Il y a une grande distance entre ce que nous lisons dans la Bible et la pratique des chrétiens ; peut-on parler de perversion du christianisme ?

Publié le par Michel Durand

Toujours avec  Chrétiens et pic de pétrole voici un texte de Jacques Ellul, LA SUBVERSION DU CHRISTIANISME, p. 11 - 15.

On peut également lire ce ui fut posté le 10 janvier

Lire aussi, à la suite, un commentaire signé Blaise, à propos de cet auteur protestant.

 

fiche54261.jpgLES CONTRADICTIONS

"Toute la Révélation du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob revient incessamment là-dessus : l'homme qui mettra en pratique les commandes de Dieu vivra (par exemple Lv 18,5 -Nb 9,29-Éz 20,11). Tu mettras en pratique ces commandements... L'Éternel te commande de mettre en pratique... (Dt 25,16 ; 27,10). Et réciproquement, le mal et la mort sont liés à l'absence de mise en pratique ou encore à la pratique des usages des autres peuples, aux coutumes abominables (Lv 18,30) et l'on met en opposition radicale l'Écoute et la Pratique : ils écoutent mais ne pratiquent pas (Éz 33,31). Or, cette importance décisive de la pratique est exactement reprise par Jésus, presque dans les mêmes termes. Les fidèles sont ceux qui écoutent et qui mettent en pratique (Lc 8,21). Et il y a une parabole à ce sujet que l'on entend habituellement fort mal : à la fin du Sermon sur la Montagne (Mt 7,24-27), il y a la parabole célèbre de l'homme qui construit sa maison sur le roc ou sur le sable, la première est solide et résiste à la tempête et aux torrents, la seconde s'effondre. En général on dit que le roc c'est Jésus lui-même. Mais ce n'est en rien la parabole !

Jésus dit : celui qui entend ces paroles et les met en pratique est semblable à un homme qui construit sur le roc. Autrement dit ce qui est le roc c'est l'Écoute et la Pratique ensemble. Mais la seconde partie est plus restrictive : celui qui écoute les paroles que je dis et ne les met pas en pratique est semblable à un homme qui a bâti sur le sable. Là sans doute seule la mise en pratique est en question, et nous pouvons dire que la pratique est le critère décisif de la vie et de la vérité.

Or, dans la première génération chrétienne il n'y a aucun doute à ce sujet. Paul le rappelle sans cesse avec force1 lui qui était le théologien du salut par grâce : « Ce ne sont pas ceux qui écoutent la loi qui sont justes devant Dieu mais ce sont ceux qui la mettent en pratique qui seront justifiés. Quand les païens qui n'ont point la loi font naturellement ce que prescrit la loi [ ... ] ils montrent que l'œuvre de la loi est écrite dans leur cœur ... » (Rm 2,13-15). On a voulu, obstinément, mettre en contradiction une théologie de la foi chez Paul et une théologie des œuvres chez Jacques, mais ceci est radicalement inexact.

Paul a sans cesse insisté sur l'importance critique de la pratique. Ce n'est pas pour rien que chacune de ses lettres s'achève par une longue « parénèse » montrant que la pratique est l'expression visible de la foi, de la fidélité à Jésus. Et il résout la contradiction coutumière dans le texte fondamental de l'Épître aux Éphésiens : « c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Ce n'est point par les œuvres afin que personne ne se glorifie. Car nous sommes son ouvrage, ayant été créés en Jésus-Christ pour de bonnes œuvres, que Dieu a préparées d'avance afin que nous les pratiquions » (Ép 2,8-10).

