"activité" diffère de "travail"

Publié le par Michel Durand

Comme je l'ai indiqué précédemment, dans cette catégorie "anthropologie", je donne diverses réflexions sur le sens, ou non sens, du travail. Textes qui me semblent d'une grande importance alors qu'on veut augmenter la durée du travail salarié tout en critiquant "mai 68".

extraits de André GORZ, Métamorphoses du travail, Quête du sens, Critique de la raison économique, Galilée, 1988.

L'activité libre, autonome, ne peut être commerciale

Je rappelle donc tout d’abord la définition, commune à Marx et à Aristote: sont autonomes les activités qui sont à elles-mêmes leur propre fin. Le sujet y fait l'expérience de sa souveraineté et s'y épanouit comme personne. Les activités marchandes sont donc par essence exclues : leur fin est l’échange marchand qui - nous l’avons vu à propos des activités d'aide et de soin, puis de la prostitution - relativise et contamine la valeur intrinsèque, incommensurable de l’action ou de l’œuvre. Ainsi, le peintre ne compose pas ses tableaux pour les vendre; il les met en vente pour les montrer et pouvoir continuer de peindre. S’il peint pour vendre, il doit peindre pour plaire. Sa recherche n’ira plus dans le sens d’une nécessité immanente mais dans le sens des changements de la mode, des goûts, du style publicitaire . (p. 208)


On voit la signification politique de ces distinctions : l’auto-production et les activités coopératives ne peuvent être des activités autonomes que si le nécessaire est assuré à chacun et à chacune par ailleurs. Le développement d’une sphère d’activités autonomes ne peut avoir de signification économique. L’idée d’une “économie duale”, comportant un secteur marchand ou hétéronome et un secteur convivial d’activités autonomes, est un contresens. L’activité économique au sens moderne défini plus haut  ne peut par essence être à elle-même sa propre fin, bien qu’elle puisse comporter - lorsqu’elle est coopérative, auto-organisée, autogérée - des dimensions d'autonomie qui la rendent épanouissante et plaisante.
Mais le développement d’un espace public d’activités autonomes  peut entraîner  une réduction limitée des prestations et des services de l’Etat-providence. Autrement dit, lorsque le temps disponible cesse d’être rare, certaines activités éducatives, de soin, d’aide, etc., peuvent être rapatriées en partie dans la sphère des activités autonomes et réduire la demande de prise en charge par des services extérieurs, publics ou marchands. Le développement inverse, en revanche, est exclu : une expansion de la sphère des activités autonomes ne peut, par principe, résulter d’une politique qui réduit les prestations et services de l’État, mettant ainsi les couches les plus démunies dans l’obligation de se débrouiller par elles-mêmes. L’expansion d’une sphère de l’autonomie suppose toujours que, le temps ayant cessé d'être compté, les individus aient choisi de rapatrier dans la sphère domestique ou dans la sphère microsociale de la coopération volontaire, des activités que, faute de temps, ils avaient abandonnées à des services extérieurs. (p. 211)

Publié dans Anthropologie

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