en quête de paix plus que de vérité

Publié le par Michel Durand

Je prends le temps aujourd’hui de transcrire le dernier courriel de Pierre Régnier. En relisant son message m’est revenu à l’esprit les textes de Jean-Claude Guillebaud que j’ai abondamment cité ces derniers temps. Il se peut, du reste, que je redise ce que j’ai déjà dit. Tant pis, je ne prends pas le temps de contrôler. La démarche de cet auteur est propice à qui souhaite la paix, notamment son ouvrage paru chez Albin Michel, Comment je suis redevenu chrétien (2007). J’aime beaucoup la distance qu’il prend vis-à-vis de toute forme de dogmatisme. Cela doit être cela qui m’a inspiré la réflexion précédente.

Voici, en premier le mot de Pierre Régnier
Et, en second deux passages de Jean-Claude Guillebaud, la force de Conviction, À quoi pouvons nous croire ? Points Seuil, 2005 dont j’encourage fortement la lecture.

 
Le mot de Pierre Régnier
Michel


Je suis bien d'accord avec Marie Balmary (et je vais lire attentivement la suite, sans chercher à relancer notre controverse) mais la citation pourrait être utilement complétée : ce qui continue de rendre les religions mortifères, ce n'est pas tant leur texte que l'entêtement à vouloir maintenir leur mode de transmission, ce qui n'est nullement fatal.

(Actuellement,) ce que je déplore le plus, c'est évidemment l'incompréhension de fond sur laquelle se termine notre échange. Je crois qu'elle vient du fait que vous me voyez "en recherche de la Vérité" alors que je suis en recherche de la Paix, pour moi bien sûr, mais surtout pour tout le monde. Je vois deux principaux drames dans la situation actuelle de l'humanité : la scandaleuse répartition des richesse (mise une fois de plus en évidence par le récent rapport de Jean Ziegler pour l'ONU) et la violence religieuse engendrée par une aberrante conception de Dieu vieille de trois mille ans. Des croyants commettent des maltraitances et des meurtres parce qu'ils ont appris dans leur religion que Dieu les commande (pour l'islam) ou les a commandés (pour le judéo-christianisme). Je ne doute pas que la place accordée à ce problème, même mal perçu, dans votre blogue aura permis à des chrétiens, fussent-ils très peu nombreux, de se poser enfin la seule question importante sur laquelle j'ai voulu attirer leur attention : comment se débarrasser de cette épouvantable conception criminogène de Dieu ?

Pour cela je vous remercie très sincèrement, et je souhaite un bon avenir à votre blogue qui, de toutes façons, je n'en doute pas, sera très utile. De mon côté je continuerai de tenter ailleurs, par tous les moyens légaux possibles, de faire traiter le problème dont je crois le traitement indispensable.

Bien cordialement.
Pierre Régnier


Jean-Claude Guillebaud, La force de conviction.
Aujourd'hui, nous avons du mal à nommer la nature du danger que doivent affronter la liberté de l'esprit et - parfois - la liberté tout court. Fanatisme ? Nihilisme ? Inté¬grisme ? Terrorisme ? Cléricalisme ? Communautarisme ? Nos sociétés démocratiques ne savent plus -ou pas encore- définir la violence spécifique qui dorénavant les guette. De la même façon, elles se montrent embarrassées face aux nouveaux barricadements idéologiques, aux certitudes agressives et aux dogmatismes qui sont revenus dans le siècle. Effarés, nous cherchons…
Effarés ? Un peu partout dans le monde, y compris chez nous, nous voyons dorénavant des hommes et des femmes guerroyer au nom de Dieu. Des fanatiques brandissent la Bible ou la Torah, le Coran ou les Upanishad pour récuser la modernité ou justifier leurs crimes. Partout, on enrôle Dieu dans la fournaise des batailles et, dans le pire des cas, on promet un «paradis» éternel au kamikaze ou au shaïd (martyr) qui consentira à tuer au nom des «Écritures». Ailleurs, on fait de ces mêmes «Écritures» une lecture si puérilement littérale qu'elle enflamme des passions meurtrières. Dévotion aveugle aux sourates du Coran ici, créationnisme biblique là-bas : nous n'imaginions pas que de telles régressions fussent possibles en 2004.
Tout cela est fou

