Etre moderne

Publié le par Michel Durand

Souvent on me demande pourquoi je souhaite tant de créations contemporaines, pourquoi je valorise l’art actuel en ayant souvent  une pointe de mépris pour le patrimoine.

Qui ne m’a pas entendu parler des « patrimonieux » ?

 

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Autel de Jacques Dieudonné dans l’église

Ste Bernadette de la paroisse de la Ste Famille à Pau.

Moderne

Oui, je veux absolument être moderne. Je l’ai toujours voulu depuis mon enfance. Cela se traduisait à l’époque de la jeunesse par des vêtements à la mode, avec une note d’originalité, d’exclusivité. Quand je me suis absolument tourné vers l’Église, je soulignais la modernité de cet engagement dans cette Église. Le mouvement de la jeunesse étudiante chrétienne (JEC) m’y aidait.

Alors qu’aujourd’hui le côté ringard des cathos, aux yeux de la majorité des Occidentaux semble l’emporter : « Ah ! vous en êtes encore là ? Il y a longtemps que je me suis affranchi de la tutelle de l’Église » entendons-nous dire encore et souvent… Alors qu’être croyant en un Ressuscité n’est pas signe d’avant garde, je souhaite réfléchir sur le concept de modernité.

Être moderne, c’est accepter l’idée de progrès.

Progrès

Je suis pour le progrès. Progrès des connaissances, des sciences et des techniques. Qu’y a-t-il de plus beau qu’une intelligence qui progresse qu’une compétence technique qui s’améliore ? Les progrès de la qualité d’un métier sont merveilleux. Ainsi, je loue sans réserve les progrès de la science médicale qui guérit et soulage, voire supprime au moins les souffrances corporelles. Mais peut-on avoir des propos largement élogieux face à une médecine qui prolonge la vie biologique, même quand la vie spirituelle, intellectuelle n’existe plus ?

Que les progrès techniques soient un avantage ne fait aucun doute. Ainsi, dans le Sahara, les forages des puits en grande profondeur apportent à tous une eau de très bonne qualité. Seulement, que dire de cette performance s’il s’agit de remplir d’eau une piscine ?

Les exemples peuvent se multiplier à l’infini. Ils montrent tous qu’un progrès n’est pas valable quand il dépasse le raisonnable. C’est l’amour compassion qui sera la mesure de la démesure. Le progrès devient un mal quand il est au service de causes qui ne respectent pas le total épanouissement de tous les hommes quels que soient les lieux où ils vivent. La volonté de la mentalité occidentale de toujours aller de l’avant quoi qu’il en coûte est néfaste dans la mesure où elle refuse de considérer les limites qui s’imposent à la seule vue des dégâts occasionnés par de prétendus progrès.

Ne pas vouloir le progrès à tout prix, est-ce être susceptible d’obscurantisme ?

On dit que les chrétiens, au début de l’invention de la machine à vapeur et de la locomotive, refusaient cette nouveauté et l’on se moqua de leur crainte. Aujourd’hui, les antiécologistes parlent des objecteurs de croissance comme si ces derniers voulaient revenir à l’homme des cavernes, ou, moins pire, à l’éclairage à la bougie.

L’homme de progrès que je pense être récuse ces dérisions. Il convient de trouver, dans l’immense corbeille des inventions techniques, un équilibre qui ne peut que passer par le juste discernement, dans une volonté politique mondiale du regard (amour-compassion) du plus petit des hommes. Il va sans dire que cette anthropologie, non-techniciste, porte un rude coup à l’homme occidental progressiste.

Si dans les années 70, je parlais du développement comme sacrement de salut, poussé par le dynamisme des dites « trente glorieuses » (Pacem in terris, Populorum progressio), c’était assurément dans la vision d’une gouvernance planétaire où les nantis de l’histoire ouvraient efficacement leur porte aux plus démunis. L’absolutisation du capitalisme libéral a anéanti cette espérance. Il n’en est pas ainsi et il n’en sera jamais ainsi.

En conséquence, homme de progrès, je ne peux que lutter contre le progressisme sans borne qui dans une mentalité concurrentielle écrase tout obstacle à l’enrichissement personnel.

Vouloir le progrès de l’homme, c’est inévitablement refuser le progrès des techniques qui n’œuvrent pas à l’épanouissement humain personnel et collectif.

