Il y avait des endroits avec de très beaux levers ou couchers de soleil. J’allais m’asseoir et je contemplais la nature. C’était rituel.

Publié le par Michel Durand

Je remercie Robert qui a partagé avec ses amis ce récit paru dans la revue Réforme

 

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voir dans "Réforme"

 

Jean Saltarel :

Depuis quelques jours, les anciens otages du Mali commencent à s'exprimer dans les médias (avec certes beaucoup de difficultés !)

Par contre je ne comprends pas que les médias n'aient pas relevé l'interview de Daniel Larribe et de son épouse à la revue protestante "Réforme", que je trouve admirable; est-ce parce qu'elle détonne dans l'ambiance générale et qu'elle fait appel à d'autres ressorts que l'émotion populaire... ?

Le récit de Daniel Larribe, otage libéré

Propos recueillis par la rédaction : 

Daniel Larribe, libéré le 29 octobre, est venu avec sa femme Françoise raconter à Réforme trois ans de vie dans le plus grand dénuement. Son désert.


Quelques dates :

16 septembre 2010 : à Arlit au Niger, Daniel et Françoise Larribe, Pierre Legrand, Thierry Dol, Marc Féret sont enlevés par un commando d’Aqmi avec Jean-Claude Rakotoarilalao (malgache) et Alex Kodjo Ahonado (togolais).

24 février 2011 : Françoise est libérée avec Jean-Claude et Alex.

Septembre 2012 : début des mobilisations à Nantes, Nîmes, Marseille…

22 juin 2013 : des manifestations dénoncent partout en France les 1 000 jours de détention des otages.
Septembre 2013 : Françoise Larribe témoigne à l’Assemblée du Désert et lors de « Protestants en fête ».

29 octobre 2013 : libération des quatre otages.

30 octobre 2013 : arrivée en France.

 


Quelles étaient vos conditions de détention ?

Daniel Larribe : Nous étions gardés par un groupe de sept à quatorze moudjahidines [combattant de la foi au nom du Djihad, ndlr], qui avaient deux véhicules, un chef et un imam. Tous les deux mois, il y avait un changement d’équipe. Nos gardiens avaient entre 20 et 30 ans, parfois, ils étaient plus jeunes, ce pouvait être des adolescents de 15 ans. Nous communiquions avec eux, mais c’était le strict minimum. Nous étions un peu à l’écart, dans notre coin. On nous fixait un périmètre de promenade, le long de rivières asséchées. Nous avions le droit de remonter de 100 ou 200 mètres en amont et en aval. Nous avions quelques consignes comme l’interdiction de nous couper la barbe. Certains de nos gardiens parlaient quelques mots de français, et nous, nous avons appris quelques mots de tamachek, la langue des Touaregs, ou d’arabe. Par la suite, nous avons eu des gardiens anglophones, venus du Nigeria ou du Ghana. D’autres étaient hispanophones, des Sahraouis des îles Canaries. Nous n’avons jamais rencontré de gardes français, même si on nous a dit qu’il y en avait.

Étiez-vous avec les autres otages ?

Daniel : Nous sommes restés ensemble les quinze premiers jours, puis nous avons été séparés. Thierry, Françoise et moi d’un côté ; Marc, Pierre, Jean-Claude (un Malgache) et Alex (un Togolais) de l’autre. Puis, Françoise, Jean-Claude et Alex ont été libérés. Je suis resté avec Thierry, et Marc avec Pierre. Nous nous sommes revus à trois reprises par la suite. D’abord, en mai 2012, nous sommes restés trois semaines ensemble. En discutant, nous nous sommes aperçus que nous étions proches les uns des autres, même si Marc et Pierre étaient plus à l’est que nous. Puis nous avons été séparés. Lors de l’opération Serval, nous avons été exfiltrés par des moudjahidines qui voulaient nous éloigner des zones de combat. Dans la nuit, nous avons été transportés à l’ouest du Mali, vers une zone que nous ne connaissions pas du tout. Nous avons été ensemble environ 50 jours. Comme Pierre et Marc pouvaient écouter Radio France International, ils nous donnaient des nouvelles politiques, du monde. C’est fin février 2013 que j’ai appris que François Hollande était le nouveau président de la France. J’ai aussi appris que Abou Zeid, le chef des moudjahidines qui nous gardaient, avait été tué le premier jour de l’opération Serval [intervention militaire au Mali, qui a débuté le 11 janvier 2013, ndlr].

Saviez-vous que la France préparait une opération militaire ?

