Il existe une souffrance insoutenable

Publié le par Michel Durand

« On ne se suicide pas, on se libère d’une trop grande détresse ».

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Il y a longtemps que j’ai cette réflexion dans ma tête. Il semblerait que la lecture de l’entretien avec Jean-Louis Terra, publié dans La Croix, en a déclanchée la rédaction. Voir ci-dessous.

 

De septembre 2009 à septembre 2010, j’ai rencontré au moins quatre personnes qui ont fait des tentatives de suicides, et, directement ou indirectement, quatre qui ont posé le geste dont la famille a demandé la prière d’un dernier adieu.

Cela fait beaucoup. Désormais, ma prière quotidienne est lourde du poids de ces souffrances devant lesquelles on se sent bien pauvre. Que dire ? Rien. Sinon évoquer le mystère de chaque personne humaine.

Les offices liturgiques ont tous été bien préparés par les familles, parfois croyantes, parfois avouant ne pas pouvoir croire en Dieu, bon et créateur, ou disant leur athéisme. Mais que veut dire ce mot ?

Deux fois j’ai lu le message laissé par celui ou celle qui s’en est allé. Des demandes de pardon. Un désir de ne plus peser sur la vie d’autrui ; l’aveu de ne plus pourvoir supporter l’insupportable... Comment se fait-il que nous passions à côté de souffrances insondables sans nous en apercevoir ?

Un jour, à un repas de midi avec des amis, j’ai abordé la question. L’un des convives (j’avais oublié qu’il (elle) était directement concerné par cette tentation de se donner la mort) donna son témoignage : « Une pulsion de mort m’assaillait depuis plusieurs jours. Je n’arrivais pas à  lutter. Je ne ressentais pas les effets des médicaments. Alors que je marchais sur un trottoir, une personne, ouvrant la fenêtre de son appartement me regarda et me sourit. J’ai été touché par la beauté de ce visage radieux. La pulsion est passée.  Un sourire, une rencontre, même sans parole, peut faire beaucoup ».

C’est ce que j’ai lu dans l’entretien recopié ci-dessous qu m’a beaucoup éclairé.

La Croix ; vendredi 10/09/2010

Jean-Louis Terra, psychiatre (1) :

« On peut tous apprendre les gestes de "secourisme psychique" »

À l'occasion de la Journée mondiale de prévention du suicide, aujourd'hui, ce spécialiste explique que l'on peut prévenir une tentative de suicide.


MONTPELLIER, de notre correspondante


Le suicide provoque environ 10 000 décès par an en France, et l'on compte plus de 160 000 tentatives. Que sait-on de ce phénomène ?

Jean-Louis Terra : On parle plutôt aujourd'hui de « crise suicidaire ». Il s'agit d'un processus qui se déroule en plusieurs étapes. Il y a d'abord l'idée de suicide : je pense à me donner la mort, mais j'ai peur de le faire ; puis l'intention : « Je vais trop mal, cela dure depuis trop longtemps, je vais le faire » ; la programmation : comment, où et quand ? Enfin la mise en œuvre, le « passage à l'acte ». Cela peut être méthodique, organisé. La personne prévoit de se suicider loin de chez elle afin que personne ne la découvre, range ses placards. Deux questions ralentissent ce processus : comment me donner la mort ? Par quel moyen ? Et comment fermer ma vie ? Mettre de l'argent de côté pour mes proches, écrire une lettre pour essayer de les déculpabiliser...

 

Vous travaillez sur la prévention du suicide. Peut-on vraiment interrompre le processus que vous venez de décrire ?

La crise suicidaire, même très avancée, est réversible. Les gens sont ambivalents jusqu'au bout. Certains pendus se sont arraché la peau du cou en essayant d'enlever la corde. Il faut donc dépasser les idées reçues. Le suicide est un trop-plein de souffrance qui ne reçoit pas de réponse. Les gens ne veulent pas mourir, mais arrêter de souffrir. Le fait d'avoir un moyen accessible de se donner la mort, dormir avec une lame de rasoir dans sa main par exemple, peut calmer. Les personnes qui ont des idées de suicide - environ 5 % - peuvent être arrêtées si elles sont écoutées au bon moment par la bonne personne qui va constituer une bouée de sauvetage.

 

Mais écouter ne suffit pas, il faut aussi savoir réagir...

