De Prométhée à Noé

Publié le par Michel Durand

prometheeFeu200poJ’affirme tout l’intérêt que nous avons à lire ce numéro 317, juillet 2010, de Projet, revue du Ceras, le Centre de recherche et d’actions sociales. Surtout pour se préparer au colloque et au laboratoire : Notre engagement dans la construction d’un monde à venir : quelle société voulons-nous ?

 

 

De Prométhée à Noé.

Un beau titre. L’image est belle. Et, finalement, très décroissante, car l’on passe d’une volonté de puissance sur la nature à une harmonie avec elle sans autre moyen que l’attente de la fin du Déluge. Et, bonheur et danger, Noé découvrit la vigne et le vin. Le bateau refuge offrit la protection d’une nouvelle humanité qui refuse le crime. Paix et bonheur.

Tourner le dos à Prométhée pour marcher avec Noé, voilà, à mon sens, un beau programme philosophique, théologique et politique. Mais, pour mettre en œuvre cette orientation autant utopique que le sont les oracles des grands prophètes bibliques, il ne suffit pas d’analyser les diverses situations en observant uniquement les avis des experts en finance, en capitalisme, en agronomie, en économie, en gouvernance mondiale… qui reçoivent leur salaire des instances mises sur la sellette. Théolo giens et philosophes, aiguillonnés par un esprit libre, doivent abondamment participer à la recherche. Il faudrait aussi le point de vue des syndicats, des alternatifs de tous poils y compris les objecteurs de croissance.

Maintenant que j’ai exprimé le regret de cette absence, j’affirme tout l’intérêt que nous avons à lire ce numéro 317, juillet 2010, de Projet, revue du Ceras, le Centre de recherche et d’actions sociales.

En peu de pages, nous avons une synthèse de la situation économique actuelle. Un panorama où les principales questions des crises économiques, énergétiques, politiques, sociétales sont évoquées. A Lire, donc, pour se préparer à une étude des fondements raisonnés des « objecteurs de croissance ».

Ceux-ci sont absents de la réflexion de « Prométhée à Noé ». Sur quelles critères sont-ils écartés ?

Selon Christian Mellon (p. 32) : « Prôner la “décroissance” dans un monde qui doit, d'ici 2050, accueillir 3 milliards d'habitants supplémentaires, et où les besoins fondamentaux d'une très grande partie des habitants sont loin d'être satisfaits n'est guère … satisfaisant. Il n'y a pas d'échappatoire : pour que notre planète ait un avenir, et que ses habitants fassent mieux qu'y survivre, il faut que l'activité économique continue à croître, mais moyennant de nombreux et profonds changements. »

Selon Denis Clerc (p. 37) : « La solution, en tout cas, ne résidera certainement pas dans la décroissance : une chose est de calmer le jeu des consommations ostentatoires et de la course au toujours plus, une autre de répondre au désir de vivre mieux qui est au fond de chacun de nous ».

Selon Tommaso Padoa-Schioppa : « Notre frénésie de croissance qui détruit les ressources et fait perdre certaines valeurs n'est pas un mal universel : il y a une croissance qui est une sortie de la pauvreté. Mais elle doit être soutenable »… En effet, « l’enjeu est celui d'un modèle de croissance mondiale soutenable », même si « aucune institution aujourd'hui n'est en condition de penser, de proposer, de mettre en œuvre » (p. 78). N’est-ce pas une utopie qu’il faudra vérifier, en ouvrant, par exemple, les arguments des « objecteurs de croissance », celles et ceux qui pensent qu’il y a dans l’ultralibéralisme un mal fondamental ?


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Dans ce document, l’analyse est bonne. Pourtant, elle occulte, me semble-t-il, les efforts intellectuels et spirituels nécessaires pour que se mette en place l’exposé des nécessaires nouveaux modes de vie.

Patrick Viveret, philosophe, n’aurait pas dû être seul à s’exprimer : « Nous sommes de la famille de l'homo sapiens sapiens, Edgar Morin a proposé, dans une provocation à la fois humoristique et sérieuse, de parler plutôt de sapiens demens ! C'est parce qu'il y a de la démence dans l'espèce humaine que nous pouvons, grâce à l'explosion de nos savoirs, acquérir la capacité de comprendre la structure de l'atome, mais aussi de fabriquer des armes nucléaires. Quand l'homme demens se trouve équipé, pour exprimer ses émotions déséquilibrées, non plus de gourdins mais d'armes nucléaires, les conséquences pour l'humanité ne sont plus du même ordre...

Le grand défi de l'humanité devient alors : devenir vraiment sapiens ou disparaître, C'est le projet, à la fois politique, personnel et sociétal, d'une humanisation de l'humanité, évoqué par les Dialogues en humanité par l'expression qui résume son programme : « grandir en Humanité ».

Or, ce que dit Patrick Viveret semble à peine, sinon pas, repris par les « techniciens » en entreprise dont les réflexions suivent.  C’est là que le théologien doit développer son propos. Je pense à l’importance humaine, biblique du repos pour que s’alimente la réflexion aidant l’homme à devenir savant et non dément.

Corriger seulement le libéralisme ne peut ôter sa démence. Il faut beaucoup plus qu’un toilettage ou une moralisation. Il faut avant tout regarder ce que « être homme » signifie.


Publié dans Anthropologie

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