La Pastorale

Publié le par Michel Durand

 

 Dans les temps difficiles actuels tant pour la Cité des hommes que pour la Sainte Eglise de Dieu, la lucidité sereine est de rigueur pour prendre acte des oppositions et tensions dont nous souffrons tous ; des départs de fidèles pour rejoindre un  schisme silencieux ; etc…

L’heure est au courage pour bien analyser, évaluer, trouver des modes spécifiques d’action.

Parmi les chantiers à ré-ouvrir il y a celui de la Pastorale, en priorité : il est susceptible de remettre autour de la même table de travail et d’espérance, des personnes capables de gérer oppositions et tensions, de rejoindre des brebis en rupture d’unité…


 Reste la redoutable question de l’agent pastoral dont l’action dépend, en très grande partie, de ses connaissances, non seulement du mystère chrétien, la Source, mais encore des hommes et femmes de ces temps actuels.


La pastorale est habituellement précisée par des compléments : soit de terrain sur lesquels elle s’exerce, soit de personnes auprès desquelles elle est en situation de service. Ainsi, il est question de pastorale liturgique et sacramentelle, la PLS, de la Santé, du Tourisme, des Jeunes, des vocations, etc…  Il y en a beaucoup d’autres : l’encyclopédie Théo en recense quelques 41 et ce chiffre n’est certainement  pas exhaustif. Dans tous les cas, il s’agit de pastorales « spécifiques » qui répondent soit à des terrains soit à des personnes ayant leur identité propre.

 

L'ambiguité du concept de "Pastorale" :  

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François Boucher. A Summer Pastoral. Detail. 1749. 263 x 201 cm. Wallace Collection, London, UK.


En revanche, le genre qui définit la compréhension de la pastorale, prise en elle-même, n’est pas habituellement abordé. Cette omission voudrait-elle dire que l’intelligence ou son contenu irait de soi pour tous les utilisateurs ? L’expérience et la prudence invitent toutes deux à vérification… Non ! le sens du mot « pastorale » ne va pas de soi. Les questions de vocabulaire sont plus importantes qu’il n’y paraît à première vue. Elles déterminent en fait la justesse de la pensée et, partant, son efficacité, ce qu’exprimait Malraux, ministre de la culture en son temps, avec une image saisissante : « raisonner avec un vocabulaire inexact, c’est peser avec de faux poids … » et « bonjour » les dégâts !

 

  1. 1.    LA PASTORALE DANS L’ANTIQUITE :

 Dans l’Antiquité principalement grecque et latine, le substantif féminin « pastorale » est amplement utilisé en relation avec « la vie champêtre qui appartient aux pasteurs et aux bergers, aux habitants de la campagne ». Cette vie simple, idyllique, a inspiré un très grand nombre de poètes, d’artistes… dont les œuvres appartiennent, aujourd’hui, au Patrimoine mondial de la Culture, avec ou sans le label de l’UNESCO, Patrimoine dans lequel  la primitive Eglise avait, déjà, puisé, entre autres, l’image, pour représenter Jésus, son Seigneur, en Bon Pasteur portant sur ses épaules une – peut-être LA ? – brebis. Cf. A. Martigny, Dictionnaire des Antiquités chrétiennes, Paris, 1897, art. PASTEUR (BON) pp. 584 – 587.   Outre cette précieuse – et pérenne ! – représentation artistique du Bon Pasteur, cf. Théo p. 1061, une autre perle, intellectuelle celle-ci est à considérer.

Déjà, dans l’Antiquité, l’esprit humain saisissait dans la compréhension du terme « la pastorale » une relation essentielle, constitutive, entre le berger et ceux dont il assurait la charge et la vie… Sans cette relation avérée, il ne saurait être question de pastorale ! Cette vérité issue de la littérature antique, entre, aujourd’hui comme autrefois, dans la définition du terme « pastorale » jusques et y compris dans son usage chrétien, au terme d’une longue histoire dont il est utile de retracer les principales étapes.

 

  1. 2.    LA PASTORALE ET LA RENAISSANCE

 Durant cette période, la terme « pastorale » entre, pour la première fois, dans le vocabulaire français, au XVIe s… et les clercs l’utilisent.