Si quelqu'un vous dit « je vais mal », ne changez pas de sujet, ne le rassurez pas bêtement en disant « cela va passer ». Au contraire, soyez curieux de l'autre, pour approfondir sa souffrance, voir jusqu'où est allée la crise. La difficulté est de contrôler ses propres émotions face à ce qui renvoie à notre propre détresse, à nos doutes sur le sens de la vie. Et d'être capable de poser des questions précises : « Est-ce que tu as été jusqu'à charger une arme pour la mettre dans ta bouche ? » La qualité des questions détermine l'efficacité de l'intervention. Cette personne était seule. Si vous osez l'accompagner aux confins des ténèbres, elle pourra poser son fardeau. L'objectif est de voir ce qui la pousse au malheur, mais aussi ce qui la retient. Si elle est vivante, c'est qu'elle a des pensées positives. Axez vos questions sur ce qui l'a arrêtée : Dieu ? Son père, à qui « elle ne peut pas faire cela » ? Ses enfants ? Etc.

 

Où en est le programme de formation d'intervenants que vous avez lancé ?

En octobre 2000, j'ai proposé au ministère de la santé de former des formateurs suivant la méthode mise en place par la psychiatre Monique Séguin au Canada. À ce jour, j'ai formé 500 binômes de psychiatres et des psychologues à la conduite à tenir face à quelqu'un en état de détresse psychique majeure. Ils ont ensuite formé d'autres professionnels, directeurs de prison, enseignants, policiers, mais aussi des bénévoles associatifs... La formation dure trois jours, comporte des jeux de rôle, des mises en situation et un matériel pédagogique important. On y apprend les « gestes de secourisme psychique », à mettre des mots sur une situation. Tout citoyen à peu près équilibré et qui a le souci de l'autre peut apprendre à entrer en contact avec quelqu'un qui va mal, à évaluer l'urgence suicidaire pour l'orienter vers la chaîne de secours : famille, urgences, médecin traitant, numéros verts... Beaucoup de personnes en détresse n'imaginent pas qu'un inconnu pourra être d'un quelconque secours. Le défi de la prévention du suicide est d'aller chercher les hommes qui souffrent en silence.

 

RECUEILLI PAR Anne-Isabelle SIX

 

(1) Professeur de psychiatrie à l'université Lyon 1 et chef de service de psychiatrie de secteur au centre hospitalier Le Vinatier, à Lyon.

 

Publié dans Témoignage

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DELTHIL Jean-Marie 15/09/2010 13:13



Oui... un visage souriant, amical, à la fenêtre d'un appartement... c'est bon - c'est vraiment beaucoup !...


 



Muriel 15/09/2010 09:52



Oui mon Père, il faut laisser la prière nous imprégner pour se libérer et se protéger de tout un système. La prière est harmonie et consolation. Si les gens savaient combien la prière nous lie au
seigneur Jésus Christ, s'ils savaient, ils ne se résigneraient pas si vite.



Muriel 14/09/2010 21:38



Nous pensons à tort qu'il est fort simple de changer nos vies et nous libérérer de nos maux. Le combat est difficile contre le matérialisme, il demande l'exclusion d'un système si nous souhaitons
survivre avec de petits moyens. Ce chemin est long et fastidieux, il faut essuyer tant de réactions malsaines, il faut une âme d'acier, et y croire, surmonter les épreuves de la vie en sus, ou
les contourner, c'est la vie.


Mais certaines vies ne sont que parcours du combattant et nombreux sont ceux qui s'épuisent à n'en plus finir, nombreux sont ceux qui délaissent cette vie pour l'autre.


Mon beauf frère s'est suicidé il y a deux ans, ce geste fou d'en finir par une overdose lente, nous a tous fait prendre conscience de nos fragilités quotidiennes, et nous a resoudés autour de
l'amour.


Combien de familles réagissent différemment, et s'éparpillent face à de tels drames ? Pour y avoir songé pour-moi même parfois, j'ai finalement opté pour la prière, j'ai plutôt préféré remettre
mes souffrances à notre Sainte vierge Marie, à Dieu et notre seigneur Jésus Christ. C'est dur, mais la prière est libératrice et harmonie...



Michel Durand 15/09/2010 09:43



Oui, et je pense à une prière qui soit plus abandon que demande. Une prière dans le repos qui apporte la sérénité. Il y a des supplications exigeantes qui transforment l’humain en tension
volontariste disposée à se rompre. Au contraire, se laisser prendre , envahir par l’Amour divin.