« Dieu en s’arrêtant met une limite au déploiement de sa propre puissance. »

Publié le par Michel Durand

Dans la ligne d’hier, j’ai trouvé un commentaire de Paul Legrave.

legavre2.jpgCe théologien et pasteur jésuite, invité par la Pastorale des réalités du Tourisme et des loisirs, donne une méditation sur l’importance du repos. La décroissance n’est pas son souci. Cela renforce l’impact de cette lecture biblique qui invite à mettre des limites au pouvoir de l’homme, capable de dominer le monde terrestre et humain. Le sabbat pose une rupture face à la volonté de puissance, au délire sur croissant des désirs.

 

André Wénin, dit Paul Legrave*, invite à réfléchir sur la fécondité du sabbat, cet arrêt indispensable pour vivre : « Dieu en s’arrêtant met une limite au déploiement de sa propre puissance. »

Comment Dieu montre-t-il qu’il a la maîtrise de sa puissance et qu’il n’est pas soumis à sa puissance ? En mettant une limite à son acte de création, en s’autolimitant et en libérant un espace d’autonomie pour la créature et en particulier pour l’humanité.


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codex sinaïticus (Bible)


Genèse 2, 1 : « Le ciel, la terre et tous leurs éléments furent achevés, Dieu acheva au septième jour l’œuvre qu’il avait faite, il arrêta au septième jour toute l’œuvre qu’il faisait, Dieu bénit le septième jour et le consacra, car il avait arrêté toute l’oeuvre que lui-même avait créée par son action. »

La répétition met en évidence une insistance sur cet arrêt : Dieu s’arrête. Shabbat est la racine de l’arrêt, de s’arrêter. Sans cet arrêt, la création ne serait pas achevée. Cela nous parle de la relation de Dieu à lui-même, et de la relation de Dieu au monde créé. Dieu met un terme à la puissance qu’il a déployée pour créer le monde, Dieu est plus fort que sa force. Dieu est maître de sa maîtrise. André Wénin reprenant l’une des grandes intuitions de Paul Beauchamp parle de la douceur de Dieu qui naît de ce qu’il déploie une force plus forte que sa force en s’arrêtant.

S’agissant du sabbat, nous pouvons parler d’inertie. Dans l’usage courant, l’inertie de quelqu'un renvoie à une difficulté à bouger, à mouvoir. Les physiciens disent toute autre chose, si je me souviens de mes cours de physique dans les années soixante-dix : l’inertie est certes la force nécessaire pour mettre en mouvement, mais elle est tout autant la force nécessaire pour arrêter le mouvement. Le bateau qui rentre dans un port continue par inertie sur sa lancée. Parler d’inertie c’est dire toute l’énergie qu’il faut déployer pour s’arrêter. Il est très difficile de s’arrêter. Dieu a cette force-là pour lui-même.

Mais cela concerne aussi la relation de Dieu au monde créé. Dieu crée un espace d’autonomie pour tout ce qui n’est pas lui. Un lieu de liberté et de vie. Ce récit prépare le terrain d’une possible alliance. Double autonomie de Dieu et de l’homme. L’homme travaillera six jours et le septième, une limite est mise à la puissance de travail de l’homme. Il fait son travail, peut être traduit de l’hébreu par il sert ou il est esclave. Le même vocable signifie servir, être esclave, travailler. Job dit qu’il en a assez de faire des journées de manoeuvre. Le travail comme esclavage.

Comme Dieu, l’homme est invité à limiter sa puissance de travail, de production, pour ouvrir un espace pour autrui, créant un lieu qui échappe aux lois du travail et du profit. Dans son opuscule, André Wénin parle très clairement de gratuité dans la relation. Nous sommes bien dans le thème de nos journées nationales dont le titre exact est : Le temps fort dans les temps libres, travailler à la relation. Titre paradoxal : il s’agit de travailler à la relation, à la gratuité de la relation. C’est dans cette gratuité de la relation que la vie trouve à s’épanouir. Et le travail n’est pas le fin mot de la création. Cet espace est ouvert aux autres, mais aussi à Dieu, il crée la possibilité d’une alliance, c’est un shabbat pour Adonaï, pour le Seigneur.

