La vérité vous rendra libre

Publié le par Michel Durand

Telle est la clé véritable de l'opération de refondation que j'entreprends à cette époque de ma vie.

 

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« À cause de Jésus ! »

Pourquoi je suis demeuré chrétien et reste catholique

 Témoignage

 + Joseph Doré, ancien archevêque de Strasbourg (Chapitre 6 - p.123s)

Jésus, d'abord et toujours

Je viens de dire comment, en arrivant au Séminaire des Carmes en 1971, je me suis retrouvé au cœur d'une grande tourmente institutionnelle et intellectuelle qui secouait vivement la société et ébranlait la légitimité des autorités, spécialement celle de l'autorité enseignante. Cette contestation de la pensée occidentale PAR ELLE-MÊME était perçue par certains comme un séisme, par d'autres comme une libération, et par d'autres encore comme le signe d'une dissolution, d'une perversion et d'une décadence en marche.

Elle m'atteignait à deux titres. D'une part, j'avais moi-même été enseigné, et donc, peut-être, conditionné par ce que j'avais reçu ; d'autre part, j'étais un enseignant, et je me retrouvais potentiellement complice et suppôt d'une grande machine qu'il était désormais de bon ton de tenir pour une dangereuse structure d'aliénation.

 

La décision personnelle ne suffit pas

Je n'en étais pas moins, comme je le suis toujours, un disciple du Christ. Je tenais de sa bouche une promesse qui ne pouvait que m'encourager et me conforter dans mon engagement : « La vérité vous rendra libre. »

Cette vérité, j'aurais pu la chercher en m'en tenant à la spéculation intellectuelle