je souhaite que l’art contemporain ouvre à l'au-delà de la matière ; spirituel, de l'ordre de l'âme, de la vie intelligente, de l’esprit

Publié le par Michel Durand

Mardi soir, une conférence-concert-débat. J'ai de nouveau présenté le sens d'un art sacré actuel  :

La BASA en est à sa 9ème édition. Jusqu’au 21 décembre à St Polycarpe ; mais elle s’est aussi ouverte en d’autres lieux : Sanctuaire St-Bonnaventure, Espace Saint-Clair à Brignais, église Saint-Thomas à Vaulx-en-Velin où une descente de croix très contemporaine et fortement expressive peut y être vue en permanence (acquisition par la paroisse) ; ou encore à la Maison diocésaine de Lyon. Voir les dates sur les dépliants.

 

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Vaulx-en-Velin : La biennale d’art sacré actuel investit Saint-Thomas

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Le thème choisi cette année est Fragilité, le titre : Fragiles ; il conduit à nous réinterroger nous, visiteurs sur le sens de la vie et la manière dont nous vivons nos joies et nos peines.

La vie est semée de surprises et d’obstacles et nos fragilités profondes sont sans cesse mises à rude épreuve. L’artiste les traduit dans ses œuvres, le visiteur les retrouve dans son regard. Il y a une communication, un dialogue entre ce que ressent le créateur d’une part et le visiteur d’autre part. L’œuvre montrée invite à une transcendance, un passage, une translation d’homme à homme. C’est ce que j’appelle la transcendance horizontale. Une communication de l’un à l’autre, de l’un vers l’autre. Si le créateur s’avère être Dieu, je parlerai, selon nos habituelles conventions, de l’Autre avec un « A » majuscule. Le tout autre (Lévinas). Reconnaître en l'homme une capacité et un désir d'infini ; ce que j’appelle la transcendance verticale.

La fragilité de l’homme s’inscrit dans la kénose du Christ au sens où lorsque Dieu consent à descendre jusqu’aux conditions serviles et les plus fragiles de l’humain en prenant notre condition humaine, il rejoint nos fragilités à travers la petitesse. Christiane Collin intitule son œuvre : un triptyque : fragile, mais pas démunis. Autrement dit, les œuvres tentent de nous montrer le lien entre fragilité et grandeur.


Le thème Fragilité est ainsi présenté dans le cahier des charges :

Nés fragiles, nous terminons notre vie dans la fragilité et le milieu de nos existences est inévitablement parsemé d’expériences de fragilisations que nous cherchons à éviter sans jamais parvenir à y échapper tout à fait. Tout semble indiquer que notre condition humaine nous inscrit dans une tension permanente entre une robustesse jamais acquise et une fragilité toujours latente. Dans une société prônant avant tout les idées de contrôle, de perfection, d'indépendance, quel sens donner à la fragilité humaine ? Peut-on l’appréhender comme une richesse, quelque chose qui aide à grandir ? Fragilité implicitement jugée dangereuse, interdite, par un monde qui rêve aussi de répétition infaillible et de robotisation. Mais fragilité qui ouvre, parfois, des failles libératrices insoupçonnées. 

Kénose du Christ ; kénose de Dieu face au désir de performance.

« Comment penser le rapport entre la transcendance –Dieu au-delà- et l’immanence –Dieu en nous, parmi nous ? Un verset des Psaumes semble d’abord écarter ce rapport : « Les cieux sont à l’Éternel, mais la terre, Il l’a octroyée aux fils de l’homme ».

Le thème de la descente du divin est largement développé dans la théologie sous le nom de « kénose » ou humilité de Dieu consentant, (selon Emmanuel Lévinas,) à descendre jusqu’aux conditions serviles et les plus fragiles de l’humain. Souvent en effet, dans la Bible, Dieu est présent et sensible aux souffrances des hommes. Il est nommé dans les Psaumes : « Celui qui guérit les coeurs brisés et panse leurs blessures ». S’Il réside dans les hauteurs, Il « abaisse ses regards » et porte son souci vers la femme stérile plus désespérée que l’indigent. De nombreux textes bibliques et commentaires associent la puissance de Dieu à son humilité, sa proximité à la souffrance : « Il est aussi dans les cœurs contrits et humbles, pour ranimer le coeur des affligés » dit Isaïe ».

