La technique réduit le temps de travail contraint

Publié le par Michel Durand

Comme je l'ai indiqué précédemment, dans cette catégorie "anthropologie", je donne diverses réflexions sur le sens, ou non sens, du travail. Textes qui me semblent d'une grande importance alors qu'on veut augmenter la durée du travail salarié tout en critiquant "mai 68".

extraits de André GORZ, Métamorphoses du travail, Quête du sens, Critique de la raison économique, Galilée, 1988.

Malgré les méfaits de la technique, son avantage : elle économise du temps où l'homme peut épanouir son humanité.

On voit mieux maintenant ce qu’on peut et ce qu’on ne peut pas demander à la technique. On peut lui demander d’accroître l’efficacité du travail et d’en réduire la durée, la peine. Mais il faut savoir que la puissance accrue de la technique a un prix : elle coupe le travail de la vie et la culture professionnelle de la culture du quotidien; elle exige une domination despotique de soi en échange  d’une domination accrue de la nature; elle rétrécit le champ de l’expérience sensible et de l'autonomie existentielle; elle sépare le producteur du produit au point qu’il ne connaît plus la finalité de ce qu’il fait.

Ce prix de la technicisation ne devient acceptable que dans la mesure où elle économise du travail et du temps. C'est là son but déclaré. Elle n’en a pas d’autre. Elle est faite pour que les hommes produisent plus et mieux avec moins d'effort et en moins de temps. En une heure de son temps de travail, chaque travailleur de type nouveau économise dix heures de travail classique; ou trente heures; ou cinq, peu importe. Si l’économie de temps de travail n’est pas son but, sa profession n’a pas de sens. S’il a pour ambition ou pour idéal que le travail remplisse la vie de chacun et en soit la principale source de sens, il est en contradiction complète avec ce qu’il fait. S‘il croit à ce qu’il fait, il doit croire aussi que les individus ne s’accomplissent pas seulement dans leur profession. S’il aime faire son travail, il faut qu’il soit convaincu que le travail n’est pas tout, qu’il y a des choses aussi importantes ou plus importantes que lui.  Des choses pour lesquelles les gens n’ont jamais assez de temps, pour  lesquelles lui-même a besoin de plus de temps. Des choses que le “technicisme machinique” leur donnera le temps de faire, doit leur donner le temps de faire, leur restituant alors au centuple ce que “l’appauvrissement du penser et de l’expérience sensible” leur a fait perdre.
Je le répète encore et encore : un travail qui a pour effet et pour but de faire économiser du travail ne peut pas, en même temps, glorifier le travail comme la source essentielle de l'identité et de l'épanouissement personnels. Le sens de l’actuelle révolution technique ne peut pas être de réhabiliter l’éthique du travail, l’identification au travail. Elle n’a de sens que si elle élargit le champ des activités non professionnelles dans lesquelles chacun, chacune, y compris les travailleurs de type nouveau, puissent épanouir la part d’humanité qui, dans le travail technicisé, ne trouve pas d’emploi. (p. 115-116)


Publié dans Anthropologie

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