Le « chevillage » de ce texte est essentiel. Ce qui est rejeté, mis à bas c'est l'autojustification, c'est la glorification de soi par soi, c'est l'autosuffisance de l'homme pour la conduite de sa vie, pour accomplir le bien, etc. Sauvés : c'est par la grâce et non par les œuvres, mais justement pour que nous ne puissions pas nous glorifier par des œuvres. Par ailleurs, il est indispensable de faire ces œuvres, car elles sont préparées d'avance par Dieu, elles sont dans le « plan » de Dieu, et quant à nous, nous sommes créés afin de pratiquer ces œuvres. Ce n'est pas Dieu qui accomplit les œuvres, c'est nous qui en avons la responsabilité. La mise en pratique est alors chez Paul à la fois le critère visible que nous avons sérieusement reçu la grâce, et que nous sommes effectivement entrés dans le Plan de Dieu. Donc pour Paul, dans la droite ligne de Jésus, la pratique est la pierre de touche de l'authenticité. Nous sommes donc bien en présence d'une constante millénaire.

Dès lors ceux qui attaquent le christianisme sont parfaitement habilités à le faire à partir de la pratique désastreuse qui fut la nôtre. Les attaques de Voltaire, d'Holbach, de Feuerbach, de Marx, de Bakounine2 pour ne citer que ceux qui nous concernent le plus directement sont entièrement exactes. Et au lieu de se défendre contre elles et de faire une maladroite, inutile, méprisable apologétique, il faut écouter leur attaque, prendre au sérieux ce qu'ils nous disent. Car ils démolissent le christianisme, c'est-à-dire très exactement le dévoiement que la pratique chrétienne a fait subir à la Révélation de Dieu.

Il ne faut pas le résumer, comme on l'a fait trop souvent, en une opposition entre le pur message de Jésus, et puis soit l'affreux Dieu des Juifs soit le détestable Paul, mensonger interprète. Il y a une cohérence parfaite entre tout ce que nous pouvons savoir de Jésus le Christ et la révélation du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob et il y a aussi cohérence parfaite entre l'Evangelium Christi, des Évangiles et l'Evangelium de Christo, de Paul entre autres.

Quant à dire que les Évangiles eux-mêmes, tels que nous les avons, ont été falsifiés, tripatouillés par la première ou la seconde génération des chrétiens pour faire coïncider Jésus avec leur message et leur proclamation, cela ne peut se soutenir qu'au nom d'un Jésus refabriqué par tel ou tel moderne au gré de son idéologie, le Jésus socialiste, le Christ monarchiste, le Jésus « historique », le Jésus prolétaire, le Jésus doux poète, le Jésus violent révolutionnaire ou le Christ arlequin... mais cela ressortit exclusivement de l'invention individuelle. Non, l'attaque des antichrétiens est parfaitement légitime et doit être entendue telle quelle comme l'attestation de l'effroyable distance que la pratique chrétienne a créée par rapport à la Révélation.

Or, la difficulté tient justement en ce qu'il est impossible de dire : « Certes, notre pratique est mauvaise, mais voyez donc la beauté, la pureté, la vérité de la Révélation. » Nous avons insisté sur l'unité des deux. Il faut absolument le bien comprendre. Il n y a pas de Révélation connaissable hors de la vie et du témoignage de ceux qui la portent. C'est la vie des chrétiens qui atteste de qui est Dieu, et quel est le sens de cette révélation. « Voyez comme ils s'aiment », et c'est à partir de là que commence l'approche du Révélé. « Si vous vous déchirez entre vous, vous n'avez pas en vous l'amour de Dieu », etc. Il n'y a pas une pure vérité du Dieu de Jésus-Christ à laquelle nous pourrions renvoyer en nous lavant les mains de ce que nous faisons nous-mêmes. Si le chrétien n'est pas conforme dans sa vie à sa vérité, il n'y a plus de vérité. Et c'est pourquoi les accusateurs du XVIIIe et du XIXe siècle ont eu pleinement raison de remonter de la pratique de l'Église à la fausseté de la Révélation elle-même. Il nous faut comprendre que, en n'étant pas ce que Christ demande, nous rendons le tout de la Révélation mensonger, illusoire, idéologique, imaginaire, et ne portant plus aucun salut, par conséquent nous sommes acculés à être chrétiens ou à reconnaître la fausseté de ce que nous croyons. Telle est l'épreuve irrécusable de la pratique.