Daniel : Au début de notre détention, il y avait une surveillance aérienne intense, avec un quadrillage systématique, qui faisait penser qu’une intervention aérienne ou terrestre était en préparation. Parfois, la nuit, ils prenaient des photos infrarouges. Nous pensions que c’était les prémices d’une intervention. Puis, il y a eu le coup d’État au Mali. Nous en avons été informés par les moudjahidines eux-mêmes. À ce moment-là, nos périmètres de promenade ont été restreints. Ils ne voulaient pas qu’on se fasse repérer ni que nous soyons attaqués par des snipers.

Étiez-vous en contact avec la population locale ?

Daniel : On voyait des bergers qui côtoyaient les moudjahidines. C’était des sympathisants.

Françoise : Parfois, on nous disait de rester sous les arbres, car il y avait des mouvements de troupeaux. Une nuit, où il faisait très froid, on a essayé de s’abriter en fabriquant une cabane. Ce sont les ânes et les troupeaux qui ont tout mangé !

Daniel : Il y avait du monde, et des alliances entre les bergers et les moudjahidines. Ces derniers leur distribuaient des vivres : de la farine, des pâtes, de la sauce tomate. Mais après l’opération Serval, il y a eu une sorte de blocus, et les vivres s’échangeaient plus difficilement.

Comment occupiez-vous votre temps ?

Daniel : Les journées étaient très longues et, en même temps, les semaines passaient très vite. Je me suis aperçu que si j’avais un emploi du temps structuré, les journées finissaient par se dérouler sans que je m’en aperçoive. Tout d’abord, au réveil, il y avait la préparation du thé. Puis, nos gardiens faisaient du pain qu’ils nous servaient avec du lait. Ensuite, le repas du milieu de la journée, et enfin le repas du soir. Entre temps, il y avait des endroits avec de très beaux levers ou couchers de soleil. J’allais m’asseoir et je contemplais la nature. C’était rituel.

Comme je suis intéressé par la botanique, j’écrivais les caractéristiques des herbes que je voyais. Je faisais une fiche sur chaque plante, je décrivais aussi leurs conditions d’adaptation au climat et la dissémination des graines. Géologue de formation, j’observais aussi les phénomènes d’érosion des roches. Je me disais que je jouais au petit Théodore Monod.

Pour écrire, vous aviez du papier…

Daniel : J’ai obtenu un cahier de brouillon de 60 pages. J’écrivais très serré car je ne savais pas si j’en aurais un autre. En fait, j’en ai eu un deuxième, mais je les ai perdus lors de l’opération Serval. Un missile a atteint notre véhicule, et ce n’était pas la peine d’aller chercher ce qui pouvait rester. Nous étions partis nous cacher dans des rochers à 200 mètres d’une rivière asséchée, mais nous avions laissé nos affaires dans la voiture.

Françoise, comment avez-vous vécu l’intervention de la France au Mali ?

Françoise : Je savais que les otages étaient sous les bombes. Je l’ai dit au président Hollande. Je pouvais comprendre l’opération Serval, mais je ne comprenais pas que l’on engage la vie de quatre Français pris en otages sur place. À ce moment-là, on a eu très peur. Les quatre familles étaient très conscientes du danger.

Daniel : Quand ça a commencé à sentir le roussi, les moudjahidines nous ont exfiltrés. En fait, ils nous protégeaient. Ils dissociaient les problèmes qu’ils avaient avec la France de la façon dont ils traitaient leurs otages. Ils nous ont nourris et soignés. Ils respectaient le Coran qui dit que les prisonniers doivent être nourris, soignés et mis en sécurité.

Pour occuper votre temps, que faisiez-vous d’autre ?

Daniel : Je me projetais et mes pensées étaient très débridées. Je pensais à ce que j’allais faire en rentrant. Thierry n’était pas très bavard, mais nous avons parlé de nos vies professionnelles. Nous avions des échanges sur des choses matérielles. Thierry aussi se projetait sur le retour, je l’encourageais à libérer son imagination, à se faire plaisir en pensée. Par contre, c’était difficile de tenir un calendrier à jour. Donc, on établissait un lien entre la date et le numéro du département correspondant, avec son chef-lieu. Cela nous permettait de ne pas nous tromper.

Françoise : Au début, Daniel avait des cailloux, puis on a eu l’idée des départements. Par contre, cela parlait à notre génération, mais pas à celle de Thierry. Donc, on lui en a beaucoup appris sur les départements français, et lui sur ceux de la région parisienne et des DOM-TOM !

Daniel : Avec ce système, je savais quand avait lieu l’Assemblée du Désert. Ce jour-là, je chantais "À toi la gloire" en boucle. Cette année 2013, comme je n’étais pas complètement sûr, je l’ai fait pour le 1er et le 8 septembre. J’imaginais l’assemblée, les pasteurs et je chantais.

