Ce qui n'est pas acceptable par Dieu c'est que l'homme puisse décider par lui-même de ce qui est Bien et de ce qui est Mal

Publié le par Michel Durand

nativitekells.jpg

Nativité, Book ef Kells, vers l'an 800

Dieu se fait homme

 

Ce que je lis ces derniers temps : Le moralisme, dans La Subversion du christianisme, de Jacques Ellul, m’apporte indéniablement d’utiles éclairages sur tous débats à propos du « mariage pour tous ». Je continue, du reste, à regretter que l’on n’observe pas autant de dynamisme pour la défense des personnes victimes du libéralisme. Mais c’est un autre sujet.

Quoi qu’il en soi, nous invitant à prendre de la distance, je vous propose ces quelques pages :

 

La Torah, dans la Bible hébraïque, n'est pas une morale, ni comme morale construite par un moraliste, ni comme morale vécue par un groupe. La Torah Parole de Dieu est révélation de Dieu sur lui-même, édiction de ce qui sépare la vie de la mort et symbolisation de la souveraineté totale de Dieu. De même ce que dit Jésus dans les Évangiles n'est pas de l'ordre moral, mais existentiel, et procède de la mutation de la racine de l'Être. De même ce que dit Paul dans les parénèses de ses épîtres n'est pas une morale, mais constitue des indications utiles à titre d'exemple. Seconde proposition : il n'y a pas de morale chrétienne. Contrairement à l'idée reçue, il n'y a aucun système moral dans la Révélation de Dieu en Jésus-Christ. Il n'y a pas de préceptes moraux qui puissent exister de façon indépendante en quelque sorte, qui puissent avoir valeur universelle ou servir pour élaborer une morale. Enfin troisième proposition : la Révélation de Dieu en Jésus-Christ est une antimorale. Non seulement, il est honnêtement impossible de tirer une morale de l'Évangile ou des Épîtres, mais bien plus, la proclamation de la grâce, la déclaration de pardon, l'ouverture de la vie à la liberté qui sont les clefs de l'Évangile sont en tout exactement le contraire d'une morale. Étant donné que toute conduite, y compris la plus pieuse, la plus morale est englobée dans le péché.

L'origine, donnée par la Genèse, du péché du monde n'est pas comme on l'a dit « la connaissance » (Dieu interdisant le développement intellectuel de l'homme, ce qui est absurde !) mais la connaissance du bien et du mal. Or, ici connaissance veut dire décision. Ce qui n'est pas acceptable par Dieu c'est que l'homme puisse décider par lui-même de ce qui est Bien et de ce qui est Mal. En effet le Bien, c'est, bibliquement, la Volonté de Dieu, c'est tout. Ce que Dieu décide, quoi que ce soit, tel est le Bien. Par conséquent ce que fait l'homme en décidant de ce qui est bien c'est exactement substituer sa volonté à celle de Dieu. C'est quand l'homme construit une morale, quand il édicte le Bien (et même quand il le fait) que cet homme est radicalement pécheur. Élaborer une morale, c'est se révéler devant Dieu comme pécheur : non pas parce qu'on se conduit mal, mais au contraire parce que l'on se conduit bien, mais d'un autre bien que la volonté de Dieu.

