Église servante de l’humanité, sa mission hors sanctuaires

Publié le par Michel Durand

2010-2011 0368

peinture de Pierre Darphin, prêtre ouvrier, exposée à Confluences-Polycarpe, 2010

 

Des membres des équipes « Reliance » m’ont donné à lire un dossier du quotidien « La Croix » (Hors série) daté de Janvier 2003 afin que j’en dégage quelques lignes pour guider la réflexion du groupe. Or, lisant notamment l’article de Marcel Neusch, je m’aperçois que ma réflexion d’hier à propos de « l’Église est une servante », seconde lettre pastorale de Philippe Barbarin, n’a rien d’original. Tout est déjà dit dans ce dossier qui montre la complémentarité de deux regards théologiques. Le premier envisage l’Église en son intériorité, regard ad intra, l’autre examine la mission de l’Église, regard ad extra. Lumen Gentium avec Gaudium et Spes. Du reste, selon l’enseignement de ces deux constitutions de Vatican II, je désignerais plutôt l’Église en disant qu’elle est Servante et non une servante parmi d’autres. Passons ce point qui peut n’être que détail.

Je vous donne à lire l’article de M. Neusch qui montre la pérennité du problème de l’Église appelée à s’ouvrir sur l’extérieur, à ne pas avoir peur du monde. Dans les années 60, je me suis fortement senti interpellé par l’Institution ecclésiale qui savait regarder les hommes et les femmes de son temps sans en avoir peur. Certes, j’avais entendu parler de l’interdiction des prêtres ouvriers, mais je percevais encore la volonté d’ouverture dans, par exemple, l’action de Mgr Alfred Ancel, évêque auxiliaire de Lyon, supérieur du Prado vivant, non dans le « palais épiscopal » mais en appartement dans un quartier ouvrier. Entre 2003 et 2011, la frilosité de l’Église face à la modernité fait encore problème. Ce que j’ai essayé d’écrire hier est largement bien expliqué par le journaliste, théologien de La Croix.

 

1962·1965 Le Concile a voulu faire sortir l'Église de sa défensive vis-à-vis de la modernité, en y discernant des « signes des temps»Paul-VI-ONU.jpg

Paul VI à l'ONU

L'Église catholique s'ouvre à son temps

La constitution Gaudium et spes est indissociable de l'autre grande constitution de Vatican II, Lumen gentium. Mais, alors que celle-ci examine la vie interne de l'Église, Gaudium et spes traite de son rapport au monde. Selon une distinction faite par Mgr Suenens, l'une envisage l'Église ad intra, l'autre ad extra, sous l'angle de sa mission. Dès lors, au-delà des « seuls fils de l'Église », destinataires de la constitution « dogmatique » ce second document, qualifié de « pastoral », a le désir de s'adresser à « tous les hommes », à « la famille humaine tout entière, avec l'ensemble des réalités au sein desquelles elle vit... »

Au début du Concile, l'Église catholique vivait encore sur la défensive, repliée dans sa forteresse. Elle se méfiait du monde. La crise moderniste au début du XXe siècle l'avait traumatisée.

Comment sortir de la peur ? Pour Jean XXIII, le Concile devait marquer « l'entrée dans une ère nouvelle ». Ce sera, non pas un « concile de la peur », mais de l'ouverture au monde. Gaudium et spes, ou « L'Église dans le monde de ce temps », marquera de la façon la plus explicite ce tournant.

Sans modèle antérieur, ce texte voulait faire entrer l'Église de plain-pied dans le monde moderne. Pour cela, il lui fallait prêter attention aux « signes des temps » - une expression fameuse, mais qui mit longtemps à trouver sa place dans les textes du Concile. « Pour accomplir une telle tâche (de service), l'Église a sans cesse le devoir de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l'Évangile, de telle sorte que, d'une manière adaptée à chaque génération, elle puisse répondre aux questions permanentes des hommes sur le sens de la vie présente et de la vie future, et sur les relations réciproques. Il est donc nécessaire de connaître et de comprendre ce monde » (§ 4).

 

Vatican Il met l'homme au centre de la création

 

On comprend que le document s'ouvre par une description de l'état du monde. Il ne s'agit pas d'un regard simplement sociologique. Jean XXIII voyait, dans ces signes des temps, des « pierres d'attente » pour la grâce. Gaudium et spes n'abdique pas la théologie, ce qui est clair au seul regard de son plan : deux grandes parties, l'une plus doctrinale, l'autre plus pastorale, mais formant un tout. Une note introductive a d'ailleurs dû le préciser, pour couper court à l'interprétation restrictive de ceux qui prétextaient du qualificatif « pastoral » pour n'adhérer que du bout des lèvres à cette constitution !

