Joseph Wresinski

Publié le par Michel Durand

T.C. du 13 octobre 2011 Hors-Champ

 

 

Hélas, je n'ai pu voir !

Le 18 octobre, France 3 programme le téléfilm Joseph l'Insoumis, une fiction inspirée d'une tranche de vie du Père Joseph Wresinski. Une occasion de découvrir un homme qui a révolutionné le regard sur les pauvres.

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Joseph Wresinski devant la commission des Doits de l'homme de l'ONU

Genève, 20 février 1987

 

Ni béatification ni Panthéon. Dans la liste des grands hommes à qui la patrie, et plus encore l'Église, devraient être reconnaissantes, quelle place est faite au Père Joseph Wresinski surnommé en son temps - ceci explique peut-être cela - le « curé de la racaille » ?


La France lui doit non seulement un rapport mémorable voté en 1987 par le Conseil économique et social, la Journée mondiale du refus de la misère le 17 octobre, la dalle aux victimes de la misère sur le parvis du Trocadéro à Paris, mais également pour partie l'existence des bibliothèques de rue, l'instauration de l'ex-RMI, le combat pour le droit aux vacances pour tous... Sans oublier l'essentiel : la reconnaissance de l'expertise des plus pauvres à l'origine du fameux (quoiqu'encore timide) « partenariat » avec eux, de plus en plus prôné par le mouvement associatif et même l'ONU.

Ce prêtre atypique est également le père du « Quart-Monde », un terme qui fait écho aux « Cahiers du Quatrième Ordre », celui des pauvres journaliers, des infirmes, des indigents, l'ordre sacré des infortunés, rédigé lors des États généraux de 1789 par Louis-Pierre Dufourny de Villiers. Le Tiers-État ne regroupait alors qu'une partie de la population puisqu'il fallait payer six livres d'impôt pour en faire partie. [Donc les pauvres, ce quatrième ordre, n’étaient donc pas représentés. Et à cette époque cet effort a été vain : le quatrième n’a pas été accepté - n.d.l.r.]

Autant dire qu'en offrant aux plus exclus une communauté, un honneur, quasi une noblesse, celle des militants du Quart-Monde, cet héritier tout à la fois des Évangiles et des Lumières, des Droits de l'Homme et de la doctrine sociale de l'Église, dépassa les ambitions révolutionnaires.

Bidonville

Mais remontons aux racines, en cette année 1917 durant laquelle naît le 12 février à Angers, troisième d'une fratrie de quatre enfants, un fils d’immigrés : mère espagnole, et père polonais très vite évanoui de l'horizon familial. Ce gosse rachitique grandit dans la violence, les moqueries, le manque, la honte. Le petit Joseph sert la messe à 5 ans au couvent du Bon Pasteur contre un bol de café au lait, une tranche de pain beurrée le dimanche et surtout 2 francs par semaine. Il n'a comme habits que ceux trop courts ou trop longs que donnent les dames patronnesses. Le logis glacé est habité par les courants d'air. Dans ce sombre tableau, une lumière pourtant, sa mère : « On a été humiliés, mais elle nous a toujours remontés et grâce à elle, nous avions une identité... Ma mère imposait la force des pauvres. »

Devenu apprenti pâtissier, le jeune garçon découvre la Jeunesse ouvrière chré­tienne (JOC). Une véritable école de formation. Voir-Juger-Agir ; c'est exactement le programme qu'il va suivre lorsque, après son ordination le 29 juin 1946 et une rapide incursion dans la condition de vicaire à Tergnier puis de curé de campagne à Dhuisel, dans l’Aisne, il se retrouve le 14 juillet 1956 au camp des sans-logis de Noisy-le-Grand. Dans cette France de l'après-guerre dont les fruits de la reconstruction sont loin de profiter à tous, d'énormes bidonvilles ceinturent la capitale. Dans la boue de ce camp, sur le terrain dit du « Château de France », s'entassent 252 familles sans espoir.

Tel un Moïse moderne, Joseph Wresinski va devenir le porte-parole d'un peuple en haillons, son peuple, qu'il entend libérer. Il loge comme les autres dans un « igloo », un abri en fibrociment en forme de demi-cylindre.

L'évêque de Versailles l'aurait mieux vu dans un lieu plus digne d'un serviteur de l'Église. Parlons-en de la dignité ! C'est justement elle que cet homme en soutane râpée ne cesse de prêcher à ses compagnons d'infortune. Vade retro caritas alemonisa (l'aumône) : il commence par renvoyer tous ceux qui viennent distribuer soupes et vêtements puis s'attache à faire prendre conscience aux habitants qu'ils peuvent collectivement refuser leur sort. Au fil des années, une chapelle, un jardin d'enfants, un club Art et Poésie, une laverie, un salon d'esthéticienne, un atelier pour les jeunes et les adultes, sont édifiés.

