la mort n’est pas comme telle intrinsèquement. Elle est constitutive de toute vie et elle lui donne son sel tout en lui rappelant sa finitude

Publié le par Michel Durand

Dans les échanges que nous pouvons avoir sur l’avenir de l’humanité avec les membres du laboratoire « Quelle société voulons-nous ? »  revient souvent la  question des limites.

 

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Parce qu’il est tenu, dans la ligne des philosophies libérales, qu’aucune limite n’est supportable, on considère comme réelle que l’intelligence humaine, l’individu peut obtenir tout ce qu’il désire. Il est alors question de l’ubris, de la démesure que certains esprits ne voudraient pas voir. Pourtant, tout homme a fait l’expérience des méfaits sur le corps, le psychisme, l’intelligence d’une nourriture trop abondante. Avoir les yeux plus gros que le ventre ne conduit pas au bonheur. Mais n’est-ce pas ce que vivent les pays industrialisés qui sans cesse veulent produire toujours plus, invitant pour cela à consommer sans cesse plus ?

Le développement durable, dans la mouvance du capitalisme (privé ou d’état), ne parle pas autrement qu’avec des mots emprunts de fidéisme économiste. Une croyance bien plus obscurantiste que ce qu’enseigne la tradition biblique et chrétienne. Même de penseurs athées le disent !

Nombreux courants de l’écologie, même parmi ceux que l’on ne peut qualifier d’écologie profonde, accuse le christianisme d’être à la source de l’exploitation inconsidérée de la Terre. Pour répondre raisonnablement à cette fausse accusation, il convient de rouvrir la Bible et d’en faire la lecture historique qu’il convient. Or, pour cela il ne faut pas se contenter d’une rapide approche du texte, il faut le situer dans son contexte historique, politique et religieux. Les apriori à son égard ne peuvent disparaître qu’avec la volonté sincère d’atteindre l’âme du récit. L’exégèse est le passage obligatoire pour toute personne qui ne voudrait pas en rester à une puérile approche spirituelle à tendance fondamentaliste. Disons mieux, pour atteindre le spirituel et le divin de la Révélation, un regard critique des Testaments s’avère indispensable.

Paul Valadier s’est toujours engagé dans cette voie. J’en donne pour preuve ces quelques lignes.

La mort ne serait-elle pas « le destin funeste mérité par l’homme pécheur et rebelle ? Il convient d’être en garde contre cette interprétation de la mort. Elle contribue en effet à sa façon à entretenir les illusions du posthumain que nous dénonçons… On tiendra plutôt l’hypothèse que la mort n’est pas comme telle intrinsèquement, mais qu’elle est constitutive de toute vie humaine (voire de toute vie), qu’elle lui donne son sel tout en lui rappelant sa finitude ». La pomme n’existe que sur les toiles de quelques peintres célèbres.

Je cite Paul Valadier pour présenter son ouvrage, L’exception humaine, le Cerf 2011, qui tente de répondre (tentative apologétique ?) aux attaques formulées contre la pensée chrétienne fautive de favoriser l’anéantissement de Mère Terre.

Quelle société voulons-nous ? Pour quel homme ?

Découvrir la place de l’homme dans la nature demande une anthropologie. C’est à cela que s’attaque Paul Valadier en présentant les divers courants philosophiques qui ont posé la question du comportement humain dans la Nature. Son livre, savant, jongle avec de nombreux auteurs et veut faire la vérité sur la mise en accusation. Non ce n’est pas la tradition judéo-chrétienne, et même pas Descartes qui est à la base de l’ubris infantile, mais Marx, ou plutôt ses disciples : « De manière tout-à-fait délibérée, il a bel et bien envisagé, théorisé, fixé comme but de l’aventure humaine une intégrale conquête de la nature… La société communiste aura réussi à pleinement déployer les ressources d’une telle nature qui, Marx ne semble pas en douter un instant, sont inépuisables et accessibles à tous, selon le tableau idyllique qu’il trace dans Idéologie allemande d’une société où l’appropriation privée des biens et des ressources aura disparu ». Notons enfin, « qu’une domination débridée de la nature tient en premier chef au développement du capitalisme et au rôle de la bourgeoisie, dont Marx dans le Manifeste communiste, admirait le pouvoir constamment et inéluctablement destructeur des « conditions de la production, don de l’ensemble de rapports sociaux », et, en second lieu au communisme marxiste-léniniste lui-même qui s’inscrit délibérément dans l’accomplissement de ce capitalisme, enfin dépouillé des aliénations dont il est porteur, grâce à la révolution prolétarienne ».

L’analyse du directeur des Archives de philosophie, ne se contente pas, poussé, semble-t-il, par tout ce que les écologistes écrivent, de parler de la destruction de la terre Gé, il prend comme symbole de la croyance illusoire des scientistes l’avènement d’un homme cyborg, une humain bardé de puces électroniques, de prothèses diverses qui vont suppléer à ces faiblesses, maladies, vieillissement, mort. Grâce à la science l’homme devient immortel ou, à défaut, pousse au maximum les limites de sa mort. L’homme, libéré d’un Dieu qui n’existerait pas, se veut éternel. « Au fond, écrit Paul Valadier, sous les dehors d’un progrès toujours espéré des sciences renaissent des aspirations mythiques, voilée, cachées, dissimulées, mais bien présentes comme “moteur de la recherche” chez des esprits (qui se croient) avancés. »

En marche donc vers une humanité post-mortem, un cybog-humain qui ne connaît plus la souffrance, les faiblesses, les imperfections. L’homme parfait qui se fabrique lui-même ! Notre anthropologie ne peut que  combattre cet infantile vision démente de la victoire contre la mort, en retrouvant le sens de la finitude des Grecs, la sagesse ancestrale contenue dans les psaumes… le message du Christ, Verbe devenu chair, qui montre donc l’union entre la matière et l’esprit, l’âme se mouvant dans un corps.