Tâchons de reprendre en main les principaux fils qui cou¬rent dans ces chapitres. Ils se résument en peu de mots. La croyance est constitutive de l'humanité de l'homme. C'est un besoin individuel, mais aussi - surtout - une affaire relation¬nelle. Insistons à nouveau sur ce point. On ne croit jamais seul. Le croire n'est pas solipsiste, comme le laisse imaginer le discours dominant. CroiJe, c'est aussi «faire confiance» et posséder un langage pour le dire. Cela implique un rapport à l'autre. La croyance appelle le lien, tout en étant produite par lui. Quoi que nous puissions prétendre, c'est aussi une démarche collective. Le verbe croire, disions-nous en repre¬nant Emmanuel Levinas, ne se conjugue pas au singulier. Or, si la croyance est nécessaire à tous, elle est redoutable pour chacun puisqu'elle se mue aisément en certitude figée. Dans sa dynamique propre, livrée à ses penchants, la croyance risque à tout moment de s'enivrer d'elle-même. Une telle ébriété la conduit à préférer, d'instinct, le dogme au chemine¬ment, le catéchisme ânonné à la conviction réfléchie. Trop abandonnés à la dévotion, nous devenons presque imman¬quablement des fanatiques en puissance. Nous fermons der¬rière nous la porte du refuge.
Le croire humain, qu'il soit politique, idéologique ou religieux, exige un apprivoisement perpétuel, une interrogation consentie sous le regard de l'autre. La vraie conviction n'est pas magique mais construite ; toute Révélation appelle l'interprétation. Pont jeté sur l'abîme, effort tendu pour unifier la conscience, la croyance réclame vigilance et mise à l'épreuve. C'est un questionnement, un voyage, que tente presque toujours la facilité du raccourci dogmatique. II a besoin, ici et là, d'être collectivement guidé, mais ce n'est pas si simple. Le monde commun -société ou institution- instauré entre les «hommes qui croient» est ambivalent par nature. Si la croyance réclame d'être domestiquée et instituée par un collectif, elle risque, ce faisant, de pâtir du cléricalisme propre à toutes les institutions. Partis, Églises, syndicats, communautés scientifiques, écoles, familles, académies : l'institution est à la fois le lieu où s'apprivoise la croyance et celui d'où peuvent surgir le dogmatisme et l'injonction. L'institution est éducative par principe, mais disciplinaire par vocation. Elle veut durer. Elle impose le silence dans les rangs. Elle s'invente tôt ou tard un clergé ou des préposés à l'obéissance.
En tant que croyants, nous sommes placés sous sa protection et sous sa menace. Il faut garder tout cela à l'esprit et regarder en face cette vraie contradiction. Le principe institutionnel est ce qui nous aide à construire, puis à discipliner la croyance, en faisant patiemment jaillir de cette source une culture commune. Seule l'institution a les moyens de mettre en marche la puissante alchimie civilisatrice qui transforme la croyance en expérience, puis l'expérience en conscience et, enfin, la conscience en solidarité. Nous avons immensément besoin d'elle. Elle n'en demeure pas moins cet ogre capable de dévorer ses enfants pour assurer sa propre survie; de brider quotidiennement leur liberté; de traquer la dissi¬dence et l'hérésie qui menacent sa cohésion et sa durée. Le paradoxe de toute institution est qu'elle protège ses membres de la pathologie sectaire, mais tend elle-même à devenir secte. L'institution est, ipso facto, hantée par le conservatisme, c'est-à-dire la glaciation et le dogme.

Publié dans Bible

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