Écrivant cela, je rejoins tout simplement la devise des années 30 de la JOC (jeunesse ouvrière chrétienne) : « l’ouvrier vaut plus que tout l’or du monde ». N’est progrès que ce qui développe l’homme dans son intégralité.

Progrès contre progressisme consumériste. La littérature est abondante sur cette question.

Tradition

Un autre mot s’affronte à la modernité : la tradition. Être moderne, c’est regardé devant soi ; imaginer l’avenir. Le moderne est celui qui crée du neuf. Le regard vers les œuvres anciennes serait-il un obstacle à la nouveauté ?

Là aussi, il faut un sérieux discernement. Certes, il y a le risque, quand on regarde trop le passé de ne pas avoir l’imagination, le goût de l’innovation. Mais, qui, parmi les hommes, est capable de créer en demeurant libre de toute influence ? Croire que l’on peut faire du neuf à partir de rien –l’acte génial créateur absolu- c’est se prendre pour Dieu. Le moderne que je suis reconnaît qu’il y a une inévitable part laissée à la tradition. Je n’en suis pas pour autant traditionaliste.

Il faut expliquer ce mot.

Ceux qui se disent « traditionalistes » dans l’Église –comme peut-être dans le monde et en politique (être conservateur)- font remonter leur « tradition » à une période déterminée de l’histoire. En catholicisme, c’est le XVIIe siècle, voir le XVIe. Ce serait bien s’ils nous disaient eux-mêmes, d’une façon crédible, pourquoi ils entourent le concile de Trente d’une si grande vénération. N’y a-t-il pas dans leur geste une forme d’idolâtrie, comme le mot « intégrisme » tenterait de l’exprimer ? Jésus s’est affronté à l’idolâtrie de la loi mosaïque. On peut également avoir une vision idolâtre des lois de l’Église institutionnelle.

Pour un  baptisé, il ne peut y avoir qu’une seule tradition. C’est la Parole de Bonne Nouvelle que le Christ Jésus nous a donnée par l’intermédiaire des apôtres, Paul compris ainsi que les disciples de la communauté naissante. Il n’y a pas d’autre tradition que la transmission de la foi et de son contenu à partir d’un vécu évolutif selon l’Évangile.

En un mot et pour conclure

Moderne, reconnaissant l’apport des anciens, je ne peux en aucun cas me figer dans une tradition historique particulière. Il s’agit principalement d’être de son temps.


Publié dans Anthropologie

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Monnet Jean François (Besançon) 05/04/2010 21:35



Cher Michel,


Comme j'apprécie votre article en ce week-end pascal ! Les textes de ces derniers jours et de ces dernières semaines n'ont-ils pas insisté sur des paroles telles que  "voici que je crée
toute chose nouvelle" (Livre de l'Apocalypse), ou encore "voici que je je crée des cieux nouveaux et uen terre nouvelle" (Isaïe) : comment prétendre se couler dans l'Esprit sans prendre
le risque de la surprise, de la nouveauté.


A cet égard, finalement, la modernité, si chère aux artistes, depuis les figures poétiques tutélaires du XIX° siècle (Baudelaire, Rimbaud...) n'est que cose seconde, conséquence : la forme
moderne apparaît nécessairement s'il y a véritable travail dans et par l'Esprit ! Cette modernité se révèle comme une caractéristique a posteriori.


Néanmoins il reste vrai, et ainsi je partage tout à fait votre avis et vous remercie de votre engagement pour la modernité en l'Art, qu'un certain culte du patrimoine est une tournure d'esprit
qui refuse cela.


Et l'on oublie souvent de dire, que, du point de vue de l'artiste lui-même, il y a aussi ce travail d'acceptation de ce qui peut jaillir de ses mains et l'étonner, le surprendre ou le stupéfier.
Il serait si confortable de rabâcher... et de basculer du présent au passé.


Patience, il s'agit de rester dans "l'actualité de l'Esprit", c'est essentiel, et de tendre autant que possible vers une expression qui rejoigne son époque.


bien à vous


JF MONNET



Michel Durand 06/04/2010 15:35



Joyeuses Pâques. Oui, l'Evangile est toujours est une nouvelle bonne Nouvelle.