LA TRAGÉDIE DES HARRAGA SERAIT-ELLE UN EPIPHÉNOMÈNE ?

Publié le par Michel Durand

l'être humain, et donc ici, précisément, l'Algérien, ne vit pas seulement de pain, mais aussi de relations, de paroles, de liberté

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Le vendredi 11 décembre 2009, au Centre Pierre Claverie, Monsieur Mohamed Kouidri, enseignant et chercheur à la Faculté des Sciences Sociales de l'Université d'Oran, donnait une conférence sur « la tragédie des harraga »*. Il a présenté à son auditoire un certain nombre de constats ainsi que des hypothèses susceptibles d'éclairer cette réalité. Refusant les explications trop faciles, trop rapides, qui passent à côté du problème alors qu'elles prétendent apporter la solution définitive, M. Kouidri s'en est tenu au discours mesuré, modeste, du chercheur. C'est sans doute pour cette raison que le débat qui suivait son intervention a été lui aussi d'excellente qualité.

Ce n'est pas un problème économique

Selon M. Kouidri, le phénomène des harraga n'est pas la conséquence d'un problème économique. C'est pourtant une explication souvent avancée, y compris par les harraga eux-mêmes, comme on peut le voir dans certaines vidéos disponibles sur le net, dans lesquelles les jeunes se mettent en scène. M. Kouidri évoquait une rencontre d'universitaires provenant de pays concernés par les migrations à travers la Méditerranée, en 1999, à Rabat, où les participants donnaient une explication socio-économique au problème, s'accordant pour dire que la réduction du chômage et de la pauvreté était la solution à ce problème des migrations de clandestins. Le phénomène, apparu avec les boat people du Vietnam au milieu des années 70, concernait alors surtout le Maroc, et l'on pensait que la rente pétrolière en protégerait l'Algérie. Les années qui ont suivi ont montré que cette explication socio-économique ne tenait pas, les candidats à la harga étant devenus plus nombreux en Algérie qu'au Maroc. En outre, on sait que les jeunes Algériens qui s'aventurent à traverser la Méditerranée ne sont pas tous pauvres, et parfois sont de milieux fortunés. Et la harga coûte très cher à ceux qui s'y risquent, à cause du prix d'accés à l'embarcation clandestine qui est très élevé.

Il m'a semblé entendre, au-delà des arguments qui s'opposent à une explication socio-économique du phénomène des harraga, une revendication quant à la vérité et à la dignité de la condition humaine : l'être humain, et donc ici, précisément, l'Algérien, ne vit pas seulement de pain, mais aussi de relations, de paroles, de liberté. Le mal-être, l'absence de perspectives, voilà ce qui pousse des jeunes à partir de l'autre côté de la mer. Pas seulement des jeunes, puisque comme le soulignait quelqu'un dans l'auditoire, des personnes qui atteignent l'âge de la retraite expriment aussi le désir d'aller en Europe, parce qu'elles s'accommodent difficilement des évolutions de la société.

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Une Europe de rêve

Chaque fois que l'Europe restreint les entrées sur son territoire, les migrations clandestines prennent un peu plus d'ampleur : l'Europe qui ferme ses frontières serait-elle la cause de la harga ? L'Europe de moins en moins accessible est devenue un continent rêvé : le rêve est entretenu par ces images que diffusent les télévisions satellitaires, images dont les jeunes sont imprégnés depuis leur enfance. Bien sûr, il faut aussi prendre en compte, pour expliquer le phénomène des harraga, la proximité géographique et les liens historiques (avec la France, mais aussi ceux, plus anciens, avec l'Espagne).

Plus on rêve de l'Europe comme d'un paradis situé de l'autre côté de la mer, plus la vie ici devient difficile à supporter, puisque l'on regarde son pays à travers le prisme d'un idéal. La réalité est déformée. M. Kouidri a ainsi souligné qu'il y a des manières de comparer l'Europe et l'Algérie qui ne sont pas justes - et qui contribuent à fragiliser les jeunes - parce qu'elles ignorent la réalité du chemin parcouru par l'Algérie. Et trop souvent, malheureusement, on entend dire que le pays a régressé depuis 1962. C'est faux, si l'on se rappelle que beaucoup d'Algériens étaient dans des gourbis au moment où le pays est devenu indépendant. Il y avait mille étudiants algériens en 1962, ils sont 1 300 000 aujourd'hui.

Il est vrai que le progrès qui a été fait est plus quantitatif que qualitatif, et qu'il appelle encore une ouverture culturelle. Comment être avec soi-même, avec les autres ? Voilà les questions que se pose le harrag.

Les harraga ne sont pas les premiers Algériens à partir à la recherche de l'éden. Les générations qui les ont précédés se sont nourries de rêves d'émancipation, d'idéaux au service desquels elles se sont engagées, dans un élan qui était alors collectif : bel idéal d'un pays à construire, pays qui aurait dû être, selon l'utopie socialiste, une sorte de paradis sur terre. Ce paradis est maintenant cherché de l'autre côté de la Méditerranée. Entre temps, il y a eu aussi, comme le rappelait quelqu'un dans la salle, le rêve porté par l'islamisme politique - qui s'est brisé.

 

Le désir de réussir

 Quelqu'un, dans l'assistance, a apporté un point de vue un peu différent de celui de M. Kouidri, en affirmant que si des jeunes se lancent dans l'aventure de la harga, c'est parce qu'ils savent que d'autres, avant eux, « ont bien réussi ». Les harraga traversent la mer avec l'espoir de réussir, et de réussir très vite. Ce désir d'une ascension sociale rapide est sans doute à mettre en relation avec ce phénomène apparu en Algérie depuis une dizaine d'années, de fortunes considérables qui se constituent en très peu de temps. Cette réussite, qui n'est possible ici que si l'on a déjà des « relations» (le frère, le cousin, etc.), le harrag pense qu'elle est au contraire accessible à tous en Europe.

Mais alors, l'importance du phénomène des harraga, fort médiatisé, ne devrait-elle pas être relativisée ? Ne faudrait-il pas parler de ces jeunes qui se lancent dans cette autre aventure, qui est celle du commerce avec les pays de l'Asie ? Les projets des uns et des autres sont-ils si différents ?

Merci à Monsieur Kouidri pour son exposé. Personnellement, je retiendrai ceci : garder l'esprit critique envers les idées reçues, faire confiance à nos yeux, à nos oreilles, parler de manière responsable, ce à quoi nous aide le chercheur en sciences sociales, tout cela est loin d'être inutile, et peut aider une société à faire des choix réalistes en faveur de son propre développement.

 

Dominique Lebon

 

 

 

* Le harrag (« brûleur », pluriel harraga), c'est celui qui « brûle» son passé et part ailleurs dans des embarcations de fortune. La harga, c'est cette fuite.

Publié dans Politique

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