Il importe de s’engager dans un sérieux travail intellectuel susceptible de donner des fondations à de nouveaux projets politiques.

Publié le par Michel Durand

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Dieu, Chapelle Sixtine, Rome, Vatican
création des astres

Mais Dieu n'est pas un juge

 

Vendredi dernier, j’ai eu le bonheur de rencontrer un jeune militant situé politiquement à la gauche de la gauche. Je l’imagine, le dimanche 5 mai au côté de Jean-Luc Mélanchon. Pourtant, il ne semble pas être en total accord avec cette politique. C’est que, explique-t-il, tout le monde continue à miser sur la croissance alors qu’on s’aperçoit bien que celle-ci est une illusion. Au hasard des pages de son « Manifeste » je note : « La société de consommation a façonné un homme qui voulait dépasser ses limites, devenir un demi-dieu, en accélérant sans cesse les cadences. Cet homme se livre aujourd’hui à une course contre la montre : trouver dans  un temps compté les solutions à un désastre environnemental qu’il continue lui-même d’engendrer, en accélérant sans cesse la machine. »

Nous n’avons pas parlé de christianisme, d’évangile ou de religion ; mais vu son discours le mot « spirituel » aurait pu être prononcé. En fait, rien de tout cela. Seulement l’idée de la force, du pouvoir, du devoir des intellectuels fut souvent abordée. Pour la première fois de ma vie (il est vrai qu’en matière de politique, je reste un peu un demeuré), j’ai entendu parler d’entrisme intellectuel. Certes, je connais l’entrisme, mais pas l’entrisme intellectuel auquel j’ose ajouter, suivant la teneur des paroles de ce jeune, l’entrisme spirituel.

« L'entrisme est la pratique qui, pour une organisation, consiste à introduire de manière concertée dans une autre organisation, (parti politique, syndicat, association…), certains de ses militants afin d'en modifier l'orientation et la ligne d'action. Le but, pour l'organisation qui pratique l'entrisme, est d'accroître son poids et son influence en cherchant à obtenir des postes clés dans une organisation préexistante ou à y détenir une forte influence ».

J’ai alors abordé la différence entre la pensée politique et la pensée philosophique. Aujourd’hui, après mon homélie de dimanche dernier, j’ajoute la pensée pastorale. Toutes ces pensées se doivent à la vérité et l’harmonie devrait exister entre elles ; pourtant, des nuances s’inscrivent à l’intérieur de chacune de ses démarches. Si le philosophe se donne à la quête de toute la vérité avec intransigeance, le politique doit penser à une évidente efficacité : des compromis sont indispensables. Le pasteur, quant à lui, ne peut agir dans l’oubli de la miséricorde et de l’amour, comme l’explicite Monique Hébrard parlant de chrétiens, hors clous de la morale catholique, qui  « considèrent l’Église comme leur mère et pensaient que les évêques et les prêtres se comporteraient avec eux comme le Bon Pasteur qui aime ses brebis, les écoute, les appelle par leur nom ». Pure faiblesse dirait Pascale ; faiblesse, justement qui conduisit les jésuites du XVIIe siècle au laxisme.

Le débat demeure. Il me faudra le reprendre.

En attendant, je communique  pour débat la réflexion de Jean-Marc Eychenne publiée dans La Croix du 5 mai 2013.

 

 

Quelles sont les conditions d’un engagement durable des jeunes chrétiens dans le champ « politique » ?

P. Jean-Marc Eychenne, vicaire général du diocèse d’Orléans :

 

« Il s’agit de passer d’un engagement affectif parfois un peu superficiel à un engagement rationnel, libre et mûrement pesé. Ce qui suppose de sérieuses assises philosophiques, sociologiques et historiques. La pensée aura besoin de se structurer, de s’affermir. Peut-être dans de petits cercles de réflexion. On ne pourra se dérober à un travail anthropologique nous obligeant à mettre au clair la vision de l’homme qui sous-tend de tels engagements. Les concepts de “loi naturelle”, de “crise de civilisation” ou encore d’“écologie humaine” ne peuvent constituer seulement des sortes d’incantations et auront besoin d’être problématisés avec tous les courants marquant les cultures contemporaines. On ne pourra pas faire l’économie d’un véritable travail intellectuel  : d’écoute et de compréhension du Magistère de l’Église et de “traduction” de ce qui a été reçu pour tenter de le partager, non pas avec des arguments d’autorité (appuyés sur l’Écriture et la Tradition), mais avec des arguments de raison, accessibles à tous.

Cela demande aussi de s’engager dans le dialogue et la rencontre. Nos convictions ne sont pas encore solides quand elles n’ont pas été éprouvées dans le dialogue. Sans quoi, on risque de se trouver dans cet auto-référencement contre lequel le pape François nous met en garde. Un nombre important de catholiques pratiquants sont favorables au mariage homosexuel. Les jeunes présents sur les lieux de mobilisation ont-ils pris le temps de dialoguer avec ces catholiques défendant une autre position que la leur  ? C’est indispensable pour favoriser la maturation des engagements et la cohérence des prises de parole, des slogans choisis et des actions menées.

Cet engagement se devra d’être au-delà des partis et des clans. La frontière des consciences ne coïncide pas avec les limites étroites et enfermantes d’un parti ou d’une orientation politique. Les chrétiens peuvent se retrouver plus volontiers dans tel ou tel courant de pensée, mais, en dernière analyse, ce qui importe, c’est qu’ils soient au Christ. En fin de compte, il convient de suivre sa conscience, son intelligence éclairée par la foi et non un esprit de clan.

Il n’y a qu’une catégorie de moyens qui soient respectueux de “tout l’homme et de tous les hommes”, et ils nous sont indiqués par le chemin de la non-violence. Sans cela, les mouvements les plus extrémistes se développeront sur le terreau du sentiment de frustration (de ne pas avoir été entendus et respectés) et d’une radicalité mal orientée et mal comprise.

Notre temps doit relever des défis si considérables. Il ne lui sera pas possible de le faire sans s’appuyer sur un véritable travail de la pensée. Certains jeunes ayant perçu, à l’occasion de ces mouvements sociaux, un véritable déficit en ce domaine, s’engageront-ils dans un sérieux travail intellectuel susceptible de donner des fondations à de nouveaux projets politiques ? Les verrons-nous s’engager dans les mois qui viennent sur d’autres dossiers ayant trait aussi au respect de la dignité des personnes ? Migrants, Roms, personnes en fin de vie, sans domicile, âgées ou handicapées… Qu’il serait beau que cette puissance de mobilisation montre qu’elle est capable aussi de se saisir d’autres causes  ! Verrons-nous émerger un christianisme sociétal (nous disions jusqu’alors “social”)  ? Une nouvelle génération, que Jean-Paul II appelait de ses vœux, quittera-t-elle le scepticisme et l’absentéisme au regard de la chose publique, pour choisir de s’y engager  ? Ce pourrait être la bonne nouvelle de la mobilisation de ces derniers mois. Mais tout reste encore à faire… »

 

RECUEILLI PAR C. H.

Publié dans Politique

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