Ellul par lui-même, sa foi chrétienne qui l'amène à produire une théologie personnelle et une action dans la vie de la cité

Publié le par Michel Durand

Puis-je me permettre quelques conseils ?

Alors, je vous invite à lire le petit livre qui donne l’entretien de Jacques Ellul par Willem H. Vanderburg. Il fut radiodiffusées sur Canadian Broadcasting Corporation (CBC) en 1979 et rediffusées en 1980.

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Ellul par lui-même

© Éditions de La Table Ronde, 2008, pour la présente édition.

 

Je vous en livre ici la présentation par trois bons connaisseurs de la pensée de Jacques Ellul. Pourquoi ne pas les inviter à Lyon ?

 

Présentation

Pendant l'été 1979, un étudiant stagiaire post-doctoral canadien, Willem (Bill) H. Vanderburg, préparait et enregistrait une série d'entretiens avec Jacques Ellul. Ces enregistrements étaient diffusés sur la radio canadienne de la CBC, une première fois à la fin de la même année 1979, puis une seconde six mois plus tard. Preuve de l'intérêt que suscitaient les propos du Français, ceux-ci faisaient l'objet d'une première édition en langue anglaise(1) en 1981 puis d'une seconde en 2004.

Ce sont ces entretiens qui sont portés pour la première fois à la connaissance d'un public francophone, situation a priori paradoxale puisque les réflexions de Jacques Ellul ont été éditées sur le continent américain plus d'un quart de siècle avant de l'être dans son propre pays, mais bien à l'image de Jacques Ellul, mieux reconnu dans la patrie de George W. Bush que dans celle de Voltaire ; en témoignent les cours et les thèses sur Jacques Ellul dans les universités américaines qui contrastent avec une absence quasi totale dans les cursus universitaires français.

Les propos de Jacques Ellul qui suivent doivent être resitués dans le contexte où ils ont été prononcés. En 1979, Ellul est à l'orée de sa dernière année d'enseignement à la faculté de droit et à l'lEP de Bordeaux. Cette période charnière va se traduire par une production éditoriale particulièrement abondante. 1977 a vu la publication du Système technicien où il théorise à l'extrême ses analyses sur le phénomène technicien entamé un quart de siècle auparavant.

En 1980 il publie L’Empire du non-sens, analyse critique d'une production artistique contemporaine soumise à la technique ; en 1981, c'est La Parole humiliée où il dénonce l'omniprésence d'un discours vide de sens dans la société contemporaine et, en 1982, Changer de révolution qui clôt son cycle de trois ouvrages sur le thème de la révolution nécessaire. Relevons au passage que, dans ces deux derniers livres, Jacques Ellul commence à expliciter le lien qui relie son œuvre sociologique et son œuvre théologique, alors que jusqu'à cette époque il s'efforçait, au contraire, de maintenir une étanchéité quasi totale entre ces deux volets de son travail.

Du côté théologique, en 1979 parait l’Idéologie marxiste chrétienne, livre où se rejoignent aussi les thématiques théologiques et socio-politiques ; en 1980 c'est La Foi au prix du doute. En 1984, Jacques Ellul conclut son Éthique de la liberté (1973-75, précédée en 1964 d'une introduction, « Le vouloir et le faire » en publiant Les Combats de la liberté. Cet ouvrage aussi établit un pont entre la réflexion théologique et la question de l'engagement dans le monde. Mais cela en réfutant toutes les fausses pistes déjà dénoncées sous des angles différents, d'une part dans L’Illusion politique, d'autre part dans L’Idéologie marxiste chrétienne. Il faut aussi mentionner les entretiens avec Madeleine Garrigou-Lagrange, A temps et à contretemps, publiés en 1981.

Parallèlement à ces ouvrages, Jacques Ellul va manifester une présence régulière dans le quotidien régional Sud-Ouest. Il fournit huit articles en 1979, vingt-quatre en 1980, dix-huit en 1981. À titre de comparaison il n'en avait fourni que treize sur toute la période qui va de 1953 à 1978. Cette période manifeste donc sa volonté de s'expliquer sur son œuvre, d'affirmer plus systématiquement des prises de position sur 1a vie de la cité, au-delà de son envie permanente de prolonger des thèmes qui lui tiennent à cœur. C'est ce souhait de donner des clés pour mieux le comprendre que l'on retrouve ci-après dans les propos recueillis par Bill Vanderburg.

