la libre activité

Publié le par Michel Durand

Comme je l'ai indiqué précédemment, dans cette catégorie "anthropologie", je donne diverses réflexions sur le sens, ou non sens, du travail. Textes qui me semblent d'une grande importance alors qu'on veut augmenter la durée du travail salarié tout en critiquant "mai 68".

extraits de André GORZ, Métamorphoses du travail, Quête du sens, Critique de la raison économique, Galilée, 1988.

La libre activité concourt  à l'épanouissement personnel et sociétal grâce à la force de la coopération solidaire.

C’est que le travail pour soi est indispensable à la création et à la délimitation d’une sphère privée. Celle-ci ne peut exister sans celui-là. On le sent bien quand, à la limite, toutes les corvées de la sphère domestique sont assumées par des services extérieurs : je cesse alors d’être “chez moi”. L’organisation spatiale du logement, la nature, la forme, la disposition des objets familiers doivent être adaptées aux prestations routinières et programmées de personnels de service ou de robots, comme dans les hôtels, les casernes, les internats. Mon environnement immédiat cesse de m’appartenir, tout comme la voiture conduite par un chauffeur appartient à celui-ci plus qu’à son patron.
Toute appropriation exige du “travail” (au sens “d’ergon”, de dépense d'énergie) et du temps, y compris l'appropriation de mon propre corps. Le travail pour soi est fondamentalement ce que nous avons à faire pour prendre possession de nous-mêmes et de cette organisation d’objets qui, nous prolongeant et nous réfléchissant à nous-mêmes comme existence corporelle, est notre niche au sein du monde sensible : notre sphère privée.
Le problème qu’ont à résoudre les sociétés où le temps cesse d'être rare est donc à l’opposé du modèle de la “maison électronique” et du transfert sur des services professionnels de tout le travail pour soi. Il s’agit, au contraire, de réélargir le champ du travail pour soi par lequel les personnes s’appartiennent à elles-mêmes, par lequel elles s’appartiennent mutuellement dans leur communauté ou famille et par lequel chacun s’enracine dans la matérialité sensible du monde et a ce monde en commun avec les autres.
Le travail pour soi, en effet, n’a pas à se borner à ce que je fais pour moi seul, ni la sphère privée à l’espace intime qui n’appartient qu’à moi-même. Je ne suis pas “chez moi” seulement dans la chambre ou le coin où je loge mon corps et mes objets personnels mais aussi dans l’espace familier (maison, cour, rue, quartier, village) que J'ai en commun avec d'autres personnes ou communautés privées. Ou plutôt, je suis chez moi dans cet espace commun de convivialité à condition que je participe à son aménagement, à son organisation, à son entretien en coopération volontaire avec les autres usagers. Le travail “pour soi” trouve alors son prolongement dans le travail (( pour nous”, de même que la communauté familiale se prolonge dans la coopérative informelle de services de proximité ou l’association informelle d'entraide entre voisins.
Cela suppose évidemment une architecture et un urbanisme qui favorisent les rencontres, les échanges, les mises en commun, les initiatives communes et se prêtent à la (ré)appropriation du cadre de vie par celles et ceux qui l’habitent; toutes choses qui, grâce aux coopératives d’autogestion des immeubles par leurs locataires, sont mieux développées en Scandinavie que dans les autres pays. La tendance y est de prévoir pour chaque immeuble un sauna, un atelier de bricolage et de réparation, une cafétéria, un espace de jeux pour les enfants, une crèche, un espace pour personnes handicapées, etc. Pour les personnes âgées, un dispensaire, une cuisine communautaire, un réfectoire et un service de repas à domicile fonctionnent grâce à l’aide de colocataires bénévoles, le plus souvent eux-mêmes âgés, et/ou avec le concours de travailleurs sociaux que la municipalité met à la disposition des habitants, à leur demande.
Les activités coopératives peuvent s'étendre, si l'assemblée générale en décide ainsi, à la création par les habitants d’un potager biologique à proximité immédiate de l'immeuble; à l'aménagement par les habitants d’un terrain de jeux et d'aventure; à la mise sur pied d’une coopérative de consommateurs et d’un marché de troc pour les vêtements, ustensiles et jouets; à l’entraide en cas de maladie, de deuil ou de difficultés personnelles; à l’organisation de cours du soir ou de fêtes, etc.
Chaque locataire peut choisir de recourir soit aux services auto-organisés, soit à ceux, plus anonymes, de la municipalité. Les premiers ne sont pas créés pour suppléer à la défaillance des seconds mais pour les encadrer et orienter de façon décentralisée vers des besoins définis par les habitants eux-mêmes.
C'est là la synergie entre activités bénévoles et services institutionnels à laquelle nous avons fait allusion plus haut, à propos des activités d'aide et de soin.
 La communauté de base peut ainsi devenir l'espace microsocial intermédiaire entre la sphère privée et la sphère macrosociale, publique. Elle peut protéger les individus contre l’isolement, la solitude, le repli sur soi. Elle peut ouvrir la sphère privée sur un espace de souveraineté commune, soustrait aux rapports marchands, où les individus autodéterminent ensemble leurs besoins communs et les actions les plus appropriées pour les satisfaire. C'est à ce niveau que les individus peuvent (re)devenir maîtres de leur vie, de leur mode de vie, du contenu et de l'étendue de leurs désirs ou besoins et de l’importance des efforts qu’ils sont prêts à consentir. C’est dans l'expérience pratique des activités microsociales que peut s’ancrer une critique du modèle de consommation capitaliste et de rapports sociaux dominés par les fins économiques et les échanges marchands. C'est à ce niveau enfin que peuvent se tisser des liens sociaux de solidarité et de coopération vécues, et que je peux faire l’expérience vécue de cette réciprocité parfaite des droits et des devoirs qu’est l'appartenance à une collectivité : les droits qu’elle me donne sur elle sont les devoirs qu’elle se reconnaît envers moi en tant que j'en suis membre ; mais en être membre signifie inversement que j'ai des devoirs envers elle qui sont des droits qu’elle se reconnaît sur moi.
La coopération solidaire au sein des communautés et des associations volontaires est la base par excellence de l’intégration sociale et de la production de liens sociaux. C’est en partant de cette base et en l’élargissant qu’une reconquête de la société et une délimitation de la sphère économique peuvent être entreprises. La réduction de la durée du travail rémunéré en est la condition fondamentale. (p. 197-199)


Publié dans Anthropologie

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