Christophe, prêtre de la compagnie de Jésus en Algérie. Lettre 18

Publié le par Michel Durand

C'est la rentrée, après un été riche en contacts, questions, nouveautés, événements. Mon passage européen trop bref ne m'a pas permis de rencontrer beaucoup d'entre vous. C'est pourquoi je voudrais prendre le temps de vous partager quelques réflexions sur le "printemps arabe" vu d'Alger.

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Alger, Bibliothèque universitaire

 

L'Algérie dans la dynamique du printemps arabe

Beaucoup d'entre vous me demandent ce qui se passe en Algérie, avec une impression de calme relatif par rapport aux autres pays arabes. Je voudrais d'abord revenir sur cette impression de surface pour essayer de lui donner un peu de relief.

De fait les manifestations politiques générales ont été très modestes en Algérie, réduites principalement à quelques tentatives à Alger. La première raison en est l'impressionnant dispositif policier mis en place : barrages filtrants sur les accès à Alger, présence massive et précoce des forces de l'ordre sur les lieux de manifestation, barrières de sécurité empêchant les rassemblements, dispersion des groupes dès leur formation, hélicoptère de surveillance… D'autres raisons sont aussi importantes : la peur d'un retour à la violence (encore très présente dans les mémoires), une confiance limitée dans les leaders politiques, l'état d'urgence interdisant toute manifestation à Alger depuis 1992…

Concrètement les premières manifestations ont suscité espoir et inquiétude. Espoir car à la suite de la Tunisie, il semblait possible de vivre quelque chose de nouveau. Inquiétude dans l'incertitude quant aux intentions des manifestants et du pouvoir en place : beaucoup me conseillaient de rester à la maison le samedi, jour des manifestations. C'est d'ailleurs ce que bon nombre d'Algérois faisaient, y compris les étudiants, la fréquentation de nos bibliothèques étant quasi nulle les premiers samedis. Assez vite cependant la mobilisation est retombée et les manifestations du samedi sont devenues confidentielles, soutenues simplement par une partie de la presse écrite, mais sans grande conséquence pratique.

Cela étant, Alger et l'Algérie ont été le théâtre de très nombreux mouvements sociaux depuis janvier. Je n'avais jamais vu ni autant ni aussi souvent de forces de police ou anti-émeute à Alger. Les révoltes violentes de janvier pour protester contre les augmentations de quelques produits de base comme le sucre ont été jugulées par un retour à des prix convenables. Les manifestations de différents corps de fonctionnaires ont donné lieu à des augmentations de salaire de l'ordre 30 % en moyenne. Certains corps comme la police et les douanes ont bénéficié d'augmentations plus importantes sans manifester. Les contestations les plus vives furent le fait des étudiants et des résidents en médecine, dans un bras de fer qui a duré plusieurs mois.

Aujourd'hui les conditions d'une révolte demeurent : flambée des prix, chômage important, salaires bas, crise du logement, gouvernance peu respectueuse des gens, "mal vie", espérance d'un changement très faible avec le pouvoir en place… Et, de fait, dès que des logements sociaux sont attribués ou que des personnes sont relogées c'est l'émeute dans les quartiers.

Le gouvernement essaie cependant de prendre de timides initiatives, mais plutôt dans la perspective de calmer les choses et les gens que dans celle de conduire le pays dans une nouvelle dynamique. Pourtant, le 50ème anniversaire de l'indépendance en 2012 peut constituer une bonne occasion. La seule chose qui pointe dans cette direction pour l'instant est l'inauguration du métro d'Alger prévue le 1er novembre, anniversaire du début de la révolution algérienne de 1954, et qui pourrait être une manière de lancer l'année du cinquantenaire. L'idée est intéressante car la fête du 1er novembre est plus populaire que celle du 5 juillet, et Alger attend son métro depuis 30 ans. A suivre donc.

 

Quelques échos du Proche Orient

Cet été m'a donné l'occasion de retourner au Proche Orient et de participer à la première rencontre des jésuites de toute cette région. Le thème choisi depuis longtemps portait sur l'évangélisation dans le contexte actuel du Proche Orient, et nous avons ainsi beaucoup parlé de ce qu'il convient d'appeler le "printemps arabe". Les points de vues orientaux des intervenants et ceux de mes frères jésuites arabes m'ont permis de mieux sentir ce qui s'est passé et ce qui se passe dans les différents pays, et de percevoir le défi majeur commun à tous de constituer de nouvelles identités nationales pluralistes.