Ceci dit concernant le thème de cette année, il me semble important de préciser, d’une façon plus générale, le sens des mots utilisés dans le contexte d’une biennale d’art sacré actuel.

 

Actuel

Depuis 2002 – la première exposition fut en 1996 -  nous n’employons plus le concept d’art contemporain, celui-ci étant désormais réservé à une expression artistique qui, au dire des historiens d’art, se serait arrêtée dans les années 70 / 80. Avec le mot Actuel, nous parlons désormais de Biennale d’Art Sacré Actuel.

L’art contemporain serait devenu l’art académique, officiel, celui qui se maintient dans le domaine public par, justement, des commandes publiques. Depuis Marcel Duchamp, la valeur de l’art serait passée dans le champ de la valeur marchande, boursière. Nous parlons donc d’art actuel. On pourrait également parler d’art vivant.

 

Sacré, saint, spirituel, religieux – quelles différences ?

Ces mots ne sont pas interchangeables et il importe de bien saisir le sens de chacun pour aborder une exposition d'art sacré actuel.


Sacré 

Au XIXe, voire au siècle dernier, dans une société chrétienne, le mot sacré est utilisé pour signifier l'art du culte des Églises chrétiennes. Ainsi, parler d'art sacré, c'est évoquer l'art d'Église. L'art sacré est un art religieux au service du culte, explique toujours le « Petit Larousse ». La musique sacrée est musique religieuse. Et dans les programmes des festivals de musique sacrée, nous rencontrons de nombreuses pièces liturgiques des XVIIe et XVIIIe siècles.

Aujourd'hui, la chrétienté n'étant plus, malgré diverses tentatives de restauration, le mot sacré s'applique spontanément à toute réalité tournée vers les réalités dites supérieures, transcendantes. L'art sacré comprend autant de christs que de bouddha, d'enluminure iconique que d'abstraction géométrique musulmane, de Dieu trinitaire que de Shiva.

On dit qu'une réalité est sacrée pour signifier que l'on doit manifester envers elle un respect absolu, car elle s'impose par sa haute valeur. Les lois de l'hospitalité sont sacrées, intouchables. Jadis, et peut-être aujourd'hui dans certains milieux religieux, les vases du culte étant sacrés, seuls les prêtres, parce que consacrés au culte, pouvaient les toucher. Le mot « tabou » est alors parfois utilisé pour signifier l'interdiction de toucher à cause du caractère sacré (ou impur). Ce sera un totem, un bosquet, un arbre chargé d'esprits que personne ne pourra approcher.

L'art sacré imprime donc une distance qui va engendrer le respect indiquant que, face à l'homme, quelque chose d'important se passe. Le caractère de l'oeuvre en transcende la matière et l'homme qui la contemple est lui-même invité à transcender sa propre nature humaine.

En ce sens, le sacré est païen. Mais je donne à ce mot tout son contenu positif. Le païen, contrairement à l'athée, croit en l'existence de réalités et valeurs transcendantes qu'il respecte.


Saint 

Seul Dieu est saint car il est l'Unique à être souverainement pur et parfait. Si un homme, une femme reçoit le qualitatif de « saint », ce ne sera qu'en communion avec le Saint suprême. En effet, Dieu sanctifie les êtres, les rend saints quand ceux-ci acceptent librement de se laisser sanctifier par le Créateur de toute chose. Une personne, un objet sanctifié dans sa relation avec l'unique Saint devra alors montrer une vie exemplaire à l'image de Celui qui l'a rendu saint. En Orient chrétien, par exemple, on va jusqu'à affirmer qu'une icône est sainte parce qu'elle est le reflet, le sacrement, du divin. Elle rend Dieu visible. On dit même qu'elle contient Dieu. Elle est le ciel sur la terre. La vénération due à l'icône est donc directement liée à Dieu. C'est dans ce contexte de croyance que se développa la guerre contre les images saintes car, certaines personnes pieuses et crédules pensaient toucher Dieu en embrassant une icône. On dit même que des moines diluaient dans l'eau l'or gratté des images des saints pour en boire les vertus. Cette pratique n'était-elle pas proche de l'idolâtrie ?

Sans aller jusque-là, soulignons que la vénération des images saintes incite à mener une vie exemplaire sur le plan moral et religieux.

