L'art sacré actuel et l'art à la source carolingienne

Publié le par Michel Durand

L’art sacré contemporain est-il, aujourd’hui, possible ? Des artistes areligieux ou athées créent des « crucifixions », des « nativités » est-ce de l’art sacré ? La question ne cesse de se poser dans la sphère culturelle occidentale où des créateurs, même à l’intérieur d’une commande d’Église, ont toute liberté d’expression. Du reste, on constate que des artistes sans appartenance religieuse apportent sur le plan artistique de meilleures œuvres que ceux qui faisant profession de foi catholique, exaltent leur piété. Situation impensable, me semble-t-il, dans l’Orient chrétien orthodoxe. Ce dernier, engoncé dans des canons absolutisés, n’apporte rien de nouveau qui puisse toucher l’esprit contemporain alors qu’il veut offrir Dieu en direct, le donner à toucher presque. Mais l’Occidental, bien en phase avec son époque, n’est-il pas noyé dans « l’actuel » au point de ne rien dire du divin ?

Essayons de remonter à l’origine de la liberté artistique occidentale telle qu’en témoignent les expositions d‘art sacré contemporain dans des édifices dédiés au culte catholique ?

 

Du 01/07/2009 au 30/09/2009 à Wissembourg

Chapelle romane - abbatiale Sts Pierre et Paul.

12ème édition.

Plusieurs haltes spirituelles et artistiques réparties sur toute l'Alsace.
A Wissembourg, l'exposition a pour cadre la superbe église-abbatiale Sts Pierre et Paul, remarquable par ses vitraux, rosaces, fresques et cloître XIVème.

Invitée cette année, l'artiste Cathy Wuest présente 10 peintures sur le thème "Juste à côté du bruit".

 

En effet, ouvrir les églises à l’art contemporain qui souhaite dire quelque chose de l’homme dans ses élans spirituels sans pour autant s’inscrire dans une commande d’Église ne semble vraiment possible que dans la tradition latine occidentale inaugurée par l’école théologique carolingienne. Avec elle, l’image peinte n’offre qu’une faible idée du Transcendant, du divin, de Dieu. L’art n’est au mieux qu’une indication d’un chemin à prendre, un pédagogue. Selon la tradition théologique d’Aix-la-Chapelle, la peinture ou la sculpture, relève plus d’un ordre pédagogique que du domaine de la contemplation. La tradition chrétienne orientale est différente dans la mesure où l’on voit Dieu dans l’icône. En ce sens, adoration et vénération sont logiques, vont raisonnablement de soi.

Dans cet article, je vais essayer de montrer comment s’est établie la différence entre les deux traditions.

 

1 - Le décret permettant la vénération des images

Lisons d’abord le décret du 2e Concile de Nicée en 787 (7e œcuménique)

(Traduction de Gervais Dumeige, S.J. Éditions de l’Orante, 1961)

Nous définissons que… comme les représentations de la Croix précieuse et vivifiante, aussi les vénérables et saintes images, qu’elles soient peintes, en mosaïque ou de quelque autre matière appropriée, doivent être placées dans les saintes églises de Dieu, sur les saints ustensiles et les vêtements, sur les murs et les tableaux, dans les maisons et les chemins, aussi bien l’image de Dieu notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ que celle de notre Dame immaculée, la sainte Mère de Dieu, des saints anges, de tous les saints et les justes. Plus on regardera fréquemment ces représentations imagées, plus ceux qui les contempleront seront amenés à se souvenir des modèles originaux, à se porter vers eux, à leur témoigner, en les baisant, une vénération respectueuse, sans que ce soit une adoration véritable selon notre foi, qui ne convient qu’à Dieu seul. Mais comme on le fait pour l’image de la Croix précieuse et vivifiante, pour les saints Évangiles et pour les autres monuments sacrés, on offrira de l’encens et des lumières en leur honneur, selon la pieuse coutume des anciens. Car « l’honneur rendu à une image remonte à l’original » (St Basile, De Spiritu Sancto, 18, 45, PG 32, 149 C). Quiconque vénère une image, vénère en elle la réalité qui y est représentée…

 

Ceux qui osent penser ou enseigner autrement, ou qui méprisent les traditions ecclésiastiques, selon les hérétiques maudits ; ou qui imaginent des nouveautés, ou qui rejettent quelque chose de ce qui est consacré à l’Église, soit les Évangiles, soit la représentation de la Croix, soit une image quelconque, soit les saintes reliques d’un martyr ; ou qui imaginent, par des voies tortueuses et méchantes, de renverser les traditions légitimes de l’Église catholique ; ou qui emploient à des usages profanes les vases sacrés ou les saints monastères ; nous ordonnons, s’ils sont évêques ou clercs de les déposer ; s’ils sont moines ou laïcs, de les séparer de la communion.

