aucun découpage territorial ne rend entièrement compte de la vie de l'Église

Publié le par Michel Durand

Dans mon homélie de dimanche dernier, j’ai quelque peu évoqué le ministère prophétique des Prêtres ouvriers en établissant un parallèle avec Jean le Baptiste. Il est vrai que Jean n’a pas travaillé au sens où nous employons ce mot depuis le XIXe siècle. Mais il vivait en dehors du temple et des synagogues.

portraitAR.jpgRobert, P.O. en retraite, communique à son réseau l’intervention de Mgr Albert Rouet, archevêque émérite de Poitiers qui rappelle l'importance du ministère des prêtres-ouvriers voulu par le concile Vatican II.

Ce fut à l'occasion de la rencontre nationale [des prêtres-ouvriers] « Compagnons d'humanité pour vivre d'espérance » qui a eu lieu du 26 au 28 mai 2012 à Lourdes,

MINISTÈRE ET SPIRITUALITÉ DU PRÊTRE

 Actualité du ministère des prêtres-ouvriers

TEXTE DE MGR ALBERT ROUET

 

Nous célébrons cette année le cinquantenaire de l'ouverture du concile Vatican II. Dans un des derniers textes promulgués sur « la vie et le ministère des prêtres », un paragraphe énumère quelques visages du presbytérat : service paroissial ou supra-paroissial, ou mission d'études, d'enseignement et de recherche, ministère de prêtres partageant la condition de vie des travailleurs (Presbyterorum ordinis § 8)... Un même objectif réunit les différentes formes : par l'annonce de la Parole, construire le Corps du Christ qui est son Église. Cette finalité affirmée, il reste à la comprendre dans l'optique du Concile. Sa perspective permet de mieux saisir pourquoi, une dizaine d'années après sa suppression, le ministère des prêtres-ouvriers a été explicitement encouragé.

 

1.) Le Concile hérite d'une tradition particulière. Face à la crise de la Réforme, les interrogations se portaient sur la manière de définir le prêtre. Le débat fut tranché, au sens propre, par la coupure entre deux parties d'une définition que saint Paul donne de lui-même. Il se présente comme « mis à part pour l'Évangile de Dieu » (Rm 1, 1). Au XVIe siècle, même si ses membres s'entre-tuaient, la société se pensait et se voulait chrétienne. L'Évangile était, partout en Occident, annoncé, expliqué. Pour définir le prêtre, il suffisait donc de le considérer comme « mis à part ». Le clergé formait le premier Ordre du royaume. Religieux de Dieu, séparé de la vie ordinaire des hommes, le prêtre (au singulier) se sanctifiait par des actes personnels de piété. Sur ce point aussi, Vatican II interviendra pour soutenir que l'exercice du ministère constitue le premier lieu où les prêtres répondent à leur vocation (PO § 13).

 

Favoriser la pluralité d'expression des ministères

2.) La société n'est plus chrétienne. Dès 1943, les abbés Godin et Daniel publiaient France, pays de mission ? Leur constat de pans entiers de la population séparés de toute relation à la foi chrétienne et à l'Église, rejoignait des intuitions surgies au lendemain de la Révolution française (un corps de prêtres missionnaires créé sous l'Empire par le cardinal Fesch, prêtres au travail jusqu'en 1848). La Restauration et l'accroissement des moyens de l'Église réduisirent progressivement le nombre de figures presbytérales : le service paroissial (« le » ministère), l'enseignement, les missions lointaines... Le monde est devenu plus complexe, les références religieuses plus diversifiées, les formes d'incroyance plus massives. À cette situation, le Concile a voulu répondre en favorisant la pluralité d'expression des ministères. Passer du singulier (« le » prêtre) au pluriel souligne une volonté pastorale de diversité dans le presbytérat, donc une capacité à inventer des formes nouvelles.

