Indignés ! Révoltés ! Révolutionnaires. Aujourd'hui la révolution semble impossible. Pourtant, un effort même individuel fait bouger les choses

Publié le par Michel Durand

L’approche systémique montre que les systèmes complexes, comme notre société actuelle, ne se maintiennent que par un état d’équilibre entre différentes contraintes (économique, politique, sociale, morale, etc.). Une modification d’une quelconque de ces contraintes entraîne nécessairement un ré-équilibrage du système, et donc un déplacement. Cela peut nous inciter à l’optimisme, dans la mesure où chaque effort allant « dans le bon sens », même limité, même individuel, ne sera pas perdu et peut contribuer à faire bouger le système.

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Je vous livre, avec joie, la réflexion de Jean-Luc, suite au laboratoire de chrétiens et pic de pétrole et de l’Espace Saint-Ignace, que nous avons eu samedi dernier et je vous invite à entrer dans la danse des contributions.

De la révolution aux révoltes – Jacques ELLUL – 1972, pp 427-433

Réflexions sur le texte : De la révolution impossible

Ce texte analyse l’impact de la croissance des techniques sur la possibilité de remise en cause de la société et de ses valeurs dominantes. Pour Ellul, les techniques possédées par le pouvoir lui permettent une maîtrise de toute tentative révolutionnaire ; il reconnaît cependant que ces techniques peuvent être utilisées par les révolutionnaires eux-mêmes. Surtout, la croissance de la société technicienne permet au pouvoir de dominer sans utiliser de contraintes violentes, qui passeraient mal dans l’opinion publique. Enfin, l’approche technicienne entraîne un désintérêt pour la politique, visant plutôt à apporter des réponses techniques aux problèmes posés, sans remise en question de fond. Dans une société où les valeurs et les opinions sont mouvantes, la société technicienne a su mettre en place une structure solide et stable, ayant pour Credo « la croissance économique, l’excellence technique et la nécessité de l’organisation ».

Il me semble que ce point de vue, sans doute très pertinent dans les années 60, peut et doit être relativisé, voire modifié en ce début du XXIe siècle.

Si les moyens techniques, et notamment informatiques, permettent en effet une connaissance plus précise des personnes et donc un pouvoir accru, ils sont au service de la société de consommation, et des entreprises souvent multinationales, plus qu’au service du pouvoir politique et d’une certaine répression. L’analyse scientifique de nos surfs sur Internet, de nos réactions dans un supermarché ou face à une publicité, permettent de connaître nos centres d’intérêt et de proposer des produits plus attractifs. Des additifs chimiques sont ajoutés aux produits que nous consommons pour nous en rendre dépendants (cigarettes…)

Le pouvoir politique, peut-être échaudé par les systèmes nazi et communiste et leurs dérives de contrôle de populations entières, a, au contraire, un à-priori négatif face aux techniques pouvant maîtriser la vie privée, même s’il est tenté, au nom de l’efficacité et de la lutte contre le terrorisme, d’y faire appel (caméras de surveillance). Les écoutes et autres « flicages » sont encadrés législativement, et les dérapages entraînent des scandales capables de faire chuter un président (scandale du Watergate en 1974). Une Commission Informatique et Liberté indépendante est en place, en France et au niveau européen, pour contrer les pratiques immorales des entreprises et des administrations, avec de lourdes amendes à la clef (22 milliards réclamés récemment à Google). Il n’est donc pas exact aujourd’hui d’affirmer que « personne ne réagit en face de l’utilisation de l’ordinateur pour le contrôle de la vie privée et la concentration des renseignements sociaux ».

Affirmer que la « violence n’est pas dans le style technicien » me semble une erreur d’appréciation. Les grandes sociétés « techniciennes » n’hésitent pas à utiliser la force pour venir à leurs fins, notamment dans les pays d’Amérique latine.

Ce qui fait contrepoids, me semble-t-il, est le poids croissant de l’opinion publique, et la pression médiatique. Des entreprises comme Nike ont été fragilisées par la dénonciation de l’exploitation d’enfants dans leurs usines. Les lobbies (nucléaire par exemple) ou les grandes administrations ont mis en œuvre toute une politique de « concertation » et de « communication » (voire de désinformation…) pour mener à bien des projets sensibles.

Une norme (ISO 26000) a été mise en place en 2010, pour contribuer à une responsabilité sociétale des organisations. Cette norme a été approuvée internationalement et a été l’objet d’une négociation très large, incluant des entreprises et administrations, mais aussi des ONG, des groupes de consommateurs, des représentants du monde du travail.