L'oeuvre sainte sera transcendante dans la mesure où elle conduit le regardant hors de lui-même pour l'acheminer à plus de perfection. Entrer dans le Saint des Saints du Temple, c'est s'approcher de Dieu, être en sa présence. Rappelons à ce propos cet enseignement de la Bible. Dans la tente, dans le Saint des Saints du sanctuaire, entre les ailes des anges du propitiatoire, là où il n'y a rien, là où se trouve le vide, Dieu est. Est saint ce qui conduit à Dieu.


Religieux 

Déjà avec le mot « saint », nous avons donné un contenu. Nous avons parlé de vie exemplaire, de désir, sinon de réalité, de pureté, de perfection, d'absolu. Avoir l'Amour absolu, parfait, c'est être divinisé par le Très-Haut. Tout cela ne peut se produire sans histoire. La soif de perfection se concrétise dans des tranches de vie précises qui font l'Histoire. On entre alors dans le religieux qui structure, dans un art de vivre particulier, les élans vers la transcendance, la religion étant un ensemble de croyances et de dogmes définissant, en une culture particulière, le rapport de l'homme avec le sacré.

La peinture religieuse raconte une histoire, celle d'un saint, d'une sainte ou d'une terre sainte, avec pour mission d'inviter les spectateurs à imiter la vie sainte. La peinture religieuse incite à la piété. Elle est édifiante et peut susciter une attitude religieuse dans laquelle l'affectivité et la sentimentalité risquent de l'emporter sur les raisons de croire communément reçues. L'image pieuse au contenu historique, catéchétique sera-t-elle oeuvre d'art ? Pas obligatoirement. Le XIXe siècle, avec un appauvrissement théologique de l'expression artistique, montre, dans l'image saint-sulpicienne par exemple, une effrayante perte de qualité artistique qui fera dire aux critiques d'art contemporain : « il n'y a plus d'art sacré contemporain possible ». Effectivement, argumentent-ils, ce ne sont pas trois ou quatre artistes s'essayant dans l'art d'Église au milieu du XXe siècle, ou en ce début du XXIe, qui créent un mouvement, un style comme il a pu en exister jusqu'au XVIIe. On assiste à un art religieux qui n'est ni artistique, ni sacré, et encore moins spirituel.


Spirituel 

Que l'oeuvre soit sacrée, sainte, religieuse, que serait-elle si elle n'était pas spirituelle ? Il me semble que, pour rejoindre l'un des buts précédemment présentés, ou les trois à la fois, la création artistique, actuellement, se doit d'être spirituelle. Mais, n'en a-t-il pas toujours été ainsi ? Dans le contexte culturel que nous connaissons, vu l'athéisme et la sortie de l'Église du monde, vu la mondialisation des religions, vu les diverses quêtes areligieuses de transcendance, j'appelle art sacré actuel l'expression artistique qui incite l'homme à sortir de l'envahissement matérialiste de l'existence. Qu'il trouve en elle le moyen de sa transcendance. Soit une transcendance horizontale. On quitte l'objet exposé, sa prouesse technique pour entrer en communion avec son auteur. De la « chose » créée, vue et admirée, on passe au créateur. Soit sa transcendance verticale. L'oeuvre portant à la contemplation et à la reconnaissance du Créateur non créé, on est transporté vers le Tout-Autre, la valeur absolue qui nous dépasse infiniment.

L'idolâtrie contemporaine consiste à ne valoriser que l'objet, le considérant uniquement en ce qu'il est en lui-même. On le place dans une ambiance muséale, le posant sur un socle, sur un piédestal et organisant tout, autour de lui, pour que ne soit considérée que la matière. L'« oeuvre » se suffit à elle-même et n'a rien d'autre à dire que son existence valorisée. Matérialisme ?

Contre cette tendance, je souhaite donc que la création artistique contemporaine s'ouvre à l'au-delà de la matière. Elle est, en conséquence, spirituelle, le spirituel étant de l'ordre de l'âme, de l'esprit, de la vie intelligente et morale dans le respect des valeurs fondamentales de l'être humain et des limites qu'il doit nécessairement se donner pour obtenir son plein épanouissement. Il y a de l'écologie et de l'objection de croissance matérielle dans l'art. Moins de productions techniques pour plus de grâce. Ainsi, pour répondre aux attentes dont le monde à aujourd'hui vraiment besoin, plus que religieux, ou d'église, ou chrétien, l'art contemporain se doit d'être spirituel. Je viens de dire « contemporain » ; en fait j'aurais dû dire « actuel », car l'art contemporain, devenu « académique », s'est arrêté dans les années 70.

 

 

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