 

3.) Une attention précise du Concile intervient ici, que deux mots traduisent : proximité et fraternité. La proximité : l'annonce de la Parole n'atteint pas son objectif si elle ne rejoint pas la réalité des existences humaines. Elle doit donc « appliquer la vérité permanente de l'Évangile aux circonstances concrètes de la vie » (PO § 4). Comment répondre à cette exigence si la proximité se borne à n'être qu'un voisinage ? Il lui faut devenir une présence, ainsi que le Décret l'affirme pour l'envoi de prêtres dans des cultures et des mentalités lointaines : « [Les prêtres] s'ils veulent se mettre humblement à son service [celui de la population], doivent être en communion aussi profonde que possible avec elle » (P0 § 10).

Le partage des conditions de vie, y compris dans la pauvreté volontaire (PO § 17), demande de vivre une réelle fraternité. Ce thème revient 19 fois dans le Décret sur la vie et le ministère des prêtres. C'est dire l'importance que le Concile lui accorde. Se référant à l'épître aux Hébreux (« pris du milieu des hommes [les prêtres sont] établis en faveur des hommes dans leurs relations avec Dieu » : He 5, 1), le texte adhère évidemment à ce principe. Il s'attache à décrire les moyens de sa mise en œuvre : « Les prêtres vivent avec les hommes comme avec des frères » (P0 § 3), car il ne suffit pas de rappeler une loi générale si on ne se préoccupe pas de la manière de l'appliquer. Déjà, les prêtres sont « au milieu de tous les baptisés des frères parmi leurs frères » (P0 § 9). Le Concile va plus loin. En effet, le Christ « a restauré la communauté humaine tout entière » (P0 § 12). Donc, la mission du prêtre, « c'est de se consacrer tout entier au service de l'humanité nouvelle que le Christ, vainqueur de la mort, fait naître par son Esprit dans le monde » (P0 § 22). C'est un ministère d'espérance. Et l'espérance ne va pas sans partage de vie.

 

4.) Il est important de noter la grande cohérence des propos conciliaires. Quand la Constitution sur l'Église Lumen gentium envisage l'Église comme « étant, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen d'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain » (LG § 1), elle pose le Corps du Christ non plus en opposition avec son environnement, mais elle lui assigne un rôle de charnière entre ce Corps en construction qu'elle est et le Royaume dont elle fournit un symbole vivant. De ce fait, l'Église est sans cesse dépassée par le Christ qui la fonde (1 Co 3, 11) et par le Royaume qu'elle annonce. Tout ne se confond pas avec elle, pour autant rien ne lui est étranger. Plutôt que de penser en « dedans » et en « dehors » de l'Église, le Concile réfléchit dans les catégories du symbole, du « sacrement », qui naît des réalités distinctes, sans confusion ni séparation. Il y a donc, dans la vie des hommes, des réalités significatives du Royaume que l'Église se doit d'honorer. Pour cela, il faut qu'elle leur soit présente. Le ministère des prêtres-ouvriers se situe dans cette optique.

 

Le travail, lieu des contradictions d'une société

5.) Ainsi, le Décret sur la vie et le ministère des prêtres affirme d'emblée ses objectifs : « Ce saint Concile, pour atteindre son but pastoral de renouvellement intérieur de l'Église, de diffusion de l'Évangile dans le monde entier et de dialogue avec le monde d'aujourd'hui » (P0 § 1), souligne que les prêtres sont chargés d'une « mission d'ampleur universelle » (PO § 10). Il existe donc beaucoup d'autres formes de ministères que celle, territoriale, de la paroisse, au point que le texte demande à « être prêts, s'il le faut, à s'engager dans des voies pastorales nouvelles sous la conduite de l'Esprit d'amour qui souffle où il veut » (P0 § 13). Il souligne en ce sens que « des cérémonies, même très belles, des groupements même florissants, n'auront guère d'utilité s'ils ne servent pas à éduquer les hommes et à leur faire atteindre leur maturité chrétienne » (P0 § 6). L'éducation humaine est réciproque et l'Église universelle recueille les qualités qu'elle reçoit des hommes (P0 § 3). La mission obéit à la loi de l'échange, en cela, elle se fait alliance.

