Communauté familiale

Publié le par Michel Durand

Comme je l'ai indiqué précédemment, dans cette catégorie "anthropologie", je donne diverses réflexions sur le sens, ou non sens, du travail. Textes qui me semblent d'une grande importance alors qu'on veut augmenter la durée du travail salarié tout en critiquant "mai 68".

extraits de André GORZ, Métamorphoses du travail, Quête du sens, Critique de la raison économique, Galilée, 1988.

La communauté familiale ne peut exister que dans le cadre d'une coopération volontaire entre égaux

Ce n’est pas l’union conjugale, aux débuts de l’ère moderne, mais  l'inachèvement de cette union qui explique l'exploitation de la femme au sein de la famille. Et ce n’est pas la séparation des sphères respectives de l’homme et de la femme qui doit être le remède, mais l’émancipation de celle-ci jusqu’au sein des rapports de la sphère domestique .

Si l’union conjugale a été une invention tardive de la modernité, la raison n’en est pas qu’elle est un contresens anthropologique (jadis on aurait dit “contre nature”); la raison en est que la famille ne peut se poser comme unité autonome et indivisible que si les conjoints, dans leur sphère privée, s'appartiennent mutuellement et n’ont de devoirs que l’un envers l’autres dans une réciprocité parfaite. Aussi longtemps que l’homme et la femme appartenaient avant tout au seigneur féodal, ou au clan, ou à la communauté villageoise, leurs obligations extra-conjugales, spécifiques à leurs genres respectifs, étaient l’obstacle infranchissable que le pouvoir dressait à leur appartenance mutuelle l’un à l’autre. Ce qu’ils avaient à faire dans l’intérêt de la collectivité ou du seigneur l'emportait de loin sur ce qu’ils pouvaient faire dans leur intérêt commun. Des règles coutumières et/ou juridiques définissant leurs tâches respectives retentissaient jusqu’au sein du foyer et déterminaient socialement leurs obligations l’un envers l‘autre. L’idée qu’ils pussent se lancer dans une entreprise commune était inconcevable. Ils n’étaient pas libres de définir souverainement leurs activités et leurs rapports au gré de leurs désirs personnels et des circonstances. Leur sphère domestique n’était pas à proprement parler une sphère privée.
C’est donc seulement avec leur émancipation de la domination féodale (et de celle des traditions qui la prolongent) que l’homme et la femme peuvent former une union et mettre en commun leurs activités au sein d’une sphère de souveraineté commune : la sphère privée. Celle-ci n’est pas une invention propre au capitalisme. Elle apparaît avec les luttes paysannes et fonde l’autonomie de la famille et de l'entreprise familiale : les fruits du travail doivent appartenir à qui les produit; les membres d'une communauté domestique se doivent (et ne doivent de compte que) les uns aux autres; leurs rapports sont des rapports privés et non des rapports juridiques; la sphère domestique est soustraite au contrôle social et au pouvoir politique; passé le seuil de leur foyer, les rapports entre personnes sont fondés sur l'entente, le consentement mutuel et la coopération volontaire, non sur des obligations formalisées par le droit.
Telle est l’essence de la communauté familiale. Celle-ci n’est conforme à son essence que si tout ce que ses membres font est considéré par chacun de ceux-ci comme étant fait par et pour la communauté indivise. Mais cela suppose évidemment que chaque membre considère l’intérêt de la communauté comme son intérêt propre et vice versa. Et tel ne peut être le cas que si l’union des conjoints est une union volontaire et leur coopération une coopération volontaire entre égaux, se donnant librement des buts communs et s’entendant librement sur le partage des tâches.
L’unité familiale n’existe donc pas quand l’un des conjoints est tenu par la loi à se soumettre à la volonté de l’autre. Elle cesse d’exister dans les faits dès que l’un des conjoints fait appel à la justice pour régler ses rapports à l’autre : l’union est alors dissoute de facto, avant même de l’être de jure, puisque le consentement mutuel et la coopération volontaire sont en défaut. Aussi longtemps que la femme doit obéissance et fidélité à l'homme ou peut être contrainte par lui, elle est la servante d’une communauté dont l’homme est le chef, et l’union conjugale est une fiction juridique.
La famille comme sphère de souveraineté privée dans laquelle une femme et un homme mettent volontairement tout en commun, est donc non pas une survivance de l'ère prémoderne mais une conquête inachevée de la modernité. Elle ne sera achevée que lorsque l’émancipation de la femme sera menée à son terme, ce qui, pratiquement, veut dire : lorsque l’homme et la femme se partageront volontairement les tâches de la sphère privée aussi bien que de la sphère publique et appartiendront également à l’une et à l’autre. C’est à ce moment seulement que l’union conjugale sera conforme à son essence. C’est à ce moment seulement que la femme, se trouvant avec l’homme dans un rapport de coopération entre égaux, pourra vivre les activités qu’elle déploie pour le bien-être de la communauté familiale comme des activités dont elle est l'artisan autant que la bénéficiaire : comme du travail pour soi.
Il est remarquable que cette idée de l’union entre égaux correspond aussi à l’aspiration spontanée des femmes et des hommes. Lorsqu’on leur demande de définir le modèle de vie qu’ils souhaiteraient pouvoir réaliser, ils retiennent en majorité, comme modèle idéal, celui où “l’homme et la femme travaillent à mi-temps et exercent ensemble, pendant leur temps libre, une seconde activité” . Dans ce modèle, le “salaire ménager” devient évidemment sans  objet, la réduction, progressive et programmée, de la durée du travail n’entamant pas de perte de revenu. L’attribution d’un “salaire ménager”, au contraire, tend à exclure les femmes du travail dans la sphère économique et à perpétuer l’obligation du travail à plein temps pour les hommes. C’est un choix de société fondamental qui est ici en jeu. (p. 203-205)


Publié dans Anthropologie

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