Traces du sacré au Centre Pompidou

Publié le par Michel Durand

Une exposition dérangeante

Est-ce à cause du mot « sacré» ?

Au Centre Pompidou, l'exposition Traces du sacré, qui s'est terminée le 11 août (2008) a attiré un public nombreux. Elle a suscité également de longs articles et même plusieurs numéros spéciaux de revues philosophiques autant qu'artistiques.

Qu'est-ce qui nous ramène dans les temples - païens, monothéistes, chrétiens - de religions que nous ne pratiquons pas et vers des œuvres d'art de plus en plus sacralisées ? Dans une époque où montent des peurs universelles, cherchons-nous des langages pour communier dans nos angoisses, pour nous mettre ensemble en relation avec l'infinie réalité dont nous faisons partie ?

Le retour au sacré est dans l'air du temps. Sauf que ni les commissaires de l'exposition ni leurs critiques n'expliquent ce que « sacré », ce mot presque aussi fourre-tout que le mot « amour », signifie réellement pour eux et pour les artistes exposés. D'où un sentiment de malaise pour le visiteur.

À l'entrée de l'exposition, un portrait de Nietzsche qui a proclamé « la mort de Dieu ». Dès le XIXe siècle, et Goya bien avant Nietzsche, les artistes comme les penseurs expriment en fait un refus excédé envers un ensemble de « dogmes » imposés par des structures religieuses dictatoriales. Toute libération vis-à-vis d'un esclavage longtemps enduré s'accompagne d'excès dans les transgressions. À la recherche de traces d'un sacré sans Dieu dans l'art du XXe siècle, l'exposition ne se prive d'aucun. Sur fond de vide cosmique et de salles plongées dans le noir, elle fait la part belle à l'ésotérisme, aux blasphèmes, aux spiritismes, à toutes les transes et enivrements par le sexe, la drogue ou les élans religieux primitifs. Picasso s'y associe avec sa Minotauromachie et ses Crucifixions. Jackson Pollock s'affirme chaman des temps modernes avec ses improvisations fascinantes.

Mais un autre courant traverse le XXe siècle artistique. Même s'ils ne se reconnaissent pas religieux comme le sont Chagall, Rouault et Manessier, beaucoup d'artistes résument par le mot « sacré» leur façon de s'incliner devant le mystère de l'existence, devant « ce » qui est plus grand que nous, « ce » qui existe sans nous et dont nous dépendons, « ce » qui existe en nous au-delà de notre conscience. Certains disent « ce », d'autres « Celui» ou « Dieu ». Le sacré habite l'homme et les artistes l'expriment. Parmi eux, représentés à l'exposition, Kandinsky, Brancusi, Malevitch, Mondrian, Franz Marc, les Américains Barnett Newman, Rothko et jusqu'au vidéaste contemporain Bill Viola. Comme Pierre Soulages, grand oublié de l'événement, ce dernier affirme que « le sacré est un élément de la structure de la conscience humaine et non une étape dans l'histoire. » Ce sacré se situe donc bien au-delà de ses manifestations à l'intérieur des religions organisées.

Ce sacré-là dont le juste nom est « spiritualité » n'a pas seulement laissé des traces dans l'art du XXe siècle. Il y est totalement présent. Quelques chefs-d'œuvre, dont l'immense Composition VI de Kandinsky, un très mystique Rothko de 1964 et le grand Saint Dominique de Matisse, tellement émouvant dans sa simplicité, en témoignent dans une exposition dont ils sont l'âme.

Françoise Grimanelli

Les réseaux du Parvis, septembre 2008


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