Paul Beauchamp a beaucoup développé ce point : il s’agit d’imiter le Dieu créateur. Réfléchir par la négative aidera à bien comprendre cela. L’homme peut être esclave de son travail, car derrière tous ses discours, se réalisent trop souvent un déploiement de puissance et une recherche de profit. Il est légitime que le travail soit un lieu d’épanouissement de soi, pour gagner sa vie et pouvoir vivre, mais derrière ce discours, parce que nous sommes pécheurs, nous pouvons faire du travail un lieu de pouvoir sur autrui. J’ai écouté hier une jeune femme sensée, victime de harcèlement moral dans son travail ; ce qu’elle me racontait était terrifiant. Le travail est un lieu de pouvoir et de recherche de profit pour lui-même au détriment des personnes. Regardant les choses négativement, nous percevons que le travail peut être un lieu d’idolâtrie.

Paul Beauchamp explique que l’homme créé à l’image de Dieu est une image inachevée et que la vocation de l’homme est de s’achever comme image de Dieu. André Wénin reprend Beauchamp : si l’homme déploie une puissance sans limites, il va révéler quelle est son image de Dieu - un Dieu surpuissant et sans limites. De qui l’homme est-il l’image, s’il est complètement aliéné dans le travail ? D’une idole de Dieu, d’une contrefaçon du Dieu de l’alliance. C’est en ce sens que le sabbat est fait pour Dieu parce qu’il nous révèle que nous pouvons pervertir le travail en idole et manifester la relation idolâtrique au travail et à Dieu que nous avons. Le sabbat est proposé à l’être humain comme remède pour assumer positivement ses limites en en faisant un lieu de rencontre et d’alliance avec l’autre. Alors, il s’accomplit à l’image de Dieu.

 

*

Deutéronome 5. Après les 40 ans dans le désert, une parole est dite à ceux qui vont entrer en Terre promise. Il est fait référence à l’alliance conclue à l’Horeb en Exode 20 qui commençait par : « C’est moi le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte de la maison d’esclavage. » En Deutéronome, il est précisé au verset 15 pour parler du sabbat : « Le Seigneur t’a fait sortir de là d’une main forte et d’un bras étendu, c’est pourquoi le Seigneur ton Dieu t’a ordonné de pratiquer le jour du Sabbat. » Exode 20 renvoie à l’acte de création de Dieu, Deutéronome 5 renvoie à la relation, au travail de libération que Dieu a accompli en faisant sortir d’Égypte le peuple élu. En mémoire de cette libération, tu te souviendras, en mémoire de l’acte créateur de Dieu.

C’est en libérant le peuple de la maison de servitude, en lui faisant passer la mer Rouge que Dieu crée le peuple. L’acte fondamental de création est la sortie de la mer Rouge. Et c’est à cette lumière qu’on peut comprendre le sens profond du récit de la Genèse (on peut le dire réciproquement, il y a un cercle herméneutique à tenir).

Dans Deutéronome 5, notre attention est attirée : « Tu ne feras aucun ouvrage, ni toi ni ton fils, ta fille, ton serviteur, ta servante, ton boeuf, ton âne ». C’était déjà présent dans Exode 20, 14 : « afin que ton serviteur et ta servante se reposent comme toi. » Paul Beauchamp renvoie ce comme toi à Lévitique 19, 18 : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » C’est pour cela, dit Paul Beauchamp, qu’il y a la conjonction du sabbat qui nous tourne vers l’autre, vers Dieu, c’est pour cela que le commandement du sabbat est le coeur de la Torah, de la loi. C’est exactement de cela que Jésus est Seigneur. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

 

 

*Paul Legavre : LECTURE BIBLIQUE SUR LE SABBAT

22 mars 2006, Pastorale des réalités du tourisme et des loisirs

 

Paul Legavre est jésuite et breton. Il dirige la revue de formation spirituelle Christus. Il vit actuellement avec d’autres compagnons jésuites dans une cité de Saint-Denis, dans un

environnement assez dégradé. Il a aussi la joie d’habiter à un quart d’heure de la

cathédrale de Saint Denis, haut lieu de l’histoire religieuse et culturelle de notre pays.

Paul Beauchamp, La loi de Dieu, d’une montagne à l’autre, Seuil, 1999.


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