Il convient ici d'évoquer la personnalité de ce dernier. Si les pages qui suivent ont des vertus pédagogiques inégalées sur la pensée de Jacques Ellul, elles le doivent en grande partie au travail préparatoire très approfondi mené par Bill Vanderburg. Après cinq années passées au côté de Jacques Ellul sur le campus de Pessac et dans l'intimité de sa vie familiale, il nous explique avoir travaillé tout un été à préparer ces entretiens en relisant l'ensemble des livres de Jacques Ellul ; on le croit volontiers au regard du résultat final. Mais Bill Vanderburg, inconnu du public français, est un peu plus qu'un étudiant attentif aux leçons d'Ellul et créatif dans l'usage qu'on peut en faire. Une anecdote mérite d'être rapportée. En 1978, Bill Vanderburg soumettait à Jacques Ellul un texte qui était l'ébauche de ce qui devait être son premier livre, The Growth of Minds and Cultures, édité sept ans plus tard. Après lecture, Ellul lui fit la réflexion qu'il avait déjà plus ou moins dit la même chose dans ses propres ouvrages. Bill Vanderburg en convint humblement, mais lui demanda de lui fournir les références précises correspondantes. Quelque temps p1us tardn Jacques Ellul concéda qu'il n'avait nulle part développé le concept de culture tel que le faisait Bill Vanderburg; il était simplement implicite dans ses cours et ses livres. L'épisode est significatif des rapports intellectuels qui se sont noués entre l'étudiant et le professeur. Bill Vanderburg s'est complètement imprégné de la pensée « ellulienne », mais il ne s'est pas contenté d’une répétition, aussi intelligente soit-elle. II a produit un travail personnel, il a prolongé la recherche de Jacques Ellul dans une direction qui n'était qu'en germe chez celui-ci.

On peut réunir les travaux de Bill Vanderburg sous le terme d'anthropologie de la culture. Ses trois livres, édités entre 1985 et 2005 (2)[i] s'attachent à préciser le concept de culture et ce qui en découle dans la société contemporaine où la technique joue le rôle dominant. Pour lui, la culture s'enracine dans l'expérience personnelle ; celle-ci n'est pas une simple accumulation d'essais-réponses mais le fruit de rapports interindividuels. II existe une dialectique culturelle entre unité et diversité ; la culture baigne dans la tension qui se tient entre l'individu et le groupe. L'expérience suit le trajet de l'individuel au social ou plutôt au sociétal, à ce qui fait société. La culture constitue un système ouvert, une « écologie sociale », dont les rapports humains sont les éléments vivants. Jacques Ellul appuie cette approche basée sur l'individu : dans sa préface au premier livre de Bill Vanderburg, évoquant Edgar Morin, il s'étonne que la sociologie tende à exclure l'individu de sa recherche, alors même que l'individualisme n'a jamais été aussi présent. Et c'est tout ce milieu vivant de la culture qui est menacé par la technique : celle-ci remplace les expériences entre individus, entre humains, par des rapports à des objets, rapports soumis à la seule règle de l'efficacité immédiate et limitée (à un résultat quantifiable le plus souvent). Bill Vanderburg développe l'idée déjà présente chez Jacques Ellul (en particulier dans L’Empire du non-sens publié peu après ces entretiens) d'une perte de la capacité de symbolisation chez les contemporains soumis à l'ordre technique : cette perte signifie une érosion de la possibilité pour l'individu de faire société, de faire l'histoire.

