Quelques réflexions sur l'art dit « Sacré ».

Publié le par Michel Durand

Trouvé dans le dossier "la peinture comme parole", Les réseaux des parvis, N° 39, septembre 2008.

À mon avis, les chrétiens ne peuvent pas parler d'art sacré. Les deux termes, le nom et l'adjectif se contredisent. Le sacré, c'est ce qui a touché Dieu (un Dieu distant et « jaloux ») et qui est devenu intouchable sous peine de mort (en cas extrême). En fait, il n'y a de sacré pour nous que la personne humaine et sa valeur, sa dignité. Même notre Dieu ne veut pas être un Intouchable : il l'a montré en s'incarnant. Conséquence : aucune création artistique n'est « sacré », même s'il s'agit d'œuvre faite pour dire ou servir une religion. Et toute critique, toute dérision même, sont autorisées, tant qu'il n'y a pas de calomnie. Une atteinte physique à l'œuvre n'est punissable qu'au titre de dégât porté volontairement à un bien privé, mais sans y ajouter un caractère aggravant au titre de « sacré ». Il est vrai que certaines formes de religions sructurées ont sacralisé la « production » artistique à leur avantage, en la faisant participer à leur « grandeur », à leur pouvoir, à côté de rites et de « dons » miraculeux. Il en est malheureusement resté des traces dans les esprits et les cœurs de beaucoup de chrétiens.

Peut-on même parler d'art religieux ? Il faut s'entendre sur le sens du concept.

Je pense qu'il ne faut pas réserver le terme aux seules pratiques artistiques réglementées par une religion qui imposerait un certain style, des formes (y compris musicales), des sujets, des objets ou des lieux privilégiés. On doit l'étendre à toute œuvre qui s'inspire des grands textes et actes symboliques fondateurs des religions, mais aussi de la spiritualité « première » montant du fond de l'âme quand elle prend des couleurs religieuses : c'est d'ailleurs ainsi que l'art a participé le plus souvent, le plus longtemps, à la longue histoire de l'humanité.

L'art en général, à mon sens, a comme caractéristique trois grandes « vertus» (au sens fort). Il doit : être inventif, neuf dans son expression quitte à bousculer la nature et le « donné » culturel ; toucher les « récepteurs humains » dans des zones profondes) universelles, de leur esprit et de leur cœur ; exiger une liberté créatrice totale, seulement limitée par le respect des personnes. Selon son génie propre, et les moments qu'il vit, l'artiste peut : engendrer de la beauté, donner un sentiment d'harmonie, de plaisir, propices à l'écoute et au partage - la « beauté », au sens esthétique (avec son côté culturel donc variable), est  souvent associée à l'œuvre d'art, mais ce n'est qu'une possibilité - ; faire « sortir » au jour, chez lui et ses frères humains, les pulsions obscures de l'âme, qui peuvent alors être rendues, par l'amour, positivement efficientes ; et parfois, prophète spontané, secouant sans ménagement son égocentrisme et celui du « récepteur », réveiller l'attention au monde de la réalité. Dans ces deux derniers cas la « beauté » sereine n'est pas toujours évidente : d'où les incompréhensions et le malaise chez ceux qui ne savent pas ou ne veulent pas regarder. Mais la violence (individuelle ou collective) et l'oppression sous toutes leurs formes sont démasquées. Et l'insondable désir d'humanité, en chacun, peut être retrouvé, ressuscité.

De tout temps des religions instituées ont sollicité la participation d'artistes à la création (ou la rénovation) de lieux et d'objets de culte. Sous peine de tomber dans la banalité rassurante mais ronronnante, sans « souffle », les commanditaires sont donc tenus de faire confiance aux créateurs et de leur laisser toute liberté pour que surgissent les « vertus » agissantes attendues. C'est ce qu'avaient compris particulièrement les animateurs de certains projets au cours des années 1950, dans cette période de libération lucide et fructueuse. La contribution enthousiaste de personnalités vigoureuses (Matisse, Le Corbusier entre autres), parfois agnostiques mais inspirées sans contrainte, a produit des œuvres universellement admirables et efficaces comme le décor de la chapelle des dominicains de Vence ou l'architecture de Ronchamp. Bien plus récemment, Pierre Soulages par exemple a encore pu dessiner les sobres et priantes verrières de Conques. Il est vrai que souvent, en ce début de XXIe siècle, les chantiers artistiques des Églises sont d'envergure plus modeste, par nécessité. Faut-il seulement s'en lamenter ? L'esprit évangélique n'y est-il pas gagnant, au fond ? Des questions à débattre.

Jacques Haab

 

 

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