Spiritualité monastique, spiritualité apostolique

Publié le par Michel Durand

Pour que le moine, le solitaire, obtienne de Dieu sa propre divinisation, rien ne doit troubler le fait qu'il veut, qu'il doive, en tout instant, demeurer perméable à l'action de Dieu en lui. Renoncement à soi-même pour laisser Dieu agir.


Bruno Curienne (un pseudonyme) rencontré en janvier 2009 à l'occasion du colloque organisé par « Chrétiens et pic de pétrole », intervenant et participant à ce colloque, me donna de lire son livre « un chemin de lumière », parole et silence, Letheilleux, 2008. Il me demanda de lui transmettre son avis, d'où ce « papier ».

De l'auteur, le lecteur n'aura que cette information écrite ne quatrième de couverture : « L'auteur fait parti d'un tiers ordre monastique dont la vocation est de vivre dans le monde une vie de prière et de contemplation semblable à celle des moines ». Avec la page 88, nous pouvons supposer qu'il a l'expérience du mariage et des affaires dans le monde. Cette situation, selon lui, n'est pas un obstacle radical à la quête de sainteté bien qu'elle enlève de la liberté. « Le célibataire retenu dans le monde seulement par les affaires ressemble au prisonnier qui n'a que des menottes : aussi quand il veut courir vers la vie monastique, rien ne l'en empêche ; mais celui qui est marié ressemble à celui qui a les mains et les pieds liés » dit Jean Climaque.

J'ai trouvé d'autant plus agréable la lecture de ce petit ouvrage qu'il rejoint plusieurs découvertes faites notamment au cours de mon rituel et annuel temps de désert. Ainsi, une année, en Égypte, au monastère Saint Macaire où je me suis spécialement consacré à la lecture des Pères du désert. Être là, seulement là, porté par les longues liturgies coptes (sept heures à la nuit de l'Épiphanie) pour que Dieu œuvre librement en mon esprit. Être simplement présent pour qu'Il agisse en mon intériorité selon sa volonté.

Bruno Curienne écrit : « Nous sommes donc appelés à "ouvrir l'œil de notre cœur", pour nous voir tels que nous sommes : pécheurs, un néant devant Dieu. La conversion du désir et l'ouverture de l'œil du cœur (l'éveil de l'intelligence) vont de pair et se renforcent mutuellement ».

Bien que Bruno Curienne cite principalement la littérature spirituelle orientale et monastique, je trouve son approche universelle. Les grandes lignes de la vie mystique sont tracées. On devine les traits communs de toute démarche d'intériorité. N'est-ce pas dans cette constance qu'il se permet de citer Maître Eckart, Jean Tauler, Catherine de Sienne ?

Le choix de ces citations semble déterminé par la quête individuelle de perfection. Rien que de très logique, me direz-vous, dans le milieu monastique qui est le sien. Et c'est précisément sous cet aspect que je suis gêné par ce récit. En effet, mon engagement spirituel n'est pas monastique, mais apostolique. A la suite d'Antoine Chevrier, je pense que les vertus de la pratique religieuse, les conseils évangéliques de pauvreté, d'obéissance, de chasteté doivent être également au service de l'évangélisation du monde. Aussi, ai-je de la difficulté à admettre cette affirmation (p. 146) : « Le secret, pourrait-on dire de manière peut-être un peu paradoxale, c'est finalement de ne pas chercher à aimer nos frères ». Pour que le moine, le solitaire, obtienne de Dieu sa propre divinisation, rien ne doit troubler le fait qu'il veut, qu'il doive, en tout instant, demeurer perméable à l'action de Dieu en lui. Renoncement à soi-même pour laisser Dieu agir.

Antoine Chevrier ne parle pas autrement. Mais le contexte est totalement différent. Bruno Curienne se situe dans l'Église orientale qui s'est, de siècle en siècle, édifiée autour de la vie monastique érémitique alors qu'Antoine Chevrier est un pur produit de l'Église occidentale marquée par une évolution des modes religieux de vie. Depuis la chute de l'Empire romain chrétien, l'évangélisation des barbares de l'Ouest s'est réalisée grâce à des moines missionnaires allant par les chemins à la rencontre des populations. Tout ce courant spirituel dont on pourrait voir des aboutissements avec François d'Assise, Dominique ou Ignace de Loyola... est absent de la méditation de Bruno Curienne.

