réelle que dans une classe, laquelle s'opposera à une autre aux intérêts opposés. Il y aura toujours des riches et des pauvres ; ce serait un rêve que de croire possible, sur toute l'étendue de la terre, un accord profond entre les hommes. Le monde est composé de mondes qui s'affrontent. Il convient de jouer dans ce climat de conflits. Quoique, au niveau chrétien, il soit juste, me semble-t-il, de souhaiter et de réaliser un accord visible grâce à notre foi en Jésus, Seigneur et frère universel.

Tous ne partagent pas ce point de vue, surtout dans l'Eglise en monde ouvrier, tant ici, est crainte une unité universelle qui masquerait l'authenticité des conflits d'intérêts divers. Si la lutte des classes existe à l'intérieur de l'Eglise, c'est qu'elle existe dans toute l'humanité. Il n'y a pas à s'en formaliser outre mesure. Mais, devons-nous, dans notre vie chrétienne, durcir les positions, même si cette attitude d'exclusion permet la cohésion (interne) de chaque groupe ?

Je voudrais dépasser le domaine ecclésial, sans pour autant m'en détacher, tout est lié, pour réfléchir sur la démocratie dans l'autogestion, la liberté, l'égalité, la fraternité enfin (!) obtenue.

Le mot « autogestion » est sur toutes les lèvres ; tantôt pour en combattre l'utopie, tantôt pour la récupérer, tantôt pour en faire l'unique schéma de la société à venir. Un jour, un ami, que je ne classe pas particulièrement à la droite de la fourchette politique, m'a expliqué que l'autogestion pouvait très bien ne pas correspondre à notre désir de démocratie totale. Pourquoi ? Voilà.

Pour qu'il y ait organisation des affaires de la cité, de l'entreprise par les travailleurs eux-mêmes, du manœuvre à l'ingénieur supérieur, il faut qu'il y ait accord autour des points importants. Supposons que ce consensus soit obtenu ; supposons qu'à l'intérieur du groupe : cité. entreprise. etc... la démocratie soit authentique, aucune décision ne se prend sans avoir été réfléchie, discutée par l'ensemble de cette société. Supposons que le maintien de la cohésion du dit groupe se réalise grâce à une suppression des conflits d'intérêts... ; supposons le meilleur possible, l'autogestion parfaite. Est-ce que ce groupe, cohérant en tout point, sera capable d'accueillir l'idée nouvelle, donc étrangère, d'un de ses membres ? Nous envisageons une idée qui risque d'être essentielle à la survie du groupe. S'il n'en est pas capable, il le sera encore moins vis-à-vis de quelqu'un venant d'ailleurs. Impossible démocratie ? Tous ne sont pas écoutés !

Le système autogestionnaire saura-t-il laisser une place à une parole considérée de son strict point de vue comme incohérente ? De Socrate à Mai 68, selon le raisonnement des « nouveaux philosophes », les Goulags ont peuplé notre histoire. Il est donc tout à fait possible de mettre en doute les capacités du mode de vie autogestionnaire à intégrer l'inédit.

Plusieurs écrivains ont eu l'intuition de l'intérêt qu'il y aurait à regarder de près la vie politique grecque, ses républiques, le fonctionnement démocratique de son gouvernement, le mode d'être de ses hommes libres. Il semble particulièrement instructif de les comparer avec nos sociétés occidentales et leur politique. Peut-être trouverions-nous dans cette étude un éclairage pour nos tâtonnements actuels ?

Cette intuition est devenue pour moi certitude. Ceci, grâce à l'ami de tout il l'heure qui me parla, peu de temps après sa parution, de l'ouvrage de Maurice Clavel : « Nous l'avons tous tué ou ce Juif de Socrate », en me disant : « même si tu n'es pas en bon terme avec Clavel, c'est un livre qui te plaira ; il y a des choses que tu dis qui ne sont pas loin de ce que pense Clavel » Comme nous l'avons dit dans le chapitre : « Dieu et les théologiens », c'est presque par hasard que je fus préparé à accueillir cette œuvre philosophique de Maurice Clavel par la lecture de « Délivrance » qu'une amie me prêta il l'issue d'une discussion. En effet, lorsque j'ai entrepris « ces dialogues » avec Philippe Solers, ce n'est pas vraiment par sympathie pour les auteurs, mais seulement parce que, à en juger l'épaisseur du livre, ce serait vite lu. Surprise ! Je n'ai pas reconnu le polémiste tant connu par la télévision ; je n'ai pas vu l'home qui prend plaisir à « descendre » l'adversaire avec des phrases à l'emporte pièce et qui est tout fier, après l'émission de nous raconter ses bons mots cuisants. J'ai rencontré « dans ces dialogues » une réflexion calme, suivie, profonde qui nous apporte quelque chose. Alors, j'ai relu « Délivrance ». Et mon jugement sur le « journaliste transcendantal » s'est modifié. J'ai donc ouvert le : « Nous l'avons tous tué. »

Oui, revenons à Socrate et à l'autogestion.

Vous avez deviné le parallèle que j'établis entre cet ouvrage et mes réflexions sur le consensus nécessaire à l'autogestion qui risque de fermer la porte à l'inédit. J'ai parlé d'autogestion, mais, en fait, je pourrais citer toutes les réalités qui nécessitent, pour exister, l'accord fondamental de ses membres. Cette unanimité existait à Athènes ; elle fut inexistante pour Socrate.

La philosophie de Socrate-Platon, l'alliance est évidente pour tout le monde, ne se réduit pas il l'Idéalisme, nous dit Clavel « ou plutôt, la théorie des Idées n'est qu'un moment de système qui, à la fin, bascule dans le réalisme d'un transcendant ineffable... où il est difficile de ne pas reconnaître Dieu, un Dieu unique, très peu grec puisque séparé du sensible et des idées elles-mêmes par l'abîme de sa transcendance. » Le réalisme de sa métaphysique pose Platon à l'écart de la culture, de la morale, de la philosophie, de la Cité. Il n'a certainement pas eu la « carrière » qu'il aurait eu s'il n'avait pas rencontré Socrate. Justement, n'est-ce pas ce même écart « qui, au moins dans l'inconscient des Athéniens, particularise son maître Socrate et lui valut peut-être sa condamnation à mort ? » Et pourquoi l'a-t-on tué ? Il « a inventé l'homme », dit Maurice Clavel, « il lui a arraché... son auto transcendance constituante » ; il « brisait avec tout pouvoir de l'homme sur l'homme » ; « lui-même n'était rien ». « Oui, Socrate, avait mystérieusement arraché à l'homme son âme, autrement dit la transcendance inconnue et irrévélée qui, avec son consentement, l'aurait crée... Mais la Grèce refusant de pressentir plus avant cette dimension qui l'aurait fait éclater dans sa culture, c'est-à-dire dans son être, avait le plus normalement du monde tué Socrate. » « Peut-être faudra-t-il remonter à Socrate pour un salut de l'homme et même de la Cité, contre toute "politique" ? »


Publié dans Il y a 30 années...

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