C'est pourquoi Jésus attaque si durement les pharisiens, qui sont les plus moraux des hommes, ceux qui se conduisent le mieux, ceux qui sont parfaitement obéissants et vertueux. Mais de leur morale, qu'ils ont substituée progressivement à la vivante, toujours actuelle, jamais figée en commandements, Parole de Dieu. Dans les Évangiles, Jésus ne cesse de nous montrer la transgression de tous les préceptes religieux, de toutes les règles morales. Il donne comme commandement « Suis-moi », et jamais une liste de choses à faire ou ne pas faire. Il révèle pleinement ce qu'est un homme libre, sans morale, mais obéissant à la Parole de Dieu, toujours nouvelle et fulgurante. Paul attaque de la même façon tout ce qui peut paraître une morale dans le judaïsme, « Règles et préceptes édictés par des hommes » et ne venant pas du tout de Dieu. La grande mutation, c'est qu'en Jésus-Christ nous sommes faits « hommes libres ». Mais la caractéristique primordiale de l'homme libre, c'est justement de ne pas être lié par des commandements moraux. « Tout est permis » proclame Paul à deux reprises. « Il n'y a rien d'impur » enseigne-t-il, comme aussi bien les Actes des Apôtres. Vous êtes libres comme le Saint-Esprit lui-même, qui va et vient comme il veut. Mais cette liberté ne veut pas dire n'importe quoi. C'est la liberté de l'Amour. À la Loi est substitué l'Amour qui ne peut pas être réglementé, encadré, analysé en principes ni en commandements. La relation à l'autre n'est pas une relation de devoir, mais d'amour.

Quand je dis que la Révélation de Dieu en Jésus-Christ est une antimorale, je ne veux pas dire la substitution d'une morale à une autre. (Combien de fois hélas, avons-nous lu que la morale chrétienne était supérieure aux autres ! Ce qui d'ailleurs est faux : il y a des gens honnêtes, vertueux, bon mari, bon père, bon fils, scrupuleux, véridiques, etc., en dehors du christianisme, et même davantage que les chrétiens... » C'est bien une attaque de toute morale, comme le montrent à merveille les paraboles du royaume des Cieux, celle du fils prodigue, celle des talents, celle des ouvriers de la onzième heure, celle de l'économe infidèle, et tant d'autres. Dans toutes les paraboles, celui qui est donné en exemple c'est celui qui n'a pas eu une conduite morale. Celui qui est rejeté, c'est celui qui avait une conduite morale. Bien entendu cela ne veut, en rien, dire qu'il est conseillé de devenir voleur, assassin, adultère, etc. Mais au contraire, la conduite qui est appelée est un dépassement de la morale, de toute morale, qui apparaît comme un obstacle à la rencontre avec Dieu.

L'amour n'obéit à aucune morale et ne donne naissance à aucune morale. Aucune des grandes catégories de la vérité révélée n'est relative à une morale, et ne peut donner naissance à une morale : ni la liberté, ni la vérité, ni la « lumière f), ni le Verbe, ni la Sainteté ne sont le moins du monde de l'ordre de la morale. Évidemment ce qui est ainsi provoqué c'est une façon d'être, un certain modèle de vie, extrêmement aléatoire, constamment risqué, constamment renouvelé. Antimorale également parce que la vie chrétienne est antirépétitive. Il n'y a jamais un devoir fixé qui pourrait se reproduire tel quel au cours de la vie. Et par rapport à cette façon d'être, la morale quelle qu'elle soit est un interdit, un obstacle, et implique en elle une condamnation. Exactement comme Jésus est inévitablement condamné par tous les gens moraux.

L'un des drames les plus fondamentaux, alors, de l'histoire du christianisme, a été la transformation de cette Parole libre en une morale. Ceci était l'échec le plus décisif de toute la mutation chrétienne. Là encore, il est très difficile de comprendre pourquoi il en a été ainsi. Évidemment ce que nous avons déjà indiqué (en particulier les  « conversions » massives) donne un début d'explication. Il est évident qu'une masse « chrétienne» pouvait difficilement vivre dans cette liberté de l'esprit, et de l'amour. Il a très vite fallu poser des normes. Il a fallu, de ce fait, indiquer des conduites de devoir. Chaque fois qu'il y a eu un retour à une communauté rejetant la morale pour vivre soi-disant « selon l'Esprit », cela a produit concrètement un dérèglement, une rapide dégradation humaine et spirituelle (expérience des guillelmites ou de la communauté de Jean de Leyde).