En fait, j'aurais aimé connaître avec plus de précision qu'elle est, justement la route du rédacteur de ce témoignage. Car, plus qu'un « traité mystique », n    ous sommes en présence d'un témoignage. Que fait dans le quotidien Bruno Curienne ? Comment vit-il ? Où vit-il ? Avec qui ?

La présentation sous forme de questions-réponses -méthode des catéchistes plutôt dogmatistes (mais ici nous sommes hors dogmatisme)- a le mérite de la clarté ; pourtant, j'aurais aimé savoir qui est le maître répondant, qui est le disciple questionnant. Pourquoi  celui qui pose des questions questionne et d'où vient l'autorité de celui qui ose répondre ? Autrement dit, il me manque tout le cadre de vie qui donne consistance au propos. Mais, peut-être suis-je déformé par mes rencontres avec les plasticiens dont on ne comprend bien le travail artistique que quand on voit où ils vivent et travaillent.

Je pense, avec cette dernière remarque, dessinée la différence pouvant exister entre spiritualité monastique de l'Orient chrétien et spiritualité religieuse de l'Occident chrétien. Du reste, dans ce contexte, sous une forme symbolique comme j'ai pu le vivre dans le monastère Saint Macaire, j'aimerais bien séjourner dans un monastère éthiopien. Il y a quelques mois, j'ai rencontré sur le quartier des pentes de la Croix-Rousse Saint-Polycarpe, une famille qui pourrait me fournir les contacts utiles.

 

Publié dans Témoignage

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Laurence M. 02/08/2009 14:12

En lisant ce livre très clair et très profond de Bruno Curienne qui nous guide vers une véritable vie spirituelle, j'ai compris en effet que mon amour pour les autres était en fait très égoïste : j'aimais les autres pour ce qu'ils m'apportaient. En suivant progressivement ce chemin de Lumière à la suite du Christ, j'ai peu à peu découvert une forme d'Amour plus altruiste, moins intéressée. C'est pour cela que Jésus nous dit "hors de moi, vous ne pouvez rien faire". J'ai alors compris qu'on ne peut vraiment aimer ses frères qu'en passant par le Christ. Et de manière très surprenante, on découvre qu'on peut aimer même ses ennemis !Notre vocation de chrétien est très belle. Elle suppose une vraie conversion, pas seulement un rituel qui reste souvent superficiel.

Michel Durand 05/08/2009 19:58


Je partage votre avis. Le désir de rencontrer l'autre pour être son frère n'est pas facilement, totalement gratuit. Ainsi, le désir de vivre en communauté peut cacher la recherche d'amis qui
combleraient ses propres besoins affectifs.

L'amour des ennemis, demeure quand même une grâce extraordinaire. Les aimer de près, en étant avec eux.


Jean-Paul Kauffmann, dans la Croix du 4 août : Comment avez-vous atteint le pardon ? : « Je n'ai pas totalement rejoint le précepte évangélique. Le Christ exige qu'on aime ses ennemis. J'en
suis resté plutôt au stade de l'indifférence. J'ai encore du chemin à parcourir pour arriver véritablement au pardon ».



edith 22/07/2009 17:57

Finalement, si j'ai bien compris le début de ce texte, les liens humains sont un obstacle au lien avec Dieu. Il faut renier les hommes pour être plus près de Dieu ??? Les autres sont un obstacle à une vie spirituelle intense... Un prêtre, un jour, m'a dit que notre vie devait être une main tendue vers Dieu et l'autre main tendue vers les autres. Et il a fait le geste. C'était très parlant. Et quelque part, je trouve que cela correspond tellement bien à la vie de Jésus telle qu'elle est décrite dans les Evangiles.

Michel Durand 22/07/2009 20:24


Oui, sans aucun doute, le prêtre de votre connaissance a posé un geste et prononcé une parole très juste. Benoît l'aura surement entendu car il dit des choses semblables dans Caritas in
veritate. Alors que les mains sont toutes tournées vers un authentique développement, il y aussi celles qui se tournent vers Dieu : "Le développement a besoin de chrétiens qui ont les mains
tendues vers Dieu dans un geste de prière, conscients du fait que l’amour riche de vérité, caritas in veritate, d’où procède l’authentique développement, n’est pas produit par nous, mais nous est
donné". Régis Debray dans "le moment fraternité" a aussi de très justre analyse.