 

Anathèmes du concile Nicée II concernant les saintes images

1. Si quelqu’un ne confesse pas que le Christ notre Dieu est limité selon l’humanité, qu’il soit anathème.

2. Si quelqu’un n’admet pas les présentations de l’Évangile qui se font par des images peintes, qu’il soit anathème.

3. Si quelqu’un ne salue pas ces images, faites au nom du Seigneur et de ses saints, qu’il soit anathème.

 

2 - Mauvaise réception de ce décret à la cour de Charlemagne

Je m’appuie sur l’étude de François Bœspflüg, dans son œuvre « Dieu est ses images », lorsqu’il explique que les évêques francs furent « vexés d'avoir été écarté de ces débats prétendument œcuméniques ». Surtout, selon les informations que l’on avait à Aix-la-Chapelle, il y avait, dans ce texte, comme une obligation faite aux chrétiens d'adorer les images.

Certes, la lecture du décret montre que Nicée II n'a jamais formulé une telle obligation. Il « s'est contenté de proclamer la légitimité de la vénération des images et non de leur adoration ». Mais les documents que les Carolingiens possédaient offraient une mauvaise traduction latine qui portait à confusion. Charles et sa cour, voulant se poser en défenseur de la vraie foi et de la saine raison, il n’était pas possible de tolérer de telles ambiguïtés. Les Grecs seraient responsables de pensées qui relèvent du contresens. François Bœspflüg donne le détail de cette controverse ; je vous invite à vous y reporter (p 155-156).

La mauvaise version du décret, écrit François Bœspflüg, « ne parlait uniformément que d'« adoration » des images en ignorant superbement la distinction fondamentale établie par les théologiens byzantins, et dûment soulignée dans le horos (limite) du concile, entre proskynèsis et latreia (« vénération» et «adoration »). Ainsi, s'indigna-t-on à la cour, les Grecs avaient osé prescrire à tous les chrétiens l'adoration des images ! D'où, dans un premier temps, le texte que Charlemagne envoya au pape par l'intermédiaire d'Angilbert, le Capitulare adversus synodum (de 788-789) (…) pour lui manifester sa réaction négative aux décisions de Nicée II et où la colère d'avoir été tenu à l'écart de ce concile n'est pas pour peu ; d'où ensuite l'incompréhension scandalisée, feinte pour une bonne part, des Carolingiens ».

 

Les Carolingiens rejettent donc en bloc la doctrine grecque des images. On le voit dans l'Opus Caroli Magni contra synodum, autrement dit les Libri carolini, encore appelés Capitulare de imaginibus. C'est le «premier traité systématique en Occident concernant les images et les icônes ». « Relativement aux images, ce long manifeste à la fois théologique et politique préconisait […] une voie moyenne [ ...] entre la violence iconoclaste des défunts empereurs byzantins Léon III et Constantin V et l'adoration superstitieuse, voire idolâtrique [censément] prônée par Irène et les Pères du second concile de Nicée.» On ne peut pas réduire ce manifeste à un malentendu philologique : les Libri carolini rejettent non seulement l'adoration, mais même la vénération des images, au-delà de toute distinction entre dulie et latrie

Ce traité a été rédigé entre 791 et 794, sous la responsabilité directe de Charlemagne lui-même, pour l'essentiel par Théodulf dont je parlerais ci-dessous..

 

3 - La bonne lecture du décret

Le pape Hadrien Ier répond  à Charlemagne, en 791. Il repousse totalement les idées exposées dans ce premier Capitulare. Dans sa lettre, le pape se réclame des décisions du concile de Latran de 769 auquel avaient participé les Francs et s'appuie sur la lettre de Grégoire à Secundinus ainsi que sur le décret du concile Quinisexte, que l'un de ses prédécesseurs, le pape Serge 1er (687-701), avait rejeté un siècle plus tôt. Il défend les images en soulignant qu'elles font naître des sentiments d'amour pour Dieu. Les images du Christ secundum carnem engendrent l'amour de nature spirituelle qui élève la pensée jusqu'à la contemplation de Dieu en esprit.

« La théorie christologique de l'image développée par le pape est pour ainsi dire validée par les commandes artistiques dont on a la trace dans le Liber pontificalis et par ses mentions des monuments existants. Le pape en décrivait seulement deux, une image en argent du Christ entouré des douze apôtres pour le tombeau de saint Pierre, et la mosaïque pour l'arc triomphal de Saint-Paul à Rome représentant les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse adorant le Sauveur ».

 

 

4 – Le premier traité occidental sur les images religieuses

Nous savons que la mauvaise traduction du décret de Nicée II provoqua chez certains des Carolingiens le rejet en bloc de la doctrine grecque des images, malgré le plaidoyer adressé par le pape à l'empereur. Ils le firent savoir par un écrit de réfutation dont la pointe est plus politique que théologique, l'Opus Caroli Magni contra synodum, autrement dit les Libri carolini, encore appelés Capitulare de imaginibus. C'est le «premier traité systématique en Occident concernant les images et les icônes41 ». «Relativement aux images, ce long manifeste à la fois théologique et politique préconisait […] une voie moyenne [ ...] entre la violence iconoclaste des défunts empereurs byzantins Léon III et Constantin V. et l'adoration superstitieuse, voire idolâtrique [censément] prônée par Irène et les Pères du second concile de Nicée.» On ne peut pas réduire ce manifeste à un malentendu philologique: les Libri carolini rejettent non seulement l'adoration, mais même la vénération des images, au-delà de toute distinction entre dulie et latrie.