Même les états et les régimes politiques sont amenés à tenir compte de l’opinion publique. Quelques manifestations en France ont pu montrer le pouvoir de la « rue » face à un gouvernement pourtant assuré d’une solide majorité parlementaire (CPE). Des ONG (les Dominicains…) ont place à l’ONU pour dénoncer des scandales politiques.

Affirmer que le « technicien n’est pas politique » me semble également un peu rapide. Pour l’anecdote, trois membres de notre groupe de travail ont une formation d’ingénieur… Il me semble que les choses ont bougé depuis 1970.

En effet, les prétentions des techniciens à trouver les solutions par la technique ont été mises à mal par plusieurs affaires retentissantes (amiante, sang contaminé, vache folle, OGM, gaz de schiste, aspartame, antibiotiques, hormone de croissance, PCB, dioxine, etc.) montrant les limites du pouvoir scientifique. L’écologie et la prise en compte de la complexité des impacts environnementaux ont également joué pour décrédibiliser cette foi aveugle en un scientisme capable d’un paradis pour l’homme. Même si les progrès scientifiques peuvent avoir des retombées tout à fait positives, elles n’échappent plus au soupçon, parfois irrationnel, et au « principe de précaution ». La réglementation REACH a entraîné les hauts cris des géants de la chimie, car on leur demandait d’analyser les conséquences de leurs produits sur l’homme et la nature avant de les commercialiser ! 

Le « calme ouvrier » me semble beaucoup plus lié à une perte de confiance dans les grandes utopies qui ont pu porter les mouvements révolutionnaires. De même que le paradis scientiste, le paradis politique a été mis à mal par les dérives des totalitarismes sensés faire le bonheur de l’homme contre son gré. Le risque est grand – et on le perçoit dans l’avenir incertain des « printemps arabes » - de prise de pouvoir par des mouvements extrêmes.

L’inertie du technicien me semble entretenue par le système et son organisation. De même que le bon petit fonctionnaire qui était un rouage du système nazi se défendait en disant « obéir aux ordres », de même le technicien est souvent cantonné à une obligation de performance à l’intérieur de son cadre de compétence, les décisions étant prises à un niveau « supérieur » hiérarchiquement. C’est ainsi que le technicien va analyser avec beaucoup de compétence comment augmenter la productivité et baisser les coûts, et proposera à sa direction telle ou telle solution technique ou organisationnelle (mécanisation, délocalisation, réorganisation) dont les effets environnementaux, sociaux ou sociétaux « ne sont pas son problème ».

Cependant, les nouvelles technologies, et notamment les réseaux sociaux et Internet, ainsi que la mentalité informatique, ont amené à des prises de position que l’on peut qualifier de politiques et de philosophiques, notamment le principe de mise en commun de l’information et de gratuité. Au delà du sujet du piratage des données culturelles, se sont développées très rapidement des initiatives telles que Wikipédia » et autres univers « Wiki », ainsi que de nombreux logiciels gratuits (freeware) et « open source » (modifiables librement) qui s’opposent à des géants comme Microsoft (Open Office).

Comme le montrent les travaux de René THOM sur la théorie des catastrophes, les situations de crises - et les bouleversements révolutionnaires - s’observent lorsque les systèmes sont trop rigides pour accepter une évolution progressive des choses. On observe alors un bouleversement brutal, un basculement d’un comportement de soumission à un comportement plus agressif, assez imprévisible mais latent.

Par ailleurs, l’approche systémique montre que les systèmes complexes, comme notre société actuelle, ne se maintiennent que par un état d’équilibre entre différentes contraintes (économique, politique, sociale, morale, etc.). Une modification d’une quelconque de ces contraintes entraîne nécessairement un ré-équilibrage du système, et donc un déplacement. Cela peut nous inciter à l’optimisme, dans la mesure où chaque effort allant « dans le bon sens », même limité, même individuel, ne sera pas perdu et peut contribuer à faire bouger le système. Mais cela doit également, à mon sens, nous inviter à l’humilité, car il ne suffit pas d’avoir raison (sur la décroissance par exemple !) pour faire bouger le système, et la « révolution » n’est pas un « passage obligé » pour cela. Il me semble qu’une étude des conditions de l’efficacité d’une action systémique serait tout à fait intéressante…

 

Jean-Luc NAOURI

11-11-2012

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Jean-Marie Delthil 15/11/2012 09:16


Oui : je cois également (comme bien d'autres !) en l'action personnelle et responsable, de bonne volonté - même (extrêmement) limitée - pour contribuer à faire advenir un monde meilleur (le
'Règne de Dieu' pour celle et ceux qui croient et qui connaissent le Christ).


Oui : je crois en Dieu, sans Lequel rien de cela ne serait possible...