 

6.) Dans ce cadre, les perspectives ouvertes par le Concile engendrent quelques réflexions au sujet des prêtres-ouvriers. La première naît d'un constat : aucun découpage territorial ne rend entièrement compte de la vie de l'Église(1). La question soulevée demande vers qui va l'Église, à qui elle se rend présente par un partage de vie.

Une part de la réponse concerne le travail. Il est le lieu précis des contradictions d'une société : par lui, l'homme se construit ou se défait. Dans le travail se manifestent les inégalités de situation, de peine et de salaire. Il trace une frontière nette entre ceux qui ont du travail à temps plein, à temps partiel, et ceux que personne n'embauche. Une société s'exprime dans la façon dont elle considère le travail et les relations entre le travail et les responsabilités (Qui décide ? Qui répartit la valeur ajoutée ?...). Ne pas examiner ces questions - trop souvent occultées - recouvre la réalité d'un voile idéaliste et conduit en fait à dresser les hommes « employables » (aptes au travail) les uns contre les autres. C'est là, cependant, que se jouent la construction et la maturité humaines. Placer un ministère presbytéral en cet endroit, c'est à la fois en souligner l'enjeu pour l'humanité et poser un acte d'espérance.

 

7.) Pourquoi y envoyer des prêtres, quand des laïcs et des diacres vivent déjà dans ces conditions et y portent témoignage ? Et les prêtres se font rares. Ils ne sont pas les seuls à implanter l'Évangile dans des terrains difficiles. La question est urgente : condamne-t-elle le ministère des prêtres-ouvriers à n'être qu'une survivance d'une générosité obsolète, de ce temps où « les saints allaient en enfer »(2) ?

La véritable réponse est inscrite dans le Décret sur la vie et le ministère des prêtres - dont on pourrait avancer qu'il donne un commentaire de Romains 12, 1 : les chrétiens sont invités à s'offrir en « offrande vivante, sainte, agréable à Dieu : tel est le culte que la raison demande de vous ». En tant que sacrement du Royaume, l'Église participe à la récapitulation de la création dans le Christ (Ép 1, 10) afin que « Dieu soit tout en tous » (1 Co 15, 28). Certes, ce n'est pas encore le cas (He 2, 8), si ce n'est que ce dessein se réalise sacramentellement dans l'Eucharistie. En elle, l'Église s'offre avec le Christ. Avec lui, elle offre le monde. Par lui, les chrétiens offrent leur vie. Le thème de l'offrande revient 19 fois dans le Décret. Autrement dit, pour que le monde soit offert à Dieu (« Tout cela devient offrande spirituelle, agréable à Dieu par Jésus-Christ », LG § 34), il faut que des chrétiens le lui présentent. Et ceux-ci le peuvent par l'Eucharistie que célèbrent les prêtres. Il n'y a pas d'Eucharistie sans offertoire ni échange. On n'offre réellement que ce qu'on vit vraiment. Le travail, les peines, la solidarité, les espoirs des hommes demandent donc à être offerts non pas seulement d'intention ou de loin, mais à partir d'une authentique participation à des conditions d'existence - ce que le Concile nomme la fraternité. C'est à cette profondeur que se comprend et se justifie l'envoi en mission de prêtres-ouvriers.

 

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(1) « Si la situation de "diaspora" continue de s'aggraver, rendant peut-être plus difficile et plus problématique l'organisation de la pastorale sur une base foncièrement territoriale, pourquoi, cherchant à se représenter les traits que prendra le sacerdoce dans une région déterminée, ne pas le faire à partir d'un groupe de caractère personnel, et non à partir de ce "principe" de la paroisse territoriale qui a jusqu'ici inspiré presque tous les schémas de l'activité sacerdotale ? »

Karl Rahner (article de 1968) : Existence sacerdotale, Paris, Le Cerf, p. 357.