Une association se monte, pionnière du Mouvement qui se dénommera Aide à Toute Détresse (ATD). Plus surprenant, l'homme d'action organise des colloques, commandite des rapports, crée un Institut de recherche sur la pauvreté

Projet de civilisation

Petit à petit, son aura dépasse les limites du camp. Si, dans certains cercles, ses propos suscitent le calomnie voire la haine, de plus en plus, de jeunes viennent lui offrir leur idéalisme et leur disponibilité. Ce meneur d'hommes sait s'entourer de personnalités. Ainsi Geneviève de Gaulle Anthonioz, la nièce du Général, à qui il explique qu'il n'est pas là « pour créer une entraide mais un projet de civilisation » et que son « éthique de l'engagement » séduit au point de devenir présidente d'ATD-Quart Monde, pendant 34 ans, pour la France.

En proposant ainsi à des personnes de milieux sociaux, de cultures et d'opinions différentes d'être alliées des plus pauvres, Joseph Wresinski revisite la fraternité, tant dans sa dimension chrétienne que républicaine. Ce qu'il réclame ce n'est pas de soulager la misère mais de la détruire. Victor Hugo le formulait déjà ainsi en son temps. Souvenons-nous également des sermons radicaux de Pères de l'Église tels que ceux de Grégoire le Grand : « Quand nous donnons auxpauvres les choses indispensables, nous ne faisons pas pour eux des dons personnels, mais nous leur rendons ce qui est à eux... »

La justice en lieu de l'assistance ; le propos n'est guère neuf mais sa formulation, articulée aux Droits de l'Homme, frappe les esprits.

Fin analyste politique, le père Joseph ne commet pas l'erreur de rentrer dans l'arène et s'il devient une personnalité incontournable des élus, des fonctionnaires, des lieux de pouvoir, de l'UNESCO, du Conseil de l'Europe..., il est plus à l'aise dans la troisième chambre de notre démocratie, le Conseil économique et social où il est nommé en 1979.

Latitudes

Dès 1961, il voyage en Inde, s'inspirant de sa rencontre avec les Tapori, les petits mendiants des gares, pour donner ce nom à la branche enfance de son Mouvement. En 1984, il visite les détenus du camp pénal de Bouaké en Côte d'Ivoire. En 1987, il signe le livre d'or de la maison des esclaves de l'île de Gorée au Sénégal. Son intuition que la lutte contre la misère concerne toute l'humanité l'amène à être l'ami et l'ambassadeur des plus rejetés sous toutes les latitudes.

Son heure de gloire, il la connaît pour lui-même et surtout pour ses frères du Quart Monde, le 17 octobre 1987 au Trocadéro à Paris lorsque devant 100 000 personnes, est dévoilée une dalle sur laquelle est gravé ce texte :

« Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l'Homme sont violés. S'unir pour les faire respecter est un devoir sacré. »

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Son décès le 14 février 1988 laisse derrière lui un mouvement international et un corps de volontaires permanents qui perpétuent son refus de l'inacceptable et son obsession de faire des plus pauvres des interlocuteurs, des décideurs.

Il est à souligner que ce mouvement, il l'a souhaité sans affiliation religieuse alors même qu'il est resté, par ailleurs, un prêtre d'une fidélité absolue vis-à-vis de son Église.

Que nous dirait sa voix de tonnerre en cette période qui voit l'exclusion prospérer, les bidonvilles réapparaître et les plus déshérités être accusés de paresse ? Un de nos grands penseurs, Michel Serres, déclare : « J'ai trouvé dans ses textes une pensée qui interrogeait, avec une vivacité surprenante et une force extraordinaire, l'Histoire, les sciences humaines, la sociologie, l'économie, la politique, la culture, et qui les interrogeait de telle façon que je conseille désormais à mes étudiants de lire les écrits du père Joseph. »

À bon entendeur **

 

* Grande pauvreté et précarité économique et sociale.

** Livres, DVD, CD sur www.editionsquartmonde.fr

 

*  *  *

Un héros de télévision :

 

Joseph l'insoumis, de Caroline Glorion, F3, mardi 18 octobre, 20h35.

 

C'est le comédien Jacques Weber qui prête sa carrure au Joseph Wresinski ré-ima­giné par la réalisatrice Caroline Glorion. Celle-ci concentre sa biographie à la période de sa vie qui se situe au début des années 1960. La grande originalité de ce film tourné dans le Sud-Ouest est d'avoir rassemblé, aux côtés des acteurs professionnels, une équipe de figurants et d'acteurs débutants de tous âges ayant l'expérience (passée ou présente) de l'exclusion et de la misère.

Publié dans Témoignage

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