ouvrir la voie à un rajeunissement du christianisme

Publié le par Michel Durand

Merveilleuses les heures de non travail salarié. On peut se donner à la lecture, y passer tout le temps souhaitable.
C’est ainsi que ce mardi 8 mai, j’ai beaucoup lu, du matin au soir, sans me bousculer ; paisiblement.
J’ai alors terminé l’agréable lecture du livre de Jean-Claude Guillebaud, comment je suis redevenu chrétien (Albin Michel, mars 2007) et je m’empresse de vous inviter à vous réjouir de la rencontre de cet homme. Vous verrez, son récit cadre bien avec « en manque d’Eglise ».
L’auteur m’a aussi réconforté dans mes choix de lectures. Ce n’est pas par hasard que nous puisons aux mêmes sources : Jacques Ellul, Maurice Bellet… Dis moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es, quelles sont tes priorités ?

Je vous cite ci-dessous deux passages, question de nous mettre en appétit.

"Dans un premier temps, en tout cas, je fis mienne la sévérité des chrétiens dits « de gauche » à l'égard de l'institution catholique. Comme eux, je me désolais du ralliement historique au pouvoir temporel, de la crispation dogmatique, de l'autoritarisme pyramidal du Vatican, du conservatisme intraitable et des condamnations disciplinaires dont furent victimes tant de savants ou théologiens, qui s'écartaient de la dogmatique romaine. J'éprouvais une réticence de principe à l'endroit de ce que les adversaires du christianisme appellent le «césaro-papisme ». Je n'étais pas loin de penser que les Églises, en tous temps et en tous lieux, avaient trahi le message évangélique.
Je m'enthousiasmais, en revanche, à la pensée que, dès le IVe siècle de notre ère, l'essor du monachisme et la spiritualité exilée des Pères du désert avaient apporté un contrepoint silencieux, une réponse à cette conversion de Constantin qui avait fait du christianisme la religion officielle de l'Empire, avec toutes les compromissions temporelles - et les répressions séculières - qui s'ensuivirent. Les chrétiens de ma génération, y compris ces anciens prêtres qui avaient rompu avec l'Eglise après mai 1968, partageaient clairement cette défiance à l'égard du Vatican, ses pompes, ses ors, ses œuvres et ses conservatismes.
J'ose le dire: j'ai évolué. Me suis-je « rallié» ?
C'est à voir.
D'abord, cette fameuse « institution» catholique si souvent évoquée de manière abstraite, j'ai fini par la voir de près, la rencontrer, la côtoyer même. On m'a invité et reçu dans des milieux dont j'ignorais à peu près tout auparavant. Je comprenais mal, au départ, pourquoi on m'y conviait, moi le « presque chrétien ». J'ai fréquenté des départements universitaires de théologie, des abbayes, des instituts confessionnels et des communautés juives et protestantes où l'on sollicitait ce témoignage venu « de l'extérieur ». En répondant à ces demandes, je craignais de frôler la tricherie. Qu'avais-je donc à dire d'important dans ces assemblées où l'on en savait plus que moi ? Je m'acquittais de ma tâche, sans taire ni mes doutes, ni mes tâtonnements, ni mes ignorances. Je parlais de mon travail. J'énumérais ce que j'avais cru redécouvrir en faisant l'inventaire de ce que j'appelais prudemment notre héritage biblique, qu'il soit juif ou chrétien. Et je disais l'émerveillement naïf qui m'habitait certains jours. Toutes ces rencontres et tous ces dialogues improvisés ont peu à peu transformé le regard que je portais sur les institutions religieuses elles-mêmes.
Oui, c'est d'abord de regard qu'il faut parler.
Je découvrais des communautés vieillissantes mais obstinées dans leur ferveur. J'entrais dans des maisons diocésaines ou des monastères réduits à la survie, mais plus attentifs au monde du dehors que je ne l'imaginais. On me logeait sur place. Je garde le souvenir de couloirs vides, de cloîtres déserts, de chapelles sonores, de chambres au parquet grinçant. À Saint-Jacut-de-la-Mer, en Bretagne, à Montpellier, à Nevers, à Toulouse ou à Maredsous en Belgique, je rencontrais· des prêtres ou des religieuses qui jetaient toutes leurs forces dans. le sauvetage de la « maison commune ». Je voyais des curés de campagne courant les routes pour assurer .une présence dans des paroisses où les cloches ne sonnaient plus. Je déjeunais avec des évêques sans le sou. Je croisais des sœurs très âgées mais qui gardaient un sourire de petite fille. Tout cela était très doux et très étrange.
Elle était donc là, cette « puissante » institution catholique à qui nous réservions nos flèches et nos critiques, ce catholicisme dominateur et clérical face auquel nous recommandions la méfiance ! Je mesurais l'absurdité de certains réflexes, de certains discours auxquels j'avais moi-même adhéré. L'anticléricalisme contemporain, y compris celui des chrétiens de gauche, me semblait tout à coup décalé du rée1, aussi paradoxal que l'antisémitisme sans juifs de certains Polonais. L'Église réelle celle que je redécouvrais, faisait plutôt songer à ces communautés chrétiennes des premiers siècles, solidaires et joyeuses mais tenues à l'œil (dans le meilleur des cas) par le pouvoir romain. Dans un premier temps, c'est cette interprétation optimiste que je fis mienne. Que l'Église catholique ait perdu sa richesse, son omniprésence et sa puissance rend assez risible l'anticléricalisme façon IIIe République qui renaît dans nos sociétés ; mais cela ouvre peut-être la voie à un extraordinaire rajeunissement du christianisme. "

