Frédéric Lenoir. Une lecture avertie de ses exposés historiques qui aide à situer l’Église pour demain.

Publié le par Michel Durand

Je recommande de nouveau la lecture des ouvrages de Frédéric Lenoir. Voir ici et ici. 

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Certes, cet  universitaire et journaliste est plutôt hétérodoxe. Mais, la présentation qu’il donne de l’Église me semble tellement utile pour aujourd’hui que j’en rends compte. De plus, ce qui ne gâche rien, son texte est agréable à lire. L’Histoire, la philosophie et la théologie de la spiritualité chrétienne, sous sa plume, se lisent comme un roman. À mon avis, une bonne vulgarisation qui, dans la force de la synthèse, permet d’obtenir rapidement une vue d’ensemble de l’Église dès origines à maintenant.

Dans le Christ philosophe, les premiers chapitres correspondent vraiment au titre. Ensuite, nous sommes plutôt dans une Histoire de l’Église. Ce n’est que dans l’ultime chapitre que nous renouons avec l’idée de philosophie. Enfin, l’épilogue, avec une méditation de l’évangile de Jean sur la Samaritaine, pourrait se suffire à lui-même comme expression des chemins à prendre pour l’Eglise actuelle.

Je me propose de vous donner ci-dessous quelques passages que je considère comme des clés de lectures pour inviter à désirer entrer plus avant dans son regard. L’esprit critique suivra nécessairement.

 

 

Le concile Vatican II

 

Il faudra attendre 1966 pour que l'Église renonce à poursuivre ce patient travail de mise à l'index. Le concile Vatican II vient de s'achever et a montré que l'Église a fait son deuil d'une société chrétienne. En 1958, Jean XXIII succède à Pie XII - un pape particulièrement réactionnaire, qui est resté silencieux sur la Shoah mais qui s'est empressé de condamner toutes « les erreurs du temps » (Humani generis, 1950), à commencer par l'initiative des prêtres ouvriers. Conscient que l'Église catholique ne peut plus rester enfermée dans cette posture sectaire, le nouveau pape convoque un concile destiné à repenser de fond en comble sa situation dans le monde moderne. Ouvert en 1962 et clos en 1965 par Paul VI, le concile Vatican II constitue un tournant capital dans l'histoire de l'Église catholique. C'est pourquoi il a été perçu par certains de ses acteurs phares non seulement comme une sortie de la logique intransigeante initiée au concile de Trente mais, mieux encore, comme la clôture de l'ère constantinienne.

Pour la première fois en effet depuis le IVe siècle, l'Église catholique prend acte de sa mission entièrement spirituelle, de la séparation de l'Église et de l’Etat, accepte les droits de l'homme et admet la liberté religieuse. Elle cesse de condamner en bloc « les erreurs du monde moderne » et prône un discernement critique constructif. L'avancée la plus significative concerne la liberté de conscience : « Le concile du Vatican déclare que la personne humaine a droit à la liberté religieuse. Cette liberté consiste en ce que tous les hommes doivent être soustraits à toute contrainte de la part tant des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu'en matière religieuse nul ne soit forcé d'agir contre sa conscience, ni empêché d'agir, dans de justes limites, selon sa conscience. »

L'Église catholique finit donc par admettre, près de deux siècles après son inscription dans le droit civil, ce principe fondamental des sociétés moderne et dont nous verrons dans la conclusion de cet ouvrage qu'il est pourtant au cœur même de l'enseignement du Christ. Ce revirement spectaculaire lui vaudra d'ailleurs un schisme : celui de Mgr Lefebvre, qui, bien plus que l'abandon de la messe en latin (retrouvée depuis grâce à Benoît XVI), n'a pas accepté ce qu'il considérait comme une abdication de l'Église devant le pluralisme et le relativisme modernes.