Les différents mouvements, révoltes ou révolutions, ont comme point commun d'être d'abord nationales, mais sans être nationalistes. Il s'agit de reformuler aujourd'hui ce que veut dire être Tunisien, Egyptien, Libyen, Syrien… Il s'agit aussi de s'en donner les moyens, en particulier de retrouver la dignité et la liberté de l'être et de le dire, en dehors – au moins dans un premier temps – de références à des appartenances religieuses ou politiques connues. L'enjeu est de refonder ensemble une nation, avec un état de droit qui garantisse droits et libertés pour tous et une société civile qui permette l'expression de chacun et la prise en compte de cette expression dans la vie du pays.

Le projet est simple, mais il y a du travail, et il faut en particulier accepter de traverser ensemble un moment d'incertitude et d'insécurité entre le cadre social ancien dont on ne veut plus et le nouveau qui n'est pas encore là. Ce qui peut le permettre c'est la joie née de ce moment de vérité partagée, le bonheur de retrouver une dignité et une liberté perdues depuis longtemps. C'est aussi l'espérance qu'une société pluraliste, respectueuse de la dignité et de la liberté de chacun, est possible. Ce qui fait davantage difficulté, c'est à la fois l'abandon nécessaire par chacun ou chaque groupe des sécurités issues de l'ancien régime, et la participation de tous à la constitution du nouveau.

La première difficulté est donc pour chaque groupe ou communauté d'abandonner des sécurités collectives pour en recevoir de nouvelles plus importantes mais s'adressant directement aux individus. C'est ainsi que les minorités chrétiennes, par exemple, ne seront plus protégées par le pouvoir parce que minorités ou parce que chrétiennes. Mais les citoyens chrétiens bénéficieront désormais des mêmes droits que les autres. Quitter la protection du chef pour accueillir une sécurité nouvelle née d'une appartenance nationale redéfinie et première par rapport aux autres appartenances, ne va cependant pas de soi. Il faut en effet accepter, par exemple, d'être Egyptien avant d'être chrétien ou musulman. Pour avancer dans ce sens il faut participer au mouvement de redéfinition en cours, à côté des autres et avec les autres, à égalité d'humanité, au-delà de toute autre forme d'appartenance.

La seconde difficulté est de permettre la participation la plus large possible dans l'élaboration du nouvel espace commun. Les anciens du régime précédent ainsi que les groupes d'opposition qui revendiquent des appartenances communautaires fortes comme les mouvements islamiques sont suspectés de ne pas vouloir jouer le jeu, les premiers pour ne pas perdre leurs privilèges, les seconds pour récupérer le mouvement à leur profit. Les moyens d'une réconciliation et d'une ouverture sont à prendre et à trouver pour que, dans les discussions qui sont commencées, la plus large participation soit possible, chacun trouvant peu à peu sa place dans le nouveau dispositif.

 

Quelles suites ou prolongements ?

Il me semble qu'aujourd'hui une mondialisation du combat pour la dignité et la liberté est possible, dans une nouvelle vision du monde qui, à côté des dirigeants, fait droit à l'expression des peuples. Le "printemps arabe" peut faire tâche d'huile sur tous les continents, y compris en Europe, où les tyrannies ont d'autres formes, financière et sécuritaire notamment. J'avoue par exemple que je ne parviens pas à m'habituer aux contrôles des frontières européennes qui obligent à enlever ceinture et chaussures : il y a là pour moi une atteinte à la dignité.

Me semble aussi d'une grande actualité pour le monde, la question d'un "contrat national" entre les citoyens d'un même pays sur les valeurs essentielles qu'ils souhaitent vivre ensemble. Il s'agit de remettre du sens dans des sociétés, ou des systèmes, qui continuent de fonctionner même si l'on ne sait plus très bien pour quelle raison ils ont été institués et pourquoi ils fonctionnent ainsi.

Concrètement en Algérie, nous pouvons espérer une redéfinition de l'identité nationale à l'occasion du cinquantenaire de l'indépendance. Nous pouvons rêver d'une véritable sortie du parti unique, de la fin de la vision du président homme providentiel et tout puissant. Nous pouvons aussi espérer un nouveau regard sur les différences régionales (la Kabylie, le Mzab, les Aurès…) qui ne soient plus perçues comme une atteinte à l'unité nationale mais comme l'expression normale d'un pluralisme.

J'entends là plus que jamais l'invitation à travailler à la découverte respectueuse et positive de la différence de l'autre dans la reconnaissance d'une commune humanité.

 

Christophe, le 16 septembre 2011

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