Françoise : C’était une communion d’esprit extraordinaire, puisque nous parlions de Daniel et des autres otages au Désert. Je me souviens aussi du premier Noël que nous avons passé dans le désert. Je trouvais que c’était très biblique, ce dépouillement.

Aviez-vous des moments de culte dans votre désert ?

Daniel : Je suis catholique, mais j’ai pris mes distances avec les religions révélées. Je suis croyant en un Dieu universel, qui a créé les lois de l’évolution. Pour moi, l’important, c’est la Parole. Je m’émerveille de la Création, du lever et du coucher du soleil, de l’adaptation des plantes au milieu désertique. Ça, c’est merveilleux.

Vous avez donc réussi à rester dans l’émerveillement sans tomber dans la colère ni la vengeance…

Daniel : Nous éprouvions de la compassion pour certains de nos gardiens qui étaient jeunes et malléables. Je me souviens d’un jour de bombardement, un gamin a dissimulé sous sa veste un sachet de lait en poudre pour nous le donner en catimini. Je pensais aussi que dans notre malheur nous avions de la chance, car nous étions bien traités.

Françoise : Nous étions dans des relations humaines. Un jour, je me suis évanouie, et nos gardiens étaient très embêtés. Nous n’avions pas beaucoup mangé. Alors le jeune Moussa a sorti de sa poche un morceau de pain pour me le donner. Mais je suis sûre que, s’il avait eu l’ordre de nous tuer, il l’aurait fait.

Daniel : Dès que nous avions des pensées négatives, nous les chassions. Quand je m’effondrais, je prenais une plante, j’en faisais la description, et puis ces pensées négatives partaient. Françoise : J’ai pensé à ces peuples qui ont vécu l’exode, les juifs et les Tziganes pendant la dernière guerre. Et à la chanson de Béranger : « Vous n’aurez pas ma fleur, celle qui pousse à l’intérieur, fleur cérébrale et fleur de cœur. »

Comment ne pas se laisser détruire ?

Daniel : Au début, on croyait vraiment qu’on allait être libérés rapidement. J’ai attendu deux mois après la libération de Françoise, et là je me suis dit qu’il fallait s’organiser car ça allait être long.

Françoise : On a vécu toute une série de complications dans ce dossier, entre le coup d’État au Mali, la personnalité d’Abou Zeid, la prise des autres otages, l’opération Serval… et la rivalité entre les canaux de négociation. Il faut souligner le travail de Jean-Marc Gadoullet [le négociateur qui a fait libérer Françoise, ndlr]. Je n’ai pas tous les éléments pour comprendre pourquoi il a été écarté, mais la libération des otages était devenue sa raison de vivre.

Est-ce douloureux de ne pas tout savoir ?

Françoise : Je suis embêtée pour ceux qui ont tout fait pour nous aider, qui ont donné un temps considérable de leur vie. Mais, en ce qui me concerne, en savoir plus ne m’aidera pas à vivre.

Françoise, le fait d’avoir été otage avec Daniel vous a-t-il servi ?

Françoise : Je pouvais vivre ce qu’il vivait et ne pas être dans des fantasmes. C’est délirant vu la situation, mais dans cette attente, à certains moments, je voulais y retourner. Mais je savais que ce n’était ni possible ni réaliste.

Daniel : J’étais sans doute mieux loti que Françoise car j’avais des nouvelles de moi-même. J’imaginais qu’elle se faisait du mauvais sang pour moi.

Françoise : Joëlle Kauffman, la femme de Jean-Paul [détenu au Liban pendant trois ans, libéré en 1988, ndlr] m’avait dit quelque chose qui m’avait un peu rassurée : les cinq ou six premiers mois sont les plus durs, après on entre dans une bulle. On avait vécu les moments les plus durs ensemble, ça m’aidait un peu de me dire qu’il était dans une bulle. Mais c’était de plus en plus insupportable de me coucher le soir en l’imaginant sur sa couverture, dans la solitude du monde, et de me réveiller et de savoir qu’il devait vaincre une nouvelle journée. Moi non plus, je n’avais plus de repères temporels. Oui, pour les 1 000 jours, et les trois ans, c’était important de faire quelque chose, mais, moi, je ne comptais plus.

Daniel, que pouvez-vous nous dire sur votre retour ?

Daniel : C’était hallucinant. Toutes ces caméras, les hommes politiques, les ambassadeurs, le président du Niger... On a dû subir les affres protocolaires au Niger, puis à l’aéroport de Villacoublay. On avait l’impression d’être des potiches. Alors qu’on essayait de se protéger, de rester dans la bulle où on vivait là-bas, soudainement, la coquille a cassé. Lorsque sur le tarmac, François Hollande nous a proposé de prendre le micro, nous n’avons pas pu. Nous avions déjà dit dans l’avion que nous ne souhaitions pas parler. Nous étions dans une fragilité psychologique, nous ne connaissions qu’un côté des choses, c’était difficile de prendre la parole sans avoir partagé avec nos familles. J’ai d’ailleurs fini par dire au ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, qu’ils avaient failli nous dézinguer lors de l’opération Serval !