En fait la réalité est plus complexe. Certes l'Église catholique a opéré un virage spectaculaire et un esprit libéral ne peut plus l'accuser de vouloir régenter la société comme par le passé. Les fidèles et une bonne partie du clergé ont intériorisé les valeurs-clefs du monde moderne, à commencer par la liberté de choix des individus. Pourtant, l'institution continue d'apparaître comme dogmatique (condamnation par exemple, de la théologie de la libération) et surtout très normative sur le plan moral et disciplinaire, depuis l’encyclique « Humanae vitae de Paul VI (1975)… p. 228 ss

 

 

Histoire et progrès

 

Le progrès est le maître mot des modernes qui gouverne et éclaire leur propos fondamental : conduire, grâce à la raison, l'individu et les sociétés vers un perfectionnement sans fin, vers un monde de bonheur et de liberté. Cette notion est capitale pour comprendre la foi, l'enthousiasme, l'espérance des penseurs de la modernité, fussent-ils totalement athées. D'où vient cette idée de perfectionnement linéaire et infini de l'individu et des sociétés, idée qui apparaîtra totalement saugrenue à un hindou ou à un Chinois... et pour cause?

 

Naissance de l'idée moderne de progrès

Dans ses Digressions sur les Anciens et les Modernes (1688), Bernard Le Bovier de Fontenelle est sans doute l'un des premiers auteurs à formuler le fondement du concept moderne de progrès : si les modernes sont supérieures aux anciens, c'est tout simplement parce qu'ils bénéficient des acquis de ceux qui les précèdent et peuvent, s'appuyant sur les lumières de leur raison, jeter les prémices des progrès à venir dans un processus illimité. La proposition affirme la supériorité du nouveau sur l'ancien à partir de trois postulats : 1. Le temps est orienté de manière linéaire (flèche du temps) ; 2. L'homme est indéfiniment perfectible grâce à sa raison ; 3. L'histoire est le lieu d'une maturation progressive du genre humain, qui va nécessairement de l'imparfait au parfait. Un demi-siècle plus tard, dans ses Observations sur le progrès continu de la raison universelle (1737), l'abbé de Saint-Pierre affirme que le progrès, conçu comme une véritable loi, ne concerne pas que les connaissances de l'esprit humain, mais s'applique aussi aux société Prenant l'analogie des âges de la vie humaine, entend montrer que les sociétés évoluent aussi selon une loi de perfectionnement, à cela près qu'elles ne connaissent ni mort ni vieillesse : ce perfectionnement est infini.

Tout au long du XVIIIe siècle, les philosophes des Lumières, à de rares exceptions près (Rousseau notamment) vont reprendre et enrichir ce credo moderne, à travers l'élaboration des philosophies de l'Histoire. Dans une perspective qui reste encore religieuse, Lessing explique dans l'Éducation du genre humain (1780) que la perfection n'a jamais existé à l'origine mais qu'elle advient progressivement par l'exercice de la raison et que les bienfaits de l'éducation conduiront un jour l'homme à réaliser la promesse divine d'un âge d'or. Comme le souligne Alphonse Dupront, «désormais, le paradis n'est plus un paradis perdu, c'est un paradis promis, surtout un paradis que les hommes se préparent à eux-mêmes »… p. 200ss

 

Le christianisme invisible

 

Troisième niveau d'imprégnation du christianisme dans nos sociétés occidentale, le plus souterrain et le plus profond : ce que j'ai appelé la philosophie du Christ. En dépit de toutes les déviations qui lui ont été imposées au cours des siècles, la philosophie du Christ a réussi à imprégner profondément la civilisation occidentale jusqu'à modeler les valeurs phares de notre monde. Comme ce point a déjà fait l'objet des deux chapitres précédents, je n'insisterai pas davantage sur la manière dont s'est réalisée cette mutation d'une éthique chrétienne à une morale laïque. Ce qu'il importe de constater, c'est que nous restons imprégnés, bien souvent sans en avoir conscience, par ce christianisme devenu invisible.

