Journal d’un demandeur d’asile (Extrait) - suite 2

Publié le par Michel Durand

cra3.jpgSamedi 23 décembre

Nous nous sommes levés très tôt ce matin pour dire la prière. Après cette prière, nous nous sommes recouchés. Soudain, les pas de surveillant, dans le couloir se sont arrêtés devant notre porte. La cérémonie d’ouverture terminée, la porte s’ouvre. Une surveillante apparaît à la porte. Une musaraigne. Je soulève la tête de l’oreiller et je me demande ce que cet oiseau de malheur veut encore. Elle dit : « Monsieur Présy*, vous vous levez et vous vous préparez. Je reviens vous chercher dans trente minutes. Si vous voulez, faites votre toilette. Vous allez partir, d’accord ? ».

Présy se lève, prend une serviette et va prendre sa douche sans rien dire. Sorti de la salle des eaux, il me demande :

-       Qu’est-ce que tu penses de ce qu’elle a dit ?

-       Je n’arrive pas à comprendre. Nous sommes pourtant samedi ! Peut-être t’amènent-ils au centre d’inscription ? Assieds-toi, on fait une prière, peut-être comprendrons-nous.

Je dirigeai la prière comme d’habitude, comme il le souhaitait. Je demandai à Dieu de ne pas me l’enlever, maintenant, au moment où j’avais le plus besoin de lui. Il est mon soutien et moi le sien. S’il s’en va, nous aurons tous deux cessé de résister et d’exister. J’aurais bien voulu aller à sa place, mais on aurait refusé. Après la prière, il rangea ses vêtements dans le sac à poubelle que lui avait lancé la musaraigne. (p. 236)

Ici, il est de coutume que lorsque l’un de nous part, il doit laisser des souvenirs à n’importe quel frère. Alors, mon frère Présy, ma seule famille qui me reste, m’a laissé un peigne, un shampoing et deux shorts. La musaraigne vint le prendre pour l’inconnu. Il prit la peine de lui demander où est-ce qu’elle l’emmenait. Elle répondit que tout ce qu’elle savait, c’est qu’il partait. J’aurais voulu l’accompagner jusque dans le couloir, mais cette surveillante aurait refusé. De plus, nous étions encore à l’heure de fermeture. On s’embrassa et je le vis quitter notre cellule. Une, puis deux secondes, je ne vis que son dos et la porte m’empêcha de le voir de nouveau. Je retournai m’asseoir, pris la Bible et lus quelques versets pour lui, puis plusieurs psaumes jusqu’à l’ouverture de la porte.

 Certains frères vinrent pour leurs vêtements à laver ou encore pour dire un petit bonjour. Ce fut la consternation lorsque je leur annonçai que Présy avait été emmené. Ce ne pouvait être que son rapatriement car le samedi, il n’y a que les « fils de putes » qui travaillent. Le samedi encore, il peut y avoir un transfert pour une autre prison. J’avais remarqué que les transports du samedi aboutissaient quelques jours plus tard à un rapatriement. Aller au  centre d’inscription, oui, ça se fait, et on travaille là-bas tous les jours. Je suis désormais orphelin. C’est lui qui m’avait guidé lors de mes premiers pas dans la « résistance », et si j’étais encore en vie, c’était grâce à lui**. Devais-je reconnaître qu’il avait bien fait en me sauvant ? Me sauver, afin que je souffre plus encore ? Il aurait dû laisser les choses s’accomplir, comme cela les souffrances à venir auraient été évitées.

(…)

Jeudi 4 janvier

Ce jour, il y a assez de bruit dans le couloir. Les frères courent en direction du bureau. Le silence se fait, je n’entends plus que quelques personnes qui parlent. Couché sur mon lit, je vois quelques frères renvoyés vers leurs cellules par les surveillants. C’est comme si ces surveillants voulaient les empêcher d’être ou d’aller quelque part. Mais les frères remontent quelque temps après que les surveillants soient allés vers leur bureau. J’entends à présent des

 

*    Présy est le compagnon de cellule d’Antoine et son meilleur ami.

**  Présy avait sauvé Antoine qui tentait de se suicider.                                                     6

gens discuter, exprimer leur colère et leur souffrance. C’est comme s’ils exprimaient tout cela

à des personnes muettes ou tout simplement dans le vide. J’entends parler d’isolement, de torture psychique et morale, de paracétamol, de menaces de l’administration de notre prison, d’incarcération de personnes n’ayant commis aucun délit… Tout à coup, j’entends frapper à ma porte. C’est Mohamed, ce jeune qui a quitté son pays pendant la recherche des armes de forme liquide. C’est ce dont Mohamed dit être l’objet de la guerre.

-       Antoine, on t’appelle.

-       Qui est ce « on » qui m’appelle ?

-       Ce sont des députés du parlement des 25 pays.

-       Qu’est-ce qu’ils me veulent ? Qui leur a dit que je suis ici ?

-       Ils veulent parler avec quelqu’un qui parle ta langue. Qu’est-ce que ma langue à moi vient faire dans votre discussion ?

-        Peut-être veulent-ils t’écouter, toi ?

-       Mais que viendrai-je changer de tout ce que vous leur avez dit ?

-       S’il te plaît, viens quand même.

-       C’est avec eux que vous discutez ?

-       Oui.

-       Alors, continuez votre discussion.

-       Mais viens, il faut dire ce qu’on vit ici.

Je descends du lit et suis Mohamed. Dans le couloir, d’un coup d’œil, je distingue une douzaine de personnes étrangères à notre milieu. En approchant du groupe de ces étrangers, entourés des prisonniers, je découvre aussi que plusieurs frères se plaignent. Entre autres, le plus ancien qui est là depuis neuf mois. Il se plaint des manipulations des écrits et des pratiques frauduleuses du « gros rouleau compresseur » : « Je suis ici depuis bientôt neuf mois. Suis-je un criminel ? Le criminel sait la durée de sa peine ; mais ici, pour nous autres les prisonniers que vous appelez « retenus », nous ne savons pas le temps que nous devons faire ici. Et pour quel délit ? Est-ce celui d’avoir demandé l’asile ? Ou quoi d’autre ? Quelle différence y a-t-il entre nous et un prisonnier ? Dites-le nous !

(…)

 

-       Comment avez-vous fait pour arriver dans ce pays ? me demande une députée des 25 pays.

-       J’ai pris le chemin et le bateau.

-       De quelle nationalité êtes-vous ?

-       Abouanaise*.

-       Il me semble que c’est un pays tranquille.

-       Vous avez bien dit « il me semble » ?

Elle rougit quand je réponds : « vous avez bien dit, il me semble »

-     Comment vivez-vous ici ?

La réponse à cette question serait très longue, il faudrait parler de tout : repas, menaces, tortures, isolement, traitements, avocats menteurs, irresponsables, invisibles…, des menaces tous les jours. Si vous ne faites pas ceci, isolement. Si vous faites cela, isolement… A la fin, elle me dit : « J’ai compris. Nous verrons ». 

(…)

Publié dans Témoignage

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article