La première partie, « L'Église et la vocation humaine », expose la doctrine sur l'homme, la communauté humaine, l'activité des hommes dans le monde, et la tâche de l'Église. « Selon l'avis pratiquement unanime des croyants et des incroyants, toute la terre doit être ordonnée à l'homme comme à son centre et à son sommet » (§ 12). En mettant l'homme au centre, le Concile semble énoncer une évidence. Or, cette centralité est pour le moins contestée : pour les uns, l'homme ne serait qu'un maillon de l'évolution, pour d'autres, sa place centrale est usurpée, source d'une attitude dominatrice d'où découlent tous nos malheurs écologiques.

En fait, Vatican II n'entre pas dans cette logique. À partir du thème biblique de l'homme « image de Dieu » - image déformée par le péché, mais restaurée dans le Christ -, il voit l'homme comme un réseau de relations : relation avec Dieu, avec les créatures, relation privilégiée de l'homme et de la femme (Gn 1, 27), « première communion des personnes », enfin relation aux autres humains, indispensables pour « épanouir ses qualités ». L'homme est au centre, mais il n'est pas seul : de là une responsabilité spécifique au sein de la création.

 

La possibilité du salut est offerte à tout homme

 

Deux affirmations clés de Gaudium et spes vont dans ce sens. D'une part, l'insistance sur la dignité de la conscience morale (§ 16), « centre le plus secret de l'homme et sanctuaire où il est seul avec Dieu, dont la voix se fait entendre dans ce lieu le plus intime ». Un centre inviolable. Et, d'autre part, la reconnaissance de « l'excellence de la liberté » (§ 17), dont « nos contemporains font grand cas et qu'ils recherchent avec ardeur » - encore qu'ils la confondent trop avec la « licence de faire n'importe quoi ». La liberté implique la responsabilité, et celle-ci est dictée à chacun par sa conscience.

On relèvera ici une proposition capitale, qui fera couler beaucoup d'encre, sur l'universalité du salut. Si pour l'Église la dignité humaine culmine « dans la vocation de l'homme à vivre en communion avec Dieu », alors la possibilité du salut est offerte à tout homme, y compris hors des frontières visibles de l'Église, même pour les athées : « Puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation ultime de l'homme est réellement une, à savoir divine, nous devons tenir que l'Esprit-Saint offre à tous, d'une façon connue de Dieu, la possibilité d'être associés au mystère pascal » (§ 22).

La seconde partie de la constitution examine « quelques problèmes de plus grande urgence ». Le Concile en retient cinq : l'estime qu'il porte à l'amour humain, au mariage et à la famille ; la juste promotion du progrès culturel, la culture donnant accès à la « vraie et pleine humanité ; la conduite de la vie économique et sociale, dont l'homme doit rester « l'auteur, le centre et la fin » ; la vie politique, à laquelle tous doivent pouvoir participer ; enfin, l'action en faveur de la paix et le développement des peuples.

 

Une volonté de dialogue sans exclusive

 

C'est cette seconde partie qui a surtout retenu l'attention des médias. Un évêque anglais la résumait en deux mots « la pilule et le bombe » ! S'il y est question du mariage et de la famille, on n'y trouve rien sur la pilule (1e Pape s'était réservé le sujet) et, s'il est fait allusion à la course aux armements, c'est dans le cadre d’une réflexion plus large sur la guerre et la paix. Attentif aux interrogations du monde actuel, Vatican II veut avant tout inciter les chrétiens à y être des acteurs efficaces, en témoins de l'Évangile

Il faudra attendre l'ultime étape du Concile, en décembre1965, pour que cette constitution pastorale soit approuvée, tant elle suscitait des réserves jusque dans les rangs de la majorité. Elle ne prétend pas avoir réponse à tout. Sa nouveauté réside dans l'ouverture au monde et une volonté de dialogue sans exclusive. C’est dans le monde que l'homme réalise sa vocation de chrétien. « Non pas tous ceux qui disent Seigneur, Seigneur entreront dans le Royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté du Père et qui se mettent résolument à l’œuvre. » Gaudium et spes témoigne d'une Église qui ne se prétend pas au-dessus des hommes, ni à côté, mais se veut avec eux.

Marcel Neusch  - décembre 2002 - janvier 2003


Publié dans Eglise

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