Il semble alors que l'on ait le choix seulement entre trois orientations : ou bien on vit vraiment de l'Esprit, dans une communauté comparable à celle que nous décrivent les Actes des Apôtres, mais alors, il ne peut être question que d'un très petit nombre de fidèles véritablement convertis, pleinement majeurs comme hommes et comme croyants, et aptes à supporter le danger de la liberté. Et ceci ne peut excéder quelques personnes. Ceci correspond bien à ce que Jésus lui-même a fait avec ses disciples (70 au maximum !) et à l'annonce qu'il nous donne que ce sera toujours un « petit troupeau ». Alors, il s'agit d'une vraie compréhension vécue de la Révélation, hors de la morale et, pour les morales de la société, une antimorale et un défi.

Ou bien on prétend convertir massivement à la foi chrétienne, on fait entrer en masse dans l'Église, mais alors on ne peut pas espérer que ces dizaines de milliers d'hommes vont vivre comme s'ils étaient dans le Royaume de Dieu. Cela suppose d'abord un encadrement, ensuite un contrôle de la façon de vivre. Le christianisme devient une morale, c'est-à-dire le contraire même de ce que Jésus et la Révélation en Israël voulaient. Et de toute façon cette morale est toujours, non pas celle que l'on pourrait tirer des textes de Paul par exemple, mais plus ou moins identique à celle de la société du moment. Comme beaucoup d'orientations données par Jésus même vont à l'encontre de cette morale (par exemple tout ce qui relève du Sermon sur la Montagne), alors on va procéder à la scandaleuse distinction entre les « conseils» (va, vends tous tes biens, etc., par exemple) qui ne sont valables que pour les parfaits, les saints, les chrétiens développés, le clergé, et puis les préceptes, qui sont la morale obligatoire pour tous (résumée dans un faux décalogue par exemple). Ce qui était exactement le moyen pour détruire la Révélation. Ceci est donc la seconde possibilité.

Quant à la troisième : on prétend vivre sans morale, mais tout en étant nombreux, en devenant un corps social plus ou moins institué, organisé. C'est le fait de toutes les sectes. Mais alors, très rapidement la situation se dégrade, des relations de force ou d'autorité s'instituent, ou bien un désaxement moral total. Ce sont les trois seules possibilités ouvertes.

L'Église, dès la fin du IIe siècle, s'est orientée vers la seconde. De ce fait, elle n'a pas pu éviter de multiplier les règles morales à l'encontre de l'Évangile jusqu'à faire de la conduite conforme à un certain code moral le critère de la vie chrétienne, jusqu'à transformer les conduites de piété, de prière, etc., en règles morales, jusqu'à donner du christianisme aux gens du dehors l'image exclusive d'une morale et jusqu'à modifier radicalement la théologie, avec une prééminence accordée aux œuvres. Point de rupture, chacun le sait, de la Réforme luthérienne. La pente est alors si forte que sitôt la première génération qui redécouvrait la liberté chrétienne, on revenait, en particulier avec Calvin, à la rigidité morale et à la prédominance de la morale sur la « vie en Christ ». Il faut être bien au clair là-dessus: il y a inévitablement exclusion de l'un par l'autre. Si, selon Paul, on « vit en Christ », il n'y a plus de morale. Si on observe une morale, il n'y a pas de vie en Christ possible. Toutefois cette orientation prise par l'Église n'a pas été le résultat du seul nombre, de la massification de l'Église. Il y a eu le fait, également décisif, de la prodigieuse immoralité de diverses sociétés dans lesquelles l'Église s'est trouvée. Comme cet immoralisme était particulièrement flagrant dans le domaine sexuel, la réaction moralisante a eu lieu principalement dans ce domaine. Et la victime principale de ces réactions, nous l'avons dit, ce fut la femme. Le thème de l'antiféminisme est un des lieux importants de la trahison de la Révélation de Dieu par le christianisme.

pp. 109-1104

Publié dans Anthropologie

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article