Comment liquider le capitalisme total

Publié le par Michel Durand

Toujours pour se préparer au laboratoire de samedi 21 janvier 2012, Espace Saint Ignace, 20 rue Sala 69002. Une recension de Thierry Blin*.

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L’individualisme est-il le fin mot de l’histoire, l’étalon de la modernité, l’aune de la démocratie ? Contre le culte des passions-pulsions, l’auteur invite à une reconstruction de l’État.

L’Individu qui vient…  après le libéralisme, de Dany-Robert Dufour. Éditions Denoël, 2011** . Si l’écrasement du monde par le marché vous affole, si l’écroulement de ces grands récits que représentaient les Lumières, l’espoir socialiste… vous apparaît toujours plus comme une liquidation anxiogène, que l’individualisme demeure, pour vous, une énigme à décrypter, voici une plume qu’il n’est pas interdit de ­fréquenter (1).

D’un point de vue généalogique, l’affaire est la suivante. Pour inventer la modernité, l’Occident se dépassa, à la Renaissance, en revisitant deux grands récits : le monothéisme produit du côté de Jérusalem et l’odyssée du logos. L’enjeu n’était pas mince : armer l’universel de l’égalité interhumaine des munitions de la raison.

Or, il s’est trouvé que les Lumières anglaises énoncèrent un paradigme d’une tout autre charpente. Adam Smith exemplifia cette conception selon laquelle le self love, l’amour de soi, étant bien ordonné, il ne saurait manquer d’être brillant ordonnateur. Ainsi, il y a toutes raisons logiques d’estimer que c’est l’amour de soi qui conduit le boucher à servir comme il se doit son client. L’intérêt privé pouvait donc harmoniser la totalité sociale.

Le self étant roi, dégagé de toute transcendance à soi, il ne pouvait que « hausser » le capitalisme au niveau d’une révolution permanente, saccageant règles et traditions, sublimant le renouvellement et l’innovation perpétuels.

Semblable entreprise trouve aujourd’hui à s’alimenter dans cette économie psychique où le libéralisme culturel tient son rôle d’animateur d’une étrange humanité, généralement qualifiée de postmoderne, vouée au culte de ses passions-pulsions, hédonistes, anti-institutionnelles, niant la différence des sexes ou des générations, quand elle ne prône pas la réduction de l’humain à l’animalité.

Face à cela, l’auteur invite à une nouvelle Renaissance, propice à l’avènement d’un individu libéré du cirque de la réduction au fonctionnement pulsionnel, et habité par les seules règles d’or qui vaillent : celles du Don et de la common decency. Renaissance civilisationnelle où la « reconstruction » de l’État, du peuple souverain, ne sera pas de trop.

maître de conférences habilité à diriger 
des recherches en sociologie (*)

 

(1) De Dany-Robert Dufour, on consultera également :  l’Art de réduire les têtes, 
sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère 
du capitalisme total. Éditions Denoël, 2003. 
Le Divin Marché. Denoël, 2007, et la Cité perverse, Denoël, 2009.

Thierry Blin*

(*) Auteur de l’Invention des sans-papiers. Essai 
sur la démocratie à l’épreuve du faible. 
Éditions PUF, 2010.  Source : L’humanité.fr

 

 

** Après avoir surmonté en un siècle différents séismes dévastateurs - le nazisme et le stalinisme au premier rang -, la civilisation occidentale est aujourd'hui emportée par le néolibéralisme.
Entraînant avec elle le reste du monde.

Il en résulte une crise générale d'une nature inédite : politique, économique, écologique, morale. subjective, esthétique, intellectuelle... Une nouvelle impasse ? Il n'y a là nulle fatalité. En philosophe, mais dans un langage accessible à tous, Dany-Robert Dufour s'interroge sur les moyens de résister au dernier totalitarisme en date. Une fois déjà, lors de la Renaissance, la civilisation occidentale a su se dépasser en mobilisant ses deux grands récits fondateurs : le monothéisme venu de Jérusalem et le Logos et la raison philosophique venus d'Athènes.
Pour sortir de la crise, il convient aujourd'hui de reprendre cet élan humaniste. Ce qui implique de dépoussiérer, réactualiser et laïciser ces grands récits. L'auteur propose donc de faire advenir un individu qui, rejetant les comportements grégaires sans pour autant adopter une attitude égoïste, deviendrait enfin "sympathique" c'est-à-dire libre et ouvert à l'autre. Une utopie de plus ? Plutôt une façon souhaitable mais aussi réalisable, face à la crise actuelle, de se diriger vers une nouvelle Renaissance, qui tiendrait les promesses oubliées de la première 

Publié dans capitalisme interrogé

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