Dans les périodes précédentes, celles du Moyen-âge, il était question de la « cura animarum » le soin des âmes d’où était né le terme de « curé ». Jusque là, « le pasteur se sentait de plain-pied avec ses fidèles ; il savait spontanément quels étaient leurs besoins… »

Les bouleversements culturels, radicaux, provoqués par la Renaissance, et, en particulier, quant aux conceptions nouvelles de l’humanisme cf. Dictionnaire de théologie fondamentale, Montréal – Paris, 1992, p. 566 s. ont modifié les besoins des fidèles : ils n’étaient plus, désormais, aussi simples et stables qu’ils l’étaient auparavant, dans les périodes moyenageuses précédentes, et, partant, ni aussi spontanément  perçues par le pasteur.

Lentement, la pastorale deviendra une discipline, dans le sens de la connaissance soit des sources, bibliquement ecclésiales, relatives à la transmission de la Parole de Dieu, du Mystère pascal, de l’initiation chrétienne… cf. C.E.C. n° 132, 857-927, soit de la connaissance des hommes contemporains, de leurs conditions de vie dans la Cité, leurs engagements, les énergies spirituelles qui les animent, cf C.E.C.

Le premier auteur chrétien qui ait compris que la « cura animarum »traditionnelle devait évoluer dans le sens de la pastorale, exigeant une discipline, une connaissance, est le P. Brinsfeld. Il écrivait un manuel en 1591 qui exposait : « la doctrine nécessaire aux prêtres qui avaient soin des âmes » cf. Theo. P. 557.

 

  1. 3.    LA PASTORALE AU XXIe S.

 Depuis le début de l’époque moderne et jusqu’au XXIe s. le monde culturel s’est encore diversifié, éclaté, sécularisé, à tel point qu’aujourd’hui : « une personne ne peut savoir à priori quels sont les besoins spirituels de tel ou tel, de tel ou tel groupe. »

Nous sommes entrés dans une période d’ignorance non pas relative à la connaissance des sources révélées de la pastorale encore qu’il soit opportun et fructueux de les revisiter sans cesse avec des questionnements nouveaux… ou récurrents, mais de l’ignorance relative à la connaissance des hommes de ce temps actuel. Eux-mêmes, d’ailleurs ont des difficultés à se connaître, à émerger des flots mélangés – parfois in-senses !  - qui agitent quotidiennement la Cité.

L’homme éternel n’existe pas dans ce bas monde, l’homme historique est toujours en situation séculière, temporelle, solidaire avec les autres.

Je pense que la multiplicité, les spécificités de la pastorale, 41 recensées en France, s’explique par le souci d’exactitude –et donc de vérité– à rejoindre les hommes là où ils sont, plus « joignables », sur le terrain providentiel de la rencontre.

 

  1. 4.    UN ESSAI DE DEFINITION :

 Parmi les rares définitions qui sont données, il y a celle de Théo précisément : « la pastorale est l’activité, née du dynamisme de la Foi de l’Eglise qui vise à donner à chacun selon ses besoins spirituels » p.557 c.

Si utile qu’elle soit, cette définition n’est pas parfaite, qui s’en étonnerait ? Comme toutes les autres et dans tous les domaines de l’activité et des sciences humaines –je ne parle pas des sciences exactes– aucune définition n’a jamais réussi à rendre compte parfaitement de la réalité vécue.

4.1.Certes, l’activité pastorale naît du dynamisme de la Foi de l’Eglise, c’est vrai ! cependant, au-delà de celui-ci -et non pas en dehors– il y a l’engagement de l’Unique Pasteur du Troupeau et de l’humanité toute entière, de qui procède toute activité pastorale exercée par le baptisé, le diacre, le prêtre et l’évêque ( à qui est confiée la charge pastorale en plénitude, cf. L.G. 27) comme il l’a lui-même promis, cf. Mt. 28, 16-20 ; Jn. 21, 15-19 ; L.G. 34.38.42.52.196. Le fruit de l’activité pastorale, partagée entre l’agent humain et le Christ, est mis à la portée du bénéficiaire. Mais comment ? « celui qui vous accueille m’accueille »  cf. Mt.10, 40-41.

