Désir d’Europe

Publié le par Michel Durand

sid_ahmed_semiane_csb.jpg Adel, supporter de foot et "harraga" - par Sid Ahmed Semiane

 

 

 

Robert m’envoie cet article publié dans le TELERAMA du 16 juillet 2011

Je le dépose sur mon blog aujourd'hui car je ressens un lien avec ce que j’ai écris tous ces  jours.  

Longtemps chroniqueur dans la presse quotidienne algérienne, Sid Ahmed Semiane (alias SAS) est écrivain et photographe. Il a publié notamment "Au refuge des balles perdues" (éd. La Découverte, 2005).


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L'homme qui marche sur l'eau

 

Ses photos et l'une de ses nouvelles sont publiées dans un ouvrage collectif : "Alger; quand la ville dort" (éd. Barzakh, 2010).

 

"Je vis sous le buffet du salon"

 

«Ma vie ramollit comme les pâtes dans l'eau bouillante.» L'image est violente. C'est celle d'un jeune homme de 25 ans, Adel. Nous sommes dans l'arrière-salle du cercle de l'Usma, club de foot créé dans les années 1930. Dans ce cercle, chaque week-end, des soirées chaâbi (du nom de la musique populaire algéroise) sont organisées jusqu'au petit matin. Plusieurs générations de supporters et de « goûteurs » - le chaâbi se goûte comme un mets - se serrent sur les vieux sièges de la salle. C'est toujours plein. Et le cérémonial est scrupuleusement respecté. On ne badine pas avec cette musique, celle des anciens.

 

Adel est un multirécidiviste. C'est lui-même qui le dit. Il dit qu'il est d'abord supporter de l'Usma, et ensuite harraga (littéralement « brûleur », parce que les migrants clandestins brûlent leurs papiers avant de prendre la mer). Harraga « par vocation, ajoute-t-il. Certains ont vocation à être chanteur, acteur, pdg ; moi, c'est harraga ». Adel a déjà fait deux séjours en prison pour « navigation clandestine ». C'est le subterfuge juridique que l'État a trouvé pour poursuivre Adel et ses frères de galère, de plus en plus nombreux. Aujourd'hui, il y a même des jeunes femmes et des hommes âgés. La contagion de la mer n'épargne plus personne. Adel est prêt à recommencer. Il ne s'arrêtera pas. Il en est à sa troisième tentative. Une harga [l'exil, par la mer, en bateau clandestin, NDLR], ça se prépare. C'est un vrai boulot.

Une fois, Adel est arrivé jusqu'à Marseille. Il a voyagé dans un container, est revenu menotté, avec deux amis. C'était une arnaque. Quelqu'un avait vendu la mèche. Une autre fois, les gardes-côtes les ont surpris alors qu'ils n'avaient pas quitté les eaux territoriales : « On n'a pas voulu se rendre, l'arraisonnement a été violent. »

Aujourd'hui, les émeutes se passent des rues et des pneus en feu. Elles ont lieu en mer, sur des embarcations de fortune. Les harragas n'affrontent par les chars, mais les vagues. La contestation politique a muté, moins évidente à mater. Le dispositif judiciaire est renforcé, les peines sont plus sévères. Adel le sait. Mais il secoue les épaules quand on le lui rappelle. Lui aussi, comme tous les autres, « préfère être bouffé par les poissons que par les vers de terre ». Cri de guerre de tous les candidats au départ.

« J'ai honte de rentrer chez moi - c'est-à-dire chez mes parents - le soir. Un vieux matelas en éponge et une couverture que je déroule chaque nuit, avant de les remettre tous les matins que Dieu fait sous le buffet de ma grand-mère. Je vis sous le buffet du salon... pas vraiment sous le buffet, mais juste à côté. » Et le matin, ajoute-t-il, il n'y a plus aucune trace de sa présence : « C'est comme un attentat à Alger. Tu reviens une demi-heure après l'explosion, et il n'y a plus rien. Je me lève à 7 heures. À 7h05, plus aucune trace de mon sommeil. Je suis dans la rue, prêt à faire la guerre. »

La mère d'Adel marmonne des prières. « Mes deux frères sont déjà partis. L'un a embarqué sur un petit chalutier du côté d'Annaba [à 100 kilomètres de la frontière tunisienne, NDLR]. Le mauvais temps... il n'est jamais arrivé. L'autre est en Italie... il a réussi. On sait juste qu'il est en vie. » Le père d'Adel ne lui parle plus : « Il dit que je suis en transit. En escale. C'est ce qu'il m'a dit la dernière fois qu'il m'a adressé la parole. Je venais d'échouer à ma troisième tentative de départ. Il est venu me récupérer chez les gendarmes. Depuis, il sait que j'attends. Et il est convaincu que je mourrai en mer, comme mon frère. Il fait son deuil de moi de mon vivant ! »

Adel a-t-il peur ? « Je ne veux pas mourir, mais je n'ai pas peur. » Les affaires sont prêtes. Pas grand-chose. Quelques vêtements, des dattes écrasées et du matériel pour casser les cadenas du container de l'intérieur à l'arrivée en Europe.

Le téléphone sonne. Fausse alerte. Ce n'est pas le bip qu'Adel attendait. Il attendra encore. On entre dans la petite cave, les musiciens sont déjà là. Adel se tait et fait signe de se taire. La musique chaâbi, c'est sacré, frère.

Sid Ahmed Semiane

Publié dans migration

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