La solidarité au regard de l'Évangile - 4.

Publié le par Michel Durand

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St Jacques et un malade, Lyon, église Saint-Jacques, Louise Cottin, 1937


Si j'ai précédemment développé la dimension humaine de la solidarité, un devoir de conscience édicté par les dix commandements, c'est tout simplement pour dire et souligner que l'Évangile parle avant tout de fraternité. Par le Christ, plus que solidaires, les hommes sont appelés à être frères. Donnons quelques exemples de cette vocation fraternelle universelle. Nous verrons à travers le regard et le comportement de Jésus combien Dieu le Père agit avec un amour compatissant qui ne connaît point de limites. C'est parce que les juifs avaient une dévotion idolâtre de la loi qu'ils étaient devenus –à cause de la loi- aveugles devant les besoins et attentes de leurs proches. Jésus guérit un malade, même un jour de sabbat . Ce qui compte, ce n'est pas le respect de la loi, mais l'amour du prochain. Dieu se montre tellement solidaire de la condition humaine qu'il rétablit celle-ci dans sa normalité : le paralysé retrouve ses jambes, se lève, prend son grabat et traverse la foule. Il est debout et marche seul. Il est guéri par le regard aimant et compatissant de Dieu. (Voir J. B. Metz, Amor passionnis)

De nombreux récits de guérisons témoignent de la bienveillance divine qui est fraternité plus que solidarité. Les études d'Évangile de Robert Beauvery sur les rencontres de Jésus nous parlent de cette vocation fraternelle. Je relève quelques versets du Nouveau Testament.

Matthieu 5, 40-42

"À qui veut  te mener devant le juge pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau. Si quelqu'un veut te faire faire mille pas, fais en deux mille avec lui. À qui te demande donne, à qui veut t'emprunter, ne tourne pas le dos".

Dans son discourt à la foule (sermon sur la montagne), Jésus, tout en indiquant qu'il fallait résister au mal en général, enseigne qu'il ne faut pas riposter, rendre coup pour coup, soit immédiatement et personnellement, soit par une contre-attaque au tribunal. Son attitude de non-agression désarme l'adversaire, car elle le situe sur un plan tout autre auquel personne ne s'attend. "Si l'on te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre" est une image qui montre l'intérêt de ne pas jouer le jeu violent de l'adversaire. Celui-ci est ton frère et doit être considéré comme tel. Personne n'a le droit de le mettre à nu.

La tunique est le vêtement le plus indispensable que l'on n'arrache qu'à celui qui va être vendu comme esclave. Recourir au tribunal pour prendre une tunique c'est contraindre à un sort infra humain qui dépasse par son exorbitance toutes les limites acceptables. Jésus, dans son refus de riposte immédiate conseille de donner également le manteau. Le manteau est le vêtement en dessus qui sert de couverture la nuit et que la loi n'autorise à retenir qu'une seule journée (Exode 22,25 ou Dt 24, 12)

Ex 22.25 

Si tu prends en gage le manteau de ton prochain, tu le lui rendras pour le coucher du soleil,

Dt 24.13 

Tu devras lui rapporter son gage au coucher du soleil; il se couchera dans son manteau et te bénira; et devant le SEIGNEUR ton Dieu tu seras juste.

 

Ces propositions en soi inacceptables, illégales démontrent par l'absurde jusqu'où ne pas aller. Si les hommes vivent ainsi leurs rapports sociaux, le disciple du Christ doit s'abstenir :

"on vous a dit… Et moi, je vous dis".

Dans cette ligne, il y a l'amour des ennemis. Nous ne devons pas seulement aimer le prochain, il faut aussi aimer l'ennemi, prier pour ceux qui nous persécutent. La raison en est que c'est ainsi que nous serons vraiment les fils du Père qui est aux cieux. Cette haine violente dont parle Matthieu semble plutôt désigner une opposition collective dans le domaine religieux, qu'une passion individuelle :

"Nul ne peut servir deux maîtres ; ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent." (Mt 6, 24).

"Vous serez haïs de tous à cause de mon nom. Mais celui qui tiendra jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé" (Mt 120, 22).