4.2. Certes, l’activité de la pastorale est issue du dynamisme de la Foi de l’Eglise et de la présence permanente de l’UNIQUE PASTEUR, c’est très vrai !  Cependant, comme toute autre activité sur cette terre, celle-ci a besoin des hommes : non pas des robots formatés, mus par une force extérieure à laquelle ils n’auraient d’autre solution que de s’y soumettre comme des mécaniques, mais des personnes dont la liberté d’action et de collaboration suppose l’intelligence de ce qu’elles font, à quoi elles collaborent… il y a donc une exigence de discipline, au sens de connaissance spécifique, en  l’occurrence du mystère chrétien, révélé par les Ecritures Saintes et la Tradition de l’Eglise, connu dans sa globalité et, plus spécialement, en ce qui concerne sa transmission aux baptisés et à tout homme, comme une nourriture vitale, cf. Jn. 6, 27-50… le Pain de vie est identifié dans ces versets à la Parole de vie. Le Pain de vie identifié à l’Eucharistie occupe les versets suivants 51-59 ; C.E.C. 132.857.927…

Connaître le Mystère chrétien est une première chose –basique !... et insuffisante ! une seconde est nécessaire, connaître l’homme et la société contemporaine… ce qui réclame un travail assidu et poursuivi, cf. G.S. 43/5

4.3.  Certes,  l’attention à chacun et à ses besoins propres fait partie de la fidélité aux exigences chrétiennes en la matière. Elle s’inscrit dans la même ligne suivie par la pastorale de l’apôtre Saint Paul en tant qu’elle était personnalisée, individualisée ; en effet, il rappelle, dans une de ses lettres aux chrétiens de Thessalonique ce qu’ils ont réellement expérimenté, à savoir : « vous le savez, traitant chacun comme un de ses enfants… présence pastorale  individualisée « à chacun » est largement vérifié en dehors des frontières de l’Eglise de Thessalonique, par exemple Ro. 16, 1-24.

Cependant, la seule attention à chacun –comme il est écrit dans la définition proposée de la pastorale– ne suffit pas pour la simple raison que  chacun » est providentiellement lié, selon le dessein de Dieu, et à la Cité des hommes et au Peuple de Dieu, dans l’allégorique johannique du Pasteur et des brebis, si chacune d’elles est personnellement connue, appelée par son nom, elle est, en même temps membre d’une communauté prégnante, le troupeau, cf. Jn. 10, 1-16. Si, par hypothèse, elle s’en égarait, le pasteur n’aurait de cesse jusqu’à ce qu’il l’ait retrouvée : sans troupeau, la brebis ne saurait seule survivre, cf. Lc. 15, 1-7. Le service pastoral de la personne individuelle implique un lien indéfectible à la communauté. Canon 515/1 ; C.E.C. 694 ; 2179 ; etc…

4.4.  Certes, l’activité pastorale peut à l’occasion, ponctuellement, sans parcours chronologique commun, rejoindre chacun selon ses besoins spirituels. C’est vrai ! cependant, la compréhension complète de la pastorale inclut, à l’évidence, la durée au cours d’un cheminement commun, un « être avec » avec des lendemains au service des personnes et de tout le troupeau : les unes et l’autre étant indéfectiblement assortis puisqu’ils partagent le même sort. D’ailleurs, la leçon vient du haut : l’unique Pasteur des brebis et du troupeau, déclare aux siens et jusqu’à la fin des temps : « je suis avec vous tous les jours » l’ultime versant de l’Evangile selon Saint Mathieu, 28,20 qu’il termine comme un point d’orgue ouvert sur l’avenir. La dimension, quotidienne et permanente de l’activité pastorale au service des personnes et des communautés chrétiennes, est, à plusieurs reprises, soulignée par les Documents issus du Concile de Vatican II. En tout premier lieu, ce qui concerne la charge pastorale de l’évêque, cf. L.G. 27 et des ministres ordonnés, ibid. 28 ; et, enfin, de tous les baptisés, selon leur grâce, cf. Eph., 4,7, habilités, eux aussi ; cf. L.G. 33 et 34 « à donner à chacun selon ses besoins spirituels, dans la durée de la vie séculière p artagée. On aurait dit, autrefois « en communauté de destin, au sein de l’histoire du Salut.

 

CONCLUSION

 

 Au terme de ce travail, je me sens incapable de donner une définition générique de la Pastorale ; et, en même temps, je suis persuadé qu’elle est nécessaire, dans les temps éclatés qui sont les nôtres.

Prudemment, je me permets d’apporter quelques précisions à la définition proposée par Théo : la Pastorale est une activité, étalée dans la durée, née du dynamisme de la Foi de l’Eglise et de la présence quotidienne de l’unique Pasteur qui vise à donner à chacun et à la Communauté dont il dépend, selon leurs besoins spirituels.

Reste la redoutable question de l’agent pastoral dont l’action dépend, en très grande partie, de ses connaissances, non seulement du mystère chrétien, la Source, mais encore des hommes et femmes de ces temps actuels.

Tel est le chantier prioritaire à ré-ouvrir.

 

Robert Beauvery

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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