Le respect de la nature ne deviendra pas adoration de la nature, nouvel animisme.

Des limites sont mises, infranchissables. L’homme dans son mystère ne peut que vivre avec. Paul Valadier parle d’anthropologie négative. Qui peut prétendre connaître l’homme dans tous se méandres ?

La lecture du texte de Paul Valadier, à mon avis, n’est pas facile. Souvent, je me suis vu devant des pages qui se présentent  sous la forme d’un résumé d’histoire de la philosophie sur une question précise à la veille d’un examen.

Sa partie centrale, au moins dans la question qui me préoccupe avec Chrétiens et pic de pétrole me semble être le chapitre qui parle de la révélation chrétienne. Ne faudrait-il pax commencer par ces pages avant d’aborder les savantes présentations des auteurs au cours des siècles ? Il est également bon de lire sa ƒinale en tout premier. 

Bref un livre qui semble être utile de lire à plusieurs afin d’avoir un échange à son propos.

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Blaise Join-Lambert 29/04/2013 01:50


L’inculpation du christianisme, considéré comme le principal responsable de l’exploitation illimitée de notre environnement naturel, est
révélateur, au fond, d’un rapport fantasmé aux origines. Certains apologistes chrétiens partagent un travers similaire, lorsqu’ils vous expliquent que toute la dynamique de la modernité
occidentale était contenue en germe dans le christianisme primitif. Dans les deux cas, nous aurions une cause lointaine qui se serait progressivement développée pour conduire inexorablement à ses
effets contemporains, bénéfiques ou maléfiques – quelques millénaires plus tard. Pour élaborer ce genre de grands récits, uniformément linéaires, ceux qui s’y adonnent sont bien obligés de
simplifier considérablement la réalité historique, de pratiquer les amalgames à outrance et d’exclure le nouveau et l’imprévu de leur mécanique bien huilée. Sur quelques millénaires, excusez du
peu !


Comme le remarquait l’historien Jean-Baptise Fressoz : « Le problème de ces grands récits de la crise environnementale, c’est qu’ils
manquent de spécificité. En prétendant dévoiler les sources du mal, ces récits sont à la fois intellectuellement fascinants et politiquement inoffensifs : remettant tout en cause, ils ne
s’attaquent à rien. […] Le problème aussi c’est que ces formes de récit occultent des formes de production, des formes de pouvoir, des formes de pensée qui nous ont fait vraiment entrer dans
cette logique de la crise environnementale. » (Jean-Baptiste Fressoz, « L’Apocalypse Joyeuse : une histoire du risque technologique », Centre Rabelais, Montpellier/3 avril
2013 http://www.msh-m.tv/)


D’ailleurs, le rapport des chrétiens à la nature a varié suivant les époques. En ce qui concerne le cas plus spécifique des animaux, Eric
Baratay dans son ouvrage, L’Eglise et l’animal (France, XVIIe-XXe siècle), Paris, Le Cerf, 1996) dégage quatre grandes périodes pour les temps modernes et contemporains : « La
première (v. 1600-v. 1670) place l’animal juste en dessous de l’homme et lui accorde un rôle religieux important. Un regard nouveau, en grande partie issu de la Réforme catholique, s’impose dans
un deuxième temps (v. 1670-v. 1830), dévalorisant l’animal, le rejetant de l’univers divin, rompant sensiblement avec le modèle précédent dont certains traits subsistent cependant sous le poids
de la tradition. La troisième période (v. 1830-v. 1940) est complexe, puisque les clercs oscillent entre la fidélité aux sentiments antérieurs, le retour à ceux des débuts du XVIIe siècle et
l’adoption de conceptions nouvelles, forgeant ainsi une synthèse originale avec des éléments disparates. L’époque actuelle (v. 1940 à nos jours) est celle de l’éclatement du monde catholique
entre une tendance majoritaire réalisant un détachement sensible vis-à-vis de la nature et une autre, minoritaire, approfondissant une volonté de protection issue de la période précédente. »
(page 10)


Le travail de Baratay relève, évidemment, de l’histoire des représentations : on peut sérieusement douter que le cartésianisme des clercs
du XVIIIe siècle ait eu un réel impact sur les rapports que la majorité des gens entretenaient avec les bêtes. Cartésianisme utilitaire d’ailleurs, l’opinion combattue étant le matérialisme des
libertins.

Michel Durand 01/05/2013 19:50



Merci Blaise pour ce commentaire. Je souhaite que nombreux lecteurs visiteront le site mdh de Montpellier.


Personnellement je vais approfondir ce sujet en lisant les auteurs cités. Et je me permets de communiquer votre post aux membres de CPP.


A suivre.