Les rites de la semaine sainte ont redonné le moral aux prêtres

Publié le par Michel Durand

Ebranlés par les récentes déclarations et décisions du pape Benoît XVI, les prêtres peinent à répondre aux interrogations des fidèles

Messe chrismale, lavement de pieds, chemins de croix, vigile pascale et baptêmes d'adultes : les rites de la semaine sainte ont redonné le moral aux prêtres catholiques. Depuis fin janvier, beaucoup ont été pris à parti par leurs fidèles et sommés d'expliquer une parole papale qu'ils avaient eux-mêmes parfois du mal à comprendre et, pour certains, à accepter. Ces dernières semaines, l'annonce par Benoît XVI de la levée des excommunications de quatre évêques intégristes, l'excommunication prononcée par un évêque brésilien contre l'entourage d'une fillette ayant subi un avortement et les propos du pape sur les préservatifs ont bousculé des convictions.

Droits dans leur foi, les prêtres se sont efforcés de faire face au trouble, plus blessés par les doutes de leurs paroissiens ou les attaques venues de l'extérieur que vraiment déstabilisés par les polémiques à répétition. « Je ne sais même pas comment sont prises les décisions à Rome, mais le fait est que depuis trois mois, c'est moi qui éponge », sourit Pierre Vivarès, 41 ans, prêtre dans le 15e arrondissement de Paris.


« Même des laïcs engagés ont été choqués », reconnaît Bruno Millevoye, prêtre à Vénissieux (Rhône). « Dernièrement, j'ai demandé un service pastoral à l'un d'entre eux et il m'a dit : "Tu tombes plutôt mal" », témoigne ce prêtre de 46 ans, inquiet de voir « ceux qui partent en silence ».


« Les catholiques les plus troublés m'avouent qu'en ce moment ils adoptent un profil bas, de peur d'être ridiculisés », confie Michel Durand, 67 ans, prêtre à Lyon dans un milieu plutôt à gauche. « Je leur réponds que nous sommes avant tout disciples du Christ, que l'Eglise, c'est nous autres et que le pape n'est qu'un accident de l'Histoire. L'Eglise ne se réduit pas à la Curie romaine », juge le prêtre, qui affirme avoir reçu ces derniers jours deux demandes de catholiques souhaitant se faire débaptiser.


Bulletins paroissiaux, homélies, e-mails ou discussions de parvis : les curés ont utilisé tous les moyens pour « apaiser les esprits ». Les rencontres entre prêtres ont amplement abordé ces « affaires », mettant en lumière dans le clergé les mêmes clivages que chez les fidèles.


« Sur l'affaire de la petite Brésilienne, j'ai dit en chaire qu'on avait le droit de penser que cette enfant ne devait pas porter à terme les jumeaux. Mes paroissiens, dont beaucoup de médecins, m'ont remercié ", assure le père Vivarès.


« J'ai tenté une homélie sur le préservatif. Sans critiquer le pape, j'ai parlé de la formule ABC (Abstinence, Be faithful - soyez fidèles - , Condom) popularisée en Afrique », témoigne aussi le Père Millevoye. Résolus à ne rien lâcher, certains privilégient un autre discours, en phase avec une partie de leurs ouailles. « On entend beaucoup ces temps-ci des catholiques dire : le Christ, je prends, mais l'Eglise, je laisse. Je ne partage pas cette dichotomie », s'insurge Jean-Philippe Fabre, un prêtre parisien de 42 ans. Dans une homélie « particulièrement appréciée », il a rappelé à ses fidèles « l'option préférentielle pour le pape, qui n'est pas un homme parmi d'autres. Le jour où le pape arrêtera de donner des repères éthiques exigeants qui tirent les gens vers le haut, on aura perdu ».


La défense du pape est aussi passée par de fréquentes, et parfois violentes, mises en cause des médias, accusés de désinformation. A propos des déclarations du pape sur les préservatifs, évoquant « un petit bout de parole sorti de son contexte », Emmanuel Gobilliard, le recteur de la cathédrale du Puy-en-Velay (Haute-Loire), confie dans son homélie du 29 mars. «  J'ai failli me faire avoir comme vous et heureusement que j'ai reçu cette parole du Père - Benoît XVI - et je l'ai lue, parce qu'elle est bien différente de la façon dont on nous l'a présentée ». « Je ne crois pas au complot médiatique, mais l'Eglise ne porte pas seule la faute dans la réception de parole, défend aussi le Père Fabre. Nous devons rechercher la vérité et le format médiatique ne le permet pas. »


Cette période a aussi mis en lumière un décalage entre la doctrine venue de Rome et son adaptation au terrain. Cette réalité, connue et assumée par nombre de catholiques et de prêtres, est le plus souvent ignorée des non-pratiquants et de l'opinion publique. « Ceux-là, qui ne sont ni formés ni accompagnés, prennent la parole de l'Eglise de manière affective et la trouvent insupportable », analyse le Père Vivarès. « Depuis Humanae vitae - le texte qui en 1968 a condamné toute forme de contraception non naturelle - , les jeunes couples n'obéissent pas forcément sur tout », reconnaît Dominique Nicolas, 63 ans, prêtre à Dijon. « L'Eglise devrait être davantage admirative et moins donneuse de conseils ».


Sans surprise, tous sont convaincus que la morale de l'Eglise tient la route, mais beaucoup reconnaissent qu'il y a « une manière de la dire ». « En ce moment, c'est facile d'être en porte-à-faux avec le Vatican. Moi, je préfère m'appuyer sur des textes qui disent les choses de manière apaisante » , explique le Père Gobilliard.


Dans les paroisses, nombre de prêtres autorisent les divorcés-remariés à communier, ce que la doctrine ne permet pas ; ils accompagnent des femmes ayant avorté ou discutent dans le détail des techniques de contraception. Comme le Père Vivarès, certains sont prêts à baptiser un enfant élevé par un couple homosexuel « à condition qu'il soit inscrit au catéchisme » . « Je refuse de céder à la facilité, mais, pour le bien des fidèles, on est amené à s'adapter à la situation », reconnaît aussi le Père Gobilliard.


« Aujourd'hui, beaucoup de textes venus de Rome sont rejetés ou incompris car ils sont élaborés par une poignée de gens qui ne vivent pas sur la même planète que les fidèles », constate le Père Millevoye. « Il faut revenir à un processus de décision collégiale ; c'est la réforme la plus importante pour l'Eglise aujourd'hui, car au fond l'Evangile a toujours beaucoup de succès ».  Une réforme qui devrait s'accompagner, estiment la plupart des prêtres, d'une meilleure communication de l'institution.


Foncièrement optimistes, nombre d'entre eux veulent voir dans les récents dysfonctionnements matière à positiver : Le dossier des intégristes a amené de nombreux catholiques à rappeler leur attachement au concile Vatican II ; le négationnisme de l'un des évêques intégristes a été l'occasion de conforter le dialogue judéo-chrétien ; les propos sur le préservatif ont permis de rappeler qu'un quart des organismes qui s'occupent des malades du sida en Afrique sont catholiques. « Cette crise a aussi, selon le Père Durand, « fait renaître dans l'Eglise une voix contestataire et discrète que l'on n'entendait plus », éclipsée par d'autres courants plus visibles et plus bruyants. Quitte à raviver de nouveaux antagonismes entre « chapelles » : un risque que les prêtres n'ont pas manqué de constater ces dernières semaines.


Stéphanie Le Bars

Le Monde 12/04/09


Publié dans Eglise

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