Cela n'a pas échappé à Michel Onfray qui a parfaitement pointé dans son Traité d'athéologie que « l'époque dans laquelle nous vivons n'est pas athée. Elle ne paraît pas post-chrétienne non plus, ou si peu. En revanche, elle demeure chrétienne, et beaucoup plus qu'il n'y paraît. [...] En attendant une ère franchement athée, nous devons composer avec une épistémè judéochrétienne très prégnante. Le mot épistémè désigne l'ensemble des connaissances propres à une société. Or, aussi paradoxal que cela puisse paraître à beaucoup, tant la religion chrétienne semble avoir presque totalement disparu de nos sociétés, tant les signes de son effacement sont grands, elle demeure très présente à travers notre manière fondamentale de concevoir le monde, les relations entre les individus, le rapport à soi, les repères qui nous guident et qui fondent notre agir. C'est pourquoi Michel Onfray parle « d'athéisme chrétien » et souligne que : « La pensée laïque n'est pas une pensée déchristianisée, mais chrétienne immanente. Avec un langage rationnel, sur le registre décalé du concept, la quintessence de l'éthique judéo-chrétienne persiste. Dieu quitte le ciel pour descendre sur terre. Il ne meurt pas, on ne le tue pas, on ne l'économise pas, on l'acclimate sur le terrain de la pure immanence. Jésus reste le héros des deux visions du monde, on lui demande seulement de ranger son auréole, d'éviter le signe ostentatoire ».

Je partage évidemment cette analyse qui ne fait que confirmer la thèse centrale de ce livre : le message du Christ s'est échappé de l'Église pour revenir dans le monde moderne sous une forme laïcisée. Nous sommes bien d'accord là-dessus. Mais là où je diverge avec Michel Onfray, c'est sur la conclusion qu'il en tire : c'est dramatique ! Il est à mes yeux nécessaire et légitime de faire un tri critique dans le legs judéo-chrétien et lui-même donne quelques exemples - la conception de la souffrance, le rapport au corps, la bio-éthique... - tout à fait probants. Mais pourquoi rejeter en bloc tout ce qui vient du judéo-christianisme du seul fait que cela vient du judéo-christianisme ? En quoi est-ce gênant que les droits de l'homme viennent du christianisme ? Le principal, c'est bien qu'ils existent ! Y a-t-il de quoi s'alarmer parce que la devise républicaine française reprend à son compte les préceptes chrétiens de liberté, d'égalité et de fraternité ? Faut-il se mettre en colère parce que nos démocraties modernes ont mis en œuvre le principe de séparation des pouvoirs religieux et politique prôné par le Christ ? Faut-il condamner la compassion et la dignité de l'être humain parce qu'elles ont été enseignées par Jésus ?

Michel Onfray est un bon déconstructeur et je souscris à bien des critiques qu'il adresse aux monothéismes. Mais que propose-t-il à la place du Décalogue ou de la morale kantienne qui permette de dépasser la loi naturelle du plus fort et de vivre en société sans s'entre-tuer ? À la place de la règle d'or : «Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'il te fasse ~ ? À la place de l'amour du prochain, de l'idée éthique d'humanité et des autres concepts judéo-chrétiens ou issus du judéochristianisme ? En quoi consiste précisément l'épistémè post-chrétienne qu'il appelle de ses vœux ? Sur quels principes entend-il fonder les relations humaines, l'organisation de la vie sociale, le rapport à soi ? Pas un mot sur ces questions essentielles dans le Traité d'athéologie qui entend déconstruire un ordre ancien sans proposer des solutions nouvelles et pertinentes… p. 261ss

 

 

Voilà donc quelques textes.

 

Je pense revenir sur le côté hétérodoxe de F. Lenoir qui porte sur la ou les natures du Christ, vrai Dieu et –ou vrai homme… Mais même avec les erreurs évidentes que B. Sesbouë dénonce, on apprend beaucoup, ou on clarifie ses idées à la lecture de F. Lenoir.



Publié dans Anthropologie

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