2 - travail comme simple moyen de gagner un salaire

Publié le par Michel Durand


Comme je l'ai indiqué il y a quelques jours, dans cette catégorie "anthropologie", je donne diverses réflexions sur le sens, ou non sens, du travail. Textes qui me semblent d'une grande importance alors qu'on veut augmenter la durée du travail salarié.

extraits de André GORZ, Métamorphoses du travail, Quête du sens, Critique de la raison économique, Galilée, 1988.

Ainsi, la rationalisation économique du travail n’a pas consisté simplement à rendre plus méthodiques et mieux adaptées à leur but des activités productives préexistantes. Ce fut une révolution, une subversion du mode de vie, des valeurs, des rapports sociaux et à la nature, l’invention au plein sens du terme de quelque chose qui n’avait encore jamais existé. L’activité productive était coupée de son sens, de ses motivations et de son objet pour devenir le simple moyen de gagner un salaire. Elle cessait de faire partie de la vie pour devenir le moyen de “gagner sa vie”. Le temps de travail et le temps de vivre étaient disjoints; le travail, ses outils, ses produits acquéraient  une réalité séparée de celle des travailleurs et relevaient de décisions étrangères. La satisfaction “d’œuvrer” en commun et le plaisir de “faire” étaient supprimés au profit des seules satisfactions que peut acheter l’argent. Autrement dit, le travail concret n’a pu être transformé en ce que Marx appellera le “travail” abstrait qu’en faisant naître à la place de l’ouvrier-producteur le travailleur-consommateur : c’est-à-dire l’individu social qui ne produit rien de ce qu’il consomme et ne consomme rien de ce qu’il produit; pour qui le but essentiel du travail est de gagner de quoi acheter des marchandises produites et définies par la machine sociale dans son ensemble. (p. 36)



D’où le désir de se libérer du travail ne donnant qu’un salaire
Pour la masse des travailleurs, l’utopie directrice n’est plus le “pouvoir des travailleurs” mais de pouvoir ne plus fonctionner comme travailleurs; l’accent porte moins sur la libération dans le travail et davantage sur la libération du travail, avec garantie du plein revenu. (p. 80)


Une morale du travail anti-humaniste
Le problème, là encore, est de réussir, selon la formule de Peter Glotz, à “solidariser les forts avec les faibles” .
Or cette solidarisation n’est possible que dans une perspective qui rompt avec l’éthique du travail et avec ce que nous avons appelé l‘utopie du travail. Cette utopie - et son éthique du rendement, de l’effort, du professionnalisme - sont dépourvues de tout contenu humaniste dans une situation où le travail n’est plus la principale force productive et où, par conséquent, il n’y a pas assez d’emplois permanents pour tout le monde. Dans pareille situation, l’exaltation de l’effort, l’affirmation de l’unité du métier et de la vie ne peuvent être que l’idéologie d’une élite privilégiée qui accapare les emplois bien rémunérés, qualifiés et stables et justifie cet accaparement au nom de ses capacités supérieures. L’idéologie du travail, la morale de l'effort deviennent dès lors la couverture de l'égoïsme hyper-compétitif et du carriérisme : les meilleurs réussissent, les autres n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes; il faut encourager et récompenser l’effort, donc ne pas faire de cadeaux aux chômeurs, aux pauvres et autres “fainéants”.
Cette idéologie (dont le thatcherisme offre, en Europe, l'expression la plus franche) a, du point de vue du capital, une rationalité rigoureuse : il s’agit de motiver une main-d’œuvre difficilement remplaçable (pour le moment, au moins) et de la contrôler idéologiquement faute de pouvoir la contrôler matériellement. Pour cela, il faut préserver chez elle l'éthique du travail, détruire les solidarités qui pourraient la lier aux moins privilégiés, lui persuader que c'est  en travaillant le plus possible qu’elle servira le mieux l’intérêt de la collectivité en plus du sien propre. (p. 93)


Valeurs de solidarité humaine contre l’utopie du travail : travailler plus pour gagner plus
Dans ces conditions, les valeurs de solidarité, d’équité et de fraternité dont le mouvement ouvrier a été porteur, impliquent non plus l’exigence du travail pour l’amour du travail mais celle du partage équitable des emplois et des richesses produites : c’est-à-dire une politique de réduction méthodique, programmée, massive de la durée du travail (sans perte de revenu, j’aurai à y revenir).
Refuser une telle politique sous prétexte qu’elle ferait obstacle à une reprofessionnalisation des tâches permettant à chacun de s'y impliquer passionnément, sans ménager son temps et sa peine, c'est avaliser la dualisation réelle de l'économie au nom de son refus idéal. La dualisation de la société sera enrayée, puis inversée non pas par l‘impossible utopie d’un travail passionnant et à plein temps pour tous et toutes, mais par des formules de redistribution du travail qui en réduisent la durée pour tout le monde, sans pour autant le déqualifier ni le parcelliser. Cela est possible. Pour empêcher une durable sud-africanisation de la société, il faut changer d’utopie. (p. 94-95)

Publié dans Anthropologie

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