La monétarisation généralisée de nos sociétés conduit à gérer nos vies comme une marchandise

Publié le par Michel Durand

Il y a quelque jour, dans une famille, je ne me suis pas senti capable de dire toute ma pensée sur l’importance d’une invitation à dîner d’une personne qui risquait de ne rien donner en retour. Nous essayons de mettre en place des équipes fraternelles d’accueil et d’accompagnements de migrants dits « sans papiers » et nous cherchons à voir qui peut accueillir puis accompagner. Alors, j’entends : « Tu sais, Michel, une soirée, c’est déjà beaucoup de temps pris sur notre vie personnelle, on ne peut pas le faire si l’on n’est pas certain d’un résultat positif ».

La mentalité productiviste vécue dans les entreprises envahit le domaine domestique. Cette mentalité imprègne même la vie de l’Église où des hiérarchies sont volontairement mises en place avec devoir de bien discerner « son N+1 » et de gérer « son N-1 ». Par ailleurs, on exige que tout contact pastoral soit financièrement autonome. En avoir la perspective relève d’une logique de vie fraternelle et communautaire ; sinon on s’enliserait dans l’assistanat. L’exiger dans des situations, par exemple de premières évangélisations, un marchandage non respectueux des personnes.


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Je reçois ce matin la chronique hebdomadaire de Bernard Ginisty. Elle alimente ma réflexion. Je vous la communique.

Accueillir le monde dans la grâce de sa naissance

 Dans la lettre à une de ses amies, le poète Rainer Maria RILKE écrivait ceci : « ma production littéraire provient de l’admiration la plus immédiate de la vie, d’un étonnement quotidien, inépuisable devant elle » (1). Socrate disait déjà que la philosophie naissait de « l’étonnement », c’est-à-dire qu’elle est le contraire d’une attitude blasée. L’esprit vit du refus de l’enfermement dans de prétendus savoirs qui nous dispenseraient d’accueillir le monde et les autres dans leur fraîcheur. Il est vrai que l’air du temps n’incite pas à cette aventure de la rencontre qui, avant de juger, accepte la générosité de l’accueil.  Trop d’experts voudraient nous convaincre que tout se répète pour nous dispenser de prendre le risque de regarder le monde avec des yeux neufs.

La monétarisation généralisée de nos sociétés conduit à gérer nos vies comme une marchandise. Principe de précaution, assurances en tout genre, judiciarisation croissante de la vie collective : tout nous pousse à ne rien risquer, mais à tout compter. La gratuité infinie de la vie et le risque de la générosité deviennent hétérodoxes dans ces comptabilités rationnelles que seraient devenues nos vies. Parfois même, une certaine éducation religieuse a encouragé des comptabilités de mérites ou de sacrifices jusqu’à faire de la vie spirituelle une variété de maquignonnage !

Quel sens peut prendre cette affirmation de la gratuité au milieu de nos foires aux marchandises et de nos foires d’empoigne ? Idéalisme boy scout ? Provocation gratuite ? J’y vois une des affirmations les plus essentielles de l’Évangile, à savoir que l’existence de tout être humain  ne se comprend ni comme nécessité, ni comme absurdité, mais comme gratuité. Affirmer cette gratuité, c’est dire que chaque être humain peut commencer, initier, créer. Seule cette capacité de création, cette générosité du don peuvent éviter que nos institutions ne sombrent dans le totalitarisme, la violence ou l’insignifiance. Nous avons tous à être « original », c’est-à-dire à nous tenir dans l’origine, dans ce lieu totalement improbable de notre naissance. Ce fait de naître, nous tentons le plus souvent de le conjurer à coup de savoir, d’avoir et de pouvoir. Face à ce qui est donné inconditionnellement, nous répondons en nous précipitant pour garder, conserver et accumuler jalousement ce qui est donné chaque matin.

Toute vie spirituelle passe par une déprise, c’est-à-dire par l’initiative d’un être humain refusant de se résigner à ce qu’on voudrait lui présenter comme un destin.  La hiérarchie évangélique exprimée par le Magnificat affirme que le plus humble geste de gratuité et de don est un commencement de l’humain irréductible à nos savoirs, nos ordres ou nos sarcasmes. Jean Grosjean, poète qui n’a jamais cessé de méditer les Écritures, écrivait ceci : « L’Évangile n‘est pas difficile d’accès à cause de ce qu’on ne saurait pas, mais à cause de ce qu’on croit savoir » (2). C’est le rôle fondamental des poètes de nous rappeler sans cesse, pour citer encore une fois Rilke, « cette naissance irrésistible qui nous ébranle » (3).

 

(1)   Rainer Maria RILKE : CorrespondanceÉditions du Seuil, 1976, page 469

(2)  Jean GROSJEAN : Araméennes, Éditions du Cerf, 1988, page 122

 (3)  Rainer Maria RILKE : op.cit. page 499


Publié dans Témoignage

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