 

En 1947, le même écrivait : « Notre impuissance à changer les structures gagne notre mentalité elle-même ; spirituellement, nous sommes devenus des vieux » (ibid. p. 163).

 

(2) Pour paraphraser le titre du fameux roman de Gilbert Cesbron sur les prêtres-ouvriers, « les saints vont en enfer» (1952).

 

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Texte du secrétariat de l'Équipe nationale des prêtres-ouvriers

(http://pretres-ouvriers.fr/)

 

 

cf LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE • 17 juin 2012 • N° 2492

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Patrick Royannais 29/06/2012 12:14


Le texte de Mgr Rouet, je regrette de le dire, me paraît bien faible sur le sens des prêtres professionnalisés aujourd'hui. Autant sa lecture de PO est stimulante, autant la justification des
prêtres au travail qui culmine dans l'eucharistie est décevante. C'est encore une vision tridentine. Et puis si la seule originalité ecclésiale, ce sont les sacrements, non seulement cela n'a pas
beaucoup d'intérêt, mais surtout cela supprime aux sacrements leur sens de signes, de renvois. Parler du sacrement comme fin est une instrumentalisation. Tant que l'on n'aura pas tiré les
conséquences des nouveaux accents de la théologie des ministères de Vatican II, on ne pourra que proposer des choses bancales.


Si c'est la communauté qui est missionnaire, et non le prêtre, la question se pose effectivement du sens du ministère dit professionnalisé. Personne ne peut plus aujourd'hui dire qu'avec un
prêtre au travail, c'est l'Eglise qui se fait proche des ouvriers ou des autres. Car l'Eglise, par chaque chrétien, non seulement se fait proche, mais l'est déjà car elle n'a pas d'autre chair
que celle de l'humanité. Ce n'est pas à cause du tout petit nombre de prêtres que l'on affirme cela mais en raison du sacerdoce baptismal (dont participent aussi les prêtres).


Il est évident que l'expérience des prêtres au travail porte des fruits. Et il faudrait examiner comment. A défaut d'avoir LA solution, il me semble que l'on devrait penser le sens du ministère
des prêtres dits professionnalisés par rapport au presbyterium. Le travail de ces prêtres n'est pas une affaire personnelle et s'il relève de leur ministère, ce que je crois, alors il faut
étudier en quoi ce travail est service de la communauté. Cela oblige à sortir le ministère des prêtres d'une compréhension d'abord de pouvoir et d'organisation (ce que les aumôniers de mouvements
notamment savent bien), mais aussi sacrale ou sacramentelle.


Si c'est comme presbyterium que les prêtres doivent être compris, alors les différents types de ministères sont une chance pour le presbyterium. Ceux qui avec l'évêque sont au service de la vie
de la communauté pour que celle-ci soit au service du monde, doivent trouver dans leurs diversités, y compris professionnelles, des moyens d'être au service du plus grand nombre et de manières
les plus variées possibles, par exemple en vivant, avec les autres chrétiens, le travail comme épanouissement de l'homme, comme lutte contre la deshumanisation.


Qu'est-ce que cela fait à la communauté que des prêtres partagent un travail commun ? Comment cela sert la communauté dans son service de l'humanité ?

Michel Durand 30/06/2012 17:28



Merci Patrick pour ce long commentaire. Souvent je reprends ce thème ministériel dans mes homélies. D'une certaine façon, également demain 1er juillet 2012.


En fait, il faudrait que l'on puisse longuement débattre sur le ministère ; je n'observe pas que cela soit la cas car, régulièrement, au moins dans les lieux où je me trouve, on place en avant et
en premier le rôle sacerdotale plus que presbytéral du prêtre perçu dans une ecclésiologie tridentine issue d'une conception féodale mijotée dans les monastère surveillés par les princes de la
lignée carolingienne.


J'ai lu ta méditation pour demain. Le monde actuel ne se tourne pas vers Dieu pour faire reculer la mort, mais vers la (ou les ) techniques. Je dis cela sous influence Ellulienne, une méditation
que je porte depuis longtemps. Bon dimanche.