La subversion évangélique

La sécularisation de l'Europe, en dépossédant l'Église de son ancienne vocation d'organisatrice du social, la libérait de son assujettissement au pouvoir temporel. Les clercs et les fidèles qui la constituaient faisaient une expérience historique inédite depuis dix-sept siècles : celle de la minorité, de l'écart, de la dissidence de facto. On pouvait y voir bien autre chose qu'une catastrophe. Les chrétiens réapprenaient du même coup à être dans le subversif plus que dans le normatif. Le monde catholique redevenait sociologiquement protestataire, comme il l'avait été aux IIe et IIIe siècles. Il lui était permis de retrouver cette intrépidité spirituelle et éthique, cette gaieté inaugurale que l'on perçoit encore à distance lorsqu'on lit des livres sur la réalité des premiers siècles.
L'utilisation de mots comme dissidence, protestataire ou subversion ne me paraît pas abusive. En écrivant cela, je pense aux dénonciations par les premiers chrétiens des abjections païennes de l'époque, qu'il s'agisse des combats de gladiateurs, des sacrifices aux idoles, de la pédophilie ostentatoire de certains empereurs comme Tibère (mort en l'an 37 de notre ère) ou de ce qu'on appelait l'« exposition» des nouveau-nés, alors autorisée par le droit romain. Cet euphémisme désignait rien de moins qu'une forme légale d'infanticide. Le pater familias qui refusait d'accepter la naissance d'un enfant qu'on « exposait» devant lui pouvait abandonner le nourrisson sur la place publique, quitte à ce qu'il en meure.
On peut citer cette autre tradition romaine qui voulait qu'une femme mariée (matrone) violée par un étranger à la domus (maison) prenne sur elle de se suicider sans attendre. La mort volontaire plutôt que le déshonneur du mari ! C'est ce que fit Lucrèce, violée par Sextus Tarquin six siècles avant notre ère. C'est ce que firent, un millénaire plus tard, des centaines de Romaines violées par les envahisseurs wisigoths en 410, et qui obéissaient encore à l'intraitable morale antique. On peut enfin mentionner l'opposition déclarée des premiers chrétiens à toutes les formes de violence et, a fortiori, aux guerres menées par Rome. (Le concept de guerre juste ne sera élaboré par saint Augustin qu'au IVe siècle, au moment des assauts des « barbares » contre l'Empire devenu chrétien.)
Au total, ces chrétiens des origines, surveillés de près par les gouverneurs romains et en butte à des persécutions répétées (depuis celle de Néron au 1er siècle jusqu'à celle de Dioclétien au début du IVe siècle), étaient porteurs d'une parole provocante, révolutionnaire, capable d'interpeller la raison d'État au nom de principes supérieurs. Toute proportion gardée, ils ressemblaient à nos objecteurs de conscience d'aujourd'hui, à nos groupuscules contestataires voire à nos «gauchistes» dont la fonction prophétique est nécessaire, même si elle exaspère les gestionnaires de l'ordre établi. Et d'ailleurs, lorsqu'on lit des études historiques sur ces premières communautés chrétiennes, celles de l'Antiquité tardive, on constate que les critiques, médisances ou calomnies dont les chrétiens étaient l'objet s'apparentent de manière troublante à celles qu'on adresse de nos jours aux groupes contestataires qui campent dans les marges de la vie politique officielle : écologistes, altermondialistes, non-violents ou hippies à l'ancienne mode. On reprochait à ces chrétiens d'être sans foi ni loi puisqu'ils récusaient les cultes officiels, d'être probablement débauchés car leurs communautés mêlaient des hommes et des femmes, de mettre en danger l'Empire romain en transgressant ses lois et en refusant de sacrifier à ses idoles.
Ils dérangeaient.



Publié dans Eglise

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