Sauvé, c'est-à-dire dans le Royaume du Père car il se comporte véritablement en frère avec tous les hommes. Et nous avons l'allégorie du soleil qui, selon moi, définit bien l'indispensable et, de fait, inévitable solidarité universelle. Dieu, le Père céleste "fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes". Il est le Père de tous, donc les hommes entre eux doivent vivre comme des frères. Ce qui est plus qu'être seulement solidaire. La tâche est difficile ! Le conseil du Christ sans ambiguïté. "Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait" (Mt 5, 48).

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La solidarité envers les plus démunis se voit également dans l'épisode du jeune homme riche (Mt 19, 16-30).

Il s'agit d'un homme qui veut tout faire pour avoir la vie éternelle, c'est-à-dire le Royaume, la plénitude du bonheur en Dieu. Jésus lui parle d'abord des commandements, cette morale de base dont nous trouvons les racines dans le Code d'Hammourabi. Morale à laquelle se réfère spontanément la conscience. Morale des droits fondamentaux de l'homme. "Tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas d'adultère. Tu ne voleras pas. Tu ne porteras pas de faux témoignages. Honore ton père et ta mère". Enfin, "tu aimeras ton prochain comme toi-même".

Le jeune homme affirme que tout cela il l'observe déjà. Mais, est-ce bien vrai ? L'observe-t-il vraiment dans les faits ou seulement dans la connaissance qu'il en a ? Que faire pour obtenir une plus la perfection ?

La réponse de Jésus est simple. : vends ce que tu possèdes, donnes-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux".

Voilà qui est très dur. Le jeune se retire, car il avait de grands biens. L'Évangile de Matthieu continue par une méditation sur la pauvreté et la difficulté d'entrer dans le Royaume quand on a trop de richesse. J'ai choisi de citer ce passage parmi tant d'autres parce que nous pouvons le mettre en parallèle avec les refus de solidarité. C'est quand on a des biens à protéger, je pense à l'Occident que l'on a de la difficulté à se montrer solidaire des plus pauvres, les habitants des régions dites du Tiers-Monde. Pour se convertir à plus de bonheur, il n'y a qu'un chemin, celui que le Christ emprunte : "viens et suis-moi", chemin où le regard se fait compatissant, attentif aux attentes des personnes rencontrées, capable de désobéir aux lois afin de répondre à une attente. "Il le vit et l'aima". On observe Jésus solidaire des lépreux (Mt 8, 1s), d'un centurion père d'un fils à l'article de la mort (Mt 8,5s), de la belle-mère de Pierre (Mt 8, 14), de nombreux possédés d'esprits mauvais : aveugles, muets, prostituées… Jésus ne regarde pas s'ils ont quoi que ce soit à se reprocher, s'ils sont ou non en règle avec la loi. Il les libère.

Peut-être l'ai-je déjà dit. Cela me semble très important même si cela se présente à contre-courant. Vivre une solidarité fraternelle requiert un mode de vie simple, sobre, épousant l'appel évangélique à la pauvreté. Le désir de fraternité a comme préalable une ferme résistance à l'assouvissement de ses désirs ou besoins matériels. Résistance au slogan de la société de consommation : "Je veux tout et tout de suite". L'appel à vivre la pauvreté selon l'Évangile n'est pas destiné aux seuls religieux et religieuses, mais à tous les baptisés. Vouloir une modération dans sa propre consommation ouvre à la possibilité du partage.

J'ai bien conscience qu'il faudrait plus de temps et, surtout, une approche plus approfondie des textes bibliques que je viens d'évoquer. Je parle avec certainement beaucoup d'imprudence ou de légèreté. Et, par ailleurs, je ne vois pas avec quelle autorité, je pourrais m'exprimer sur ce sujet. En fait, ce que je dis ou écris est dans tous les domaines objet de débat. Je pense que l'on ne débat pas assez. Quand les idées circulent, elles s'affinent et leur concrétisation se fait plus sûrement dans le bon sens. J'attends beaucoup des débats ; ils me manquent. D'où, peut-être le nom de mon blogue : "en manque d'Église ".

 

Publié dans Anthropologie

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