De la volonté de Dieu de mettre une limite à sa toute-puissance

Publié le par Michel Durand

Au cours du débat avec Paul Ariès – laboratoire « Chrétiens et pic de pétrole » / « Espace Saint-Ignace », j’ai exprimé qu’au temps donné au dialogue, à l’amour, à la poésie, il me convenait, en tant que croyant, d’ajouter, la contemplation, l’adoration du Créateur. Que l’objection de croissance soit, dans ma vie, un impératif résulte de mon adhésion à Dieu que nous connaissons d’autant mieux que nous acceptons d’entendre ce qu’en dit, pour moi Chrétien, le Christ.

Le laboratoire précédent avec le regard de deux musulmans conduisait à une même approche. Se référer à Dieu Créateur invite à poser des limites dans notre « faire » humain. La foi en Dieu renforce les réflexions matérialistes et scientifiques de nombreux intellectuels athées. Paul Ariès ne m'a pas contredit.

 

J’ai souvent étudié le thème du Shabbat dans la Bible, notamment avec un texte sur l’utopie du travail. Récemment, je viens de découvrir (redécouvrir) un petit livre de 2005 qui, dans une exégèse accessible à tous, parle de la volonté de Dieu de mettre une limite à sa toute-puissance. J’aime beaucoup parler de l’autolimitation de Dieu à la création.

Pour vous inviter à lire cette petite vingtaine de pages, je vous en copie quelques passages.

André Wénin, le Sabbat dans la Bible, Lumen vitae, connaître la Bible 38, 2005.

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L'insistance sur le septième jour est forte. Comme l'indique une autre répétition (« [toute] son œuvre ... »), ce jour met un terme à l'entreprise de création. Pendant six jours, Dieu déploie une intense activité de maîtrise. Par la seule force de sa parole, il sépare les éléments du chaos qu'il organise pour aménager un espace où la vie puisse être accueillie et se développer. Puis il appelle à la vie animaux et humains qui peupleront cet espace. Le septième jour, il se repose. Pourtant, le texte hébreu dit clairement qu'il achève la création ce jour-là (2,2) - le texte grec des Septante est plus logique en disant que « Dieu acheva ses œuvres qu'il avait faites au sixième jour, et se reposa le septième jour ... ».

Que veut donc dire l'hébreu avec cette expression paradoxale ? Que fait le créateur le septième jour pour parachever son œuvre ? Autrement dit, en quoi le septième jour est-il achèvement ? En ce que ce jour-là, Dieu s'arrête d'œuvrer- en hébreu, c'est le verbe shabbat. Sans cet arrêt, la création ne serait pas achevée. Or, un tel arrêt a au moins deux aspects : l'un concerne la relation de Dieu à lui-même, l'autre sa relation au monde créé. D'une part, s'arrêter d'œuvrer signifie pour Dieu mettre un terme à la puissante maîtrise déployée jusque-là et, dès lors, se montrer plus fort qu'elle, libre par rapport à elle. En cessant son travail, Dieu se montre maître de sa propre maîtrise, et c'est là le secret de sa douceur. D'autre part, en assumant ainsi une limite, Dieu ouvre un espace d'autonomie pour ce qui n'est pas lui, à savoir l'univers et en particulier l'humanité à qui il vient de confier la terre (1,26-28) ; il ménage un lieu de liberté et de vie à autre que lui. Une double liberté donc : liberté de Dieu vis-à-vis de sa puissance, et liberté pour ceux qui bénéficient de ce retrait divin. De surcroît, cette double autonomie - qui va de pair avec la séparation entre Dieu et le monde - prépare le terrain pour une possible alliance.

On notera que, dans ce texte, le septième jour ne concerne que l'agir de Dieu. Nulle part, il n'est écrit explicitement que ce rythme s'impose en quelque façon aux créatures. Encore que, dans la mesure où les êtres humains sont créés à l'image de Dieu avec la vocation de s'achever à sa ressemblance, on peut penser qu'ils pourront difficilement réaliser ce programme sans accepter d'entrer dans la logique instaurée par le créateur le septième jour. Mais cela reste implicite et comme caché dans les replis du texte, de sorte qu'une brève explication s'impose.

À peine l'humanité a-t-elle été créée, que Dieu lui enjoint de maîtriser la terre et les bêtes - telle était d'ailleurs son intention au départ (1,26-28). Puisque le créateur a lui-même déployé sa maîtrise durant les jours qui précèdent, il va de soi que celle-ci fait partie de son image. Aussi, pour être à l'image de ce Dieu, les êtres humains devront eux aussi exercer la maîtrise sur le monde qui est le leur. Mais ensuite, Dieu donne à ces mêmes humains une nourriture végétale composée de céréales et de fruits, et différente du régime des animaux qui, eux, consommeront les autres végétaux (1,29-30). Il suggère ainsi aux humains que, dans leur maîtrise du monde animal, il leur est possible de ne pas verser dans la violence puisqu'ils ne doivent pas tuer les bêtes pour se nourrir. Il les invite dès lors à mettre une limite à leur pouvoir, tout en laissant aux animaux un espace pour leur vie. C'est bien là la dynamique que Dieu adopte lui-même lorsque, le septième jour, il limite le déploiement de sa puissance et prend distance pour donner du champ à ses créatures.

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