Bill Vanderburg peut être qualifié de disciple d'Ellul au sens le plus noble du terme : celui qui se place en héritier des recherches du maître et qui s'efforce de les enrichir par un apport personnel. À certains égards, on serait tenté de dire que Bill Vanderburg est le seul disciple de Jacques Ellul, pour autant que l'on considère que son apport principal - et incontournable - est sa réflexion sur la technique. Rares sont les ouvrages dont Jacques Ellul a accepté de rédiger la préface, à plus forte raison pour reconnaître que sa réflexion sur le développement des sciences en a été modifiée. On peut aussi noter que, dans son livre Ce que je crois publié en 1987, Jacques Ellul consacre un long développement aux problèmes des rapports de l'homme et de son milieu, en distinguant trois périodes : la période préhistorique du milieu naturel, la période historique du milieu social et la période posthistorique (contemporaine) du milieu technicien. Ces pages amplifient une réflexion qui était à l'état d'ébauche dans le cours consacré à la technique donné à l'IEP de Bordeaux. Il est tentant de voir dans cette analyse sur les rapports de l'homme et de son milieu une influence des préoccupations et des travaux conduits par Bill Vanderburg à ses côtés ; tout en confirmant l'idée que cette réflexion était déjà présente, mais à l'état latent, dans l'œuvre de Jacques Ellul.

Le présent ouvrage qui pourrait apparaître comme un exposé linéaire de la pensée d'Ellul par lui-même est en fait le fruit d'un questionnement exigeant par quelqu'un qui travaille déjà à exploiter, approfondir les analyses fournies par celui-là. Depuis A temps et à contretemps (1981) jusqu'aux Entretiens avec Jacques Ellul (1994) en passant par Ce que je crois (1987), le lecteur peut trouver ailleurs un exposé à la première personne de la pensée d'Ellul et de l'unité qui la soutient. Mais c'est sans doute dans les pages qui suivent que le lecteur pourra comprendre le mieux la cohérence qui relie trois aspects de la vie et des travaux de Jacques Ellul : ses analyses sociologiques centrées sur le phénomène technicien, sa foi chrétienne qui l'amène à produire une réflexion théologique très personnelle et son action dans la vie de la cité. La progression dans les propos tenus ici aide incomparablement à comprendre comment son analyse critique de la technique n'est pas seulement un héritage de sa lecture de Marx, mais s'appuie de manière fondamentale sur une quête inassouvie de liberté qu'il trouve dans l'exemple de Jésus. Parallèlement, c'est dans son interprétation de la Bible et des Évangiles que peut se comprendre son rejet de l'action politique, plus encore que par une expérience décevante et éphémère d'adjoint au maire de Bordeaux. Jacques Ellul a parfois présentè sa production éditoriale comme un tableau en deux colonnes, une colonne profane et une colonne théologique, une correspondance étroite reliant chacune des lignes - c'est-à-dire livre - remplissant ces colonnes. Non seulement Jacques Ellul nous montre ici la correspondance entre les différents éléments de son œuvre, mais surtout des passages entiers brisent l'étanchéité qu'il s'était fixée pour des raisons déontologiques selon son propre aveu : ne pas laisser interpréter ses analyses sociologiques, considérées souvent pessimistes, comme des actes de prosélytisme en faveur du christianisme. Sa critique de la société technicienne avait vocation à se défendre toute seule, et surtout à être réutilisée par ceux qui auraient envie de s'en servir quelles que soient leurs options idéologiques ou philosophiques.

Nombre de paragraphes de ce livre révèlent la fluidité et la profonde unité de sa pensée telle que lui la vivait et qu'il avait des scrupules à l'exposer. Si l'on veut profondément comprendre Jacques Ellul, et cela s'adresse en priorité à ceux qui souhaiteraient en faire une critique éclairée, il faut lire ces pages.

Michel Hourcade.

Jean-Pierre Jézéquel.

Gérard Paul.

 



1)  Perspectives on our Age - Jacques Ellul speaks on his Life and Work, CBC Enterprises, 1981, House of Anansi Press Inc., 2004, Canada.

 

 

The Growth of Minds and Cultures: a Unified of the structure of human experience, 1985; The Labyrinth of Technology, 2000 ; Living in the Labyrinth of Technology, 2005. Ces trois ouvrages sont édités par University of Toronto Press.

 

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