L'ont-ils fait de bonne foi ? On peut en douter. Car le horos de Nicée II ne prêtait pas le flanc à cette critique. Toujours est-il que ce traité a été rédigé entre 791 et 794, sous la responsabilité directe de Charlemagne lui-même, pour l'essentiel par Théodulf.

 

5 - Le synode de Francfort désacralise l’image

Le synode de Francfort (794), prit position sur la question des images en s'appuyant sur la Lettre à Serenus de Grégoire le Grand et les Libri carolini, non sans manifester quelque réserve vis-à-vis de ces derniers, à la fois par égard pour Hadrien Ier et par calcul politique, pour ne pas aggraver les difficultés diplomatiques des Francs. Confirmant (et confinant, commente F. Boespflug) l'image dans son rôle didactique, le synode mit celle-ci à l'écart du domaine du sacré et tint ainsi le milieu entre les iconoclastes et les iconodules. L'auteur des Libri carolini s'oppose à l'icône parce qu'elle n'est pas, selon lui, la vraie image de la personne : l'image divine en l'homme est l'âme exclusivement, puisque Dieu est un être tout spirituel. «L'anthropologie carolingienne perçoit l'âme-image de Dieu dans sa parfaite antithèse à l'extérieur, au corporel et au visible » Le vir sanctus des Carolingiens ne brille que par ses vertus. Un des accents de l'anthropologie carolingienne consiste à souligner, à la lumière de Gn 1,26 (« Faisons l'homme à notre image ... ») et du texte du pseudo-Ambroise intitulé De dignitate hominis, que l'âme est l'image de la Trinité (les facultés de l'âme reflètent les actions des trois Personnes). La vision, pour Théodulf, est réservée aux temps futurs. Les Grecs, selon lui, confondent les temps. «Les Libri carolini proposent une réfutation très systématique de l'icône qui révèle non seulement l'opinion de Théodulf mais tout l'héritage de la pensée et de la théologie Iatines.»

 

6 – Théodulphe, iconophobe

La position de Théodulf se veut rationnelle et se condense dans un syllogisme. On ne doit adorer que Dieu- c'est le rappel du premier commandement du Décalogue. Or, comme le redisaient les Libri carolini, Dieu est hors de portée pour l'art : Deus [ .. .] corporalibus materiis pingi non potest (« Dieu ne peut pas être peint avec des matières corporelles»)

 

F. Bœspflug explique pour un Théodulf d'Orléans la rencontre n'est pas viable entre les moyens corporels de la peinture et les fins spirituelles de la contemplation : « Dieu ne doit pas être recherché dans les choses visibles, ni dans les images fabriquées, mais dans le cœur ; il doit être contemplé non avec les yeux de la chair, mais avec ceux de l'esprit.»

Agobard de Lyon (vers 779-840) répètera le même argument : l'image détourne des choses spirituelles en submergeant les yeux dans le flot des choses charnelles. Dans la lignée de la philosophie antique, on pense que l’image, parce que charnelle, est incapable de mener à la contemplation des Idées, des choses spirituelles. Alors, pour quoi ne pas avoir en son envers, une grande liberté ?

Donc l'image religieuse est exclue a priori du domaine de l'adorable. Au-delà de l'opinion qu'ils imputaient à tort aux Byzantins, les théologiens carolingiens repoussèrent le postulat implicite de Grégoire le Grand, celui du transitus censément facilité par l'art, c'est-à-dire l'affirmation que les images sont susceptibles de montrer ce qu'il faut adorer et de favoriser chez ceux qui les regardent le « passage en esprit » des formes visibles qu'elles montrent au domaine invisible que ces formes peintes ou sculptées représentent ou évoquent.

 

L’image ne révèle rien du Dieu transcendant. Elle n‘est ni sainte ni sacrée. Elle peut tout en mieux éveiller l’esprit de celui qui regarde. Elle est une provocation de la raison, une démarche pédagogique qui peut disposer à une ouverture vers Dieu. Rien de plus. En ce sens, on lui demande peu. Comme elle n’est pas le reflet du divin, tout lui est permis. Elle s’adapte à l’époque qui l’a voit naître racontant une histoire plus que dévoilant une réalité éternelle. Un témoignage, un avertissement, un choc, une provocation susceptible d’ébranler les consciences, de mettre en mouvement. N’est-ce pas ainsi que se comporte l’art contemporain qui est à mille lieux de l’icône. Dans son incarnation ou actualisation, son introduction dans un temps déterminé, il ne peut qu’inviter à la transcendance sans rien en montrer.

 

 

L’étude de F. Bœspflug comprend un grand nombre de références. Je ne peux que vous inviter, une fois de plus, à lire toute son étude.

Voir aussi ce site : Peinture chrétienne


Publié dans Art

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