Sortir de la bipolarisation : travail - repos

Publié le par Michel Durand

Comme je l'ai indiqué précédemment, dans cette catégorie "anthropologie", je donne diverses réflexions sur le sens, ou non sens, du travail. Textes qui me semblent d'une grande importance alors qu'on veut augmenter la durée du travail salarié tout en critiquant "mai 68".

extraits de André GORZ, Métamorphoses du travail, Quête du sens, Critique de la raison économique, Galilée, 1988.

Obtenir de nouvelles compétences qui s'exercent hors du temps de travail salarié.

L’histoire a ainsi disjoint ce que la vision de Marx avait uni. Il prévoyait que, par la domination scientifique de la nature, les individus développeraient dans leur travail une “totalité de capacités”. Et que, grâce à ce “développement le plus riche de l’individu”,  “le libre épanouissement de l’individualité” de chacun deviendrait un besoin qui chercherait et trouverait à se satisfaire hors du travail grâce à la “réduction à un minimum du temps de travail nécessaire”.

Cette réduction à un minimum est en cours : les sociétés industrialisées produisent des quantités croissantes de richesses avec des quantités de travail décroissantes. Mais elles n’ont pas produit une culture du travail qui, en développant “pleinement” les capacités individuelles, permette aux individus de s’épanouir “librement”, durant leur temps disponible, par la coopération volontaire, les activités scientifiques, artistiques, éducatives, politiques, etc. Il n’y a pas de “sujet social” capable culturellement et politiquement d’imposer une redistribution du travail telle que tous et toutes puissent  gagner leur vie en travaillant, mais en travaillant de moins en moins et en recevant, sous forme de revenus croissants, leur part de la richesse croissante qui est socialement produite.
Pareille redistribution est pourtant seule capable de donner un sens à la décroissance du volume de travail socialement nécessaire. Elle est seule capable d'empêcher la désintégration de la société et la division des salariés eux-mêmes en élites professionnelles, d’une part, masses de chômeurs et de précaires, d'autre part, et, entre les deux, toujours majoritaires, les travailleurs indéfiniment interchangeables et remplaçables de l'industrie et, surtout, des services industrialisés et informatisés. Elle est seule capable, en réduisant le temps de travail de tous et de toutes, de rendre les emplois qualifiés accessibles à un plus grand nombre de femmes et d’hommes; de permettre à celles et à ceux qui le désirent, d ‘ acquérir des qualifications et des compétences nouvelles tout au long de leur vie; et de réduire la polarisation que le travail exerce sur le mode de vie, les besoins compensatoires, la personnalité (ou la dépersonnalisation) de chacun et de chacune.
A mesure, en effet, que s’étendent les plages de temps disponible, le temps de non-travail peut cesser d'être l’opposé du temps de travail : il peut cesser d'être temps de repos, de détente, de récupération; temps d'activités accessoires, complémentaires de la vie de travail; paresse, qui n’est que l’envers de l’astreinte au travail forcé, hétérodéterminé ; divertissement qui est l'envers du travail anesthésiant et épuisant par sa monotonie. A mesure que s'étend le temps disponible, la possibilité et le besoin se développent de le structurer par d'autres activités et d'autres rapports dans lesquels les individus développent leurs facultés autrement, acquièrent d'autres capacités, conduisent une autre vie. Le lieu de travail et l'emploi peuvent alors cesser d'être les seuls espaces de socialisation et les seules sources d’identité sociale; le domaine du hors-travail peut cesser d'être le domaine du privé et de la consommation. De nouveaux rapports de coopération, de communication, d’échange peuvent être tissés dans le temps disponible et ouvrir un nouvel espace sociétal et culturel, fait d'activités autonomes aux fins librement choisies. Un nouveau rapport, inversé, entre temps de travail et temps disponible tend alors à s’établir : les activités autonomes peuvent devenir prépondérantes par rapport à la vie de travail, la sphère de la liberté par rapport à celle de la nécessité. Le temps de la vie n’a plus à être géré en fonction du temps de travail; c'est le travail qui doit trouver sa place, subordonnée, dans un projet de vie. (p. 118-119)


Publié dans Anthropologie

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