Nous devons admettre qu'il y a une distance incommensurable entre le tout de ce que nous lisons dans la Bible et puis la pratique des Églises et des chrétiens. Au point que je puis parler valablement de perversion, de subversion, car, je le montrerai, la pratique a été en tout l'inverse de ce qui nous était demandé. Cela reste pour moi une question véritablement insoluble. Kierkegaard l'a rencontrée, en son temps. Il y a répondu à sa façon. Il faut aujourd'hui tenter autre chose, un autre chemin et reprendre cet examen de conscience.

 

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1) Et chez Jean nous avons cette admirable déclaration de]ésus, après avoir montré à ses disciples ce que cela signifie d'être le serviteur des autres, et leur avoir rappelé que tout fidèle de Jésus est serviteur: « Si vous savez ces choses, vous êtes heureux, pourvu que vous les pra tiqujez~ an 13,17). Là encore la pratique est la pierre de touche du salut et de l'amour.

2) Et j'y ajouterai la critique combien profonde et spirituellement pertinente de B. Charbonneau.

 

Blaise

 

·       Dans La subversion du christianisme, Jacques Ellul ne fait que reprendre un thème cher à la théologie protestante contemporaine (Bonhoeffer…) : le christianisme compris comme non-religion s’opposant à toutes les religions. C’est oublier que, dans l’antiquité, le concept de « religion » n’existait pas encore. Ce n’est que dans la période moderne – du XVe au XVIIIe siècle – que ce que nous entendons par « religion » s’est progressivement dégagé.

Ellul joue également sur l’opposition sacralisation-désacralisation, qu’il confond malheureusement avec la dichotomie non-religion (chrétienne)/religions (païennes). Voilà qui nous ramène malgré tout sur un terrain plus solide. Ayant préalablement exclu l’idée que le sacré puisse être un pseudonyme de « religion », nous pourrions très bien dialoguer avec le protestant Ellul. Par exemple au sujet de la séparation clercs/laïcs, grâce notamment aux travaux d’un Alexandre Faivre.

Nous devrions tout de même nous demander ce que les chrétiens de l’Antiquité tardive et du moyen âge voulaient signifier exactement par « sacré », si ce mot a vraiment désigné une réalité stable et unifiée sur une aussi longue période, quel était leur rapport au « sacré » et comment ils pensaient les relations sacré/profane. Ainsi, pour le médiéviste Jean-Claude Schmitt, il n’existait pas à l’époque de sacré « en soi » :

« […] le sacré n'existait pas en soi : il était donné, souvent temporairement, parce que destiné à être consommé (les espèces consacrées — le corps du Christ — étaient consommées par le prêtre et les fidèles ou ne demeuraient qu'un temps bref dans la réserve eucharistique du tabernacle) ou à être légitimement rendu à la sphère profane : ainsi pour les vases liturgiques, dont le métal précieux, une fois fondu, retrouvait sa valeur marchande. » (SCHMITT Jean-Claude, Les corps, les rites, les rêves, le temps. Essai d’anthropologie médiévale, Paris, éd. Gallimard, coll. Le Grand Livre du Mois, 2011, p. 47.) J’ai isolé un passage de son argumentaire complet. L’article vaut la peine d’être lu en entier : http://ccrh.revues.org/2798

Quoi qu’il en soit, le protestantisme n’a pas fait disparaître le sacré, il s’est contenté de le déplacer. Ellul n’a donc pas tort de dénoncer un « monumental échec historique ». Reste à savoir s’il a raison de substantifier et de totaliser à ce point le sacré. Il existe une multitude de rapports au sacré, qui ne peuvent être arbitrairement réduits à l’unité. Le fait que nous soyons des créatures vivant dans le temps et l'espace rend de toute façon difficile une suppression du sacré.


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