Françoise, vous avez dû apprendre à composer dans le jeu médiatique et politique…

Françoise : Je n’ai jamais été persuadée qu’il fallait médiatiser leur situation. Je craignais d’être instrumentalisée. Mais je sentais bien que, pour le gouvernement, c’était une épine d’avoir des otages. Les moyens déployés étaient-ils les bons ? Il faut reconnaître que mes déplacements ont été facilités par Areva qui n’a pas souhaité communiquer mais qui m’a beaucoup soutenu matériellement.

Ce temps vous a-t-il changé ?

Daniel : Je prends les événements de la vie avec plus de distance. Quand on revient et qu’on voit l’actualité d’un monde cocooné, on ne comprend pas. À côté de tout ce que nous avons vécu, les gens qui râlent à propos de petits détails, on ne comprend pas.

Avez-vous un ressentiment quelconque ?

Daniel : Nous n’avons pas de ressentiment face au gouvernement, à Areva, grâce à une certaine sagesse. On ne veut entrer dans aucune polémique. On ne veut pas se laisser détruire par des ressentiments.

Françoise : Le mal fait partie de la vie. On cherchait quand nous étions otages ensemble quel sens donner à tout cela, pour ne pas se laisser dévorer. Peut-être que c’est l’âge. Mais je ne veux pas parler d’«épreuve », parlons plutôt d’accident de la vie. Je ne crois pas à l’épreuve envoyée pour voir si on résiste bien.

Daniel : Je n’ai vu qu’une seule facette, celle de la façon dont nous avons été traités. Or, nous n’avons pas été maltraités, juste privés de liberté. On nous a même sauvés de nos propres troupes. On était compatissant avec le sort de nos gardiens.

Françoise : J’en veux plus aux gens qui les ont manipulés, comme Abou Zeid, mais pas aux gardiens qui exécutent les ordres. À quoi bon ? On a expérimenté la vanité du monde, du pouvoir. J’ai côtoyé des mondes étrangers à ce que je suis. Cette expérience fait partie de ma vie.

De l’extérieur, on a le sentiment que ces trois ans ont été moins longs pour Daniel que pour vous, Françoise…

Françoise : Oui, car j’ai dû tout gérer : les rencontres avec les politiques, les comités, très solidaires, les relations avec les autres familles. Avec elles, les relations se sont créées au fur et à mesure, et surtout à partir de l’opération Serval, car nous avons tous eu très peur.

Et maintenant ?

Françoise : C’est notre semaine médiatique et administrative. On veut ensuite remercier, rencontrer les comités. Les mairies souhaitent que Daniel vienne lui-même décrocher la bannière qu’elles avaient accrochée. Mais il y a près de cent mairies. On va essayer d’organiser et de regrouper.

Daniel : Et après on pourra passer à autre chose.

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Une force si tranquille, un si grand calme

Nathalie Leenhardt 

Impossible à l’ensemble de l’équipe de ne pas assister à cette rencontre exceptionnelle. La veille, Françoise Larribe nous avait appelés : Daniel et elle-même souhaitaient s’exprimer dans Réforme, avant de le faire dans d’autres journaux. Une façon de nous remercier d’un soutien régulier, une manière aussi de témoigner sa reconnaissance à toutes les paroisses et tous les protestants qui les avaient soutenus. C’est peu dire que nous étions émus et honorés de cette confiance.

L’entretien de deux heures s’est fait simplement, ponctué par de gros éclats de rire. Daniel a de l’humour et une capacité d’autodérision remarquable. Cet homme au regard bleu d’acier ne se prend pas au sérieux, ni ne prend la posture du héros. Pourtant, il en est bien un, à sa façon si humble. Son calme nous a bluffés. Il raconte combien il a vécu dans une bulle, comment il s’est protégé, comment il a su chasser quand elles apparaissaient ses pensées négatives, se plongeant dans l’émerveillement d’un coucher de soleil ou de la complexité d’une plante du désert. On le sent en paix, loin de toute idée de vengeance, de ressentiment... De cette expérience, il dit avoir pris de la distance face à la vanité des choses. À ses côtés, sa femme approuve, contredit, précise. La complicité et l’amour qui circulent entre eux impressionnent. Vivre ces moments nous redisent combien notre métier peut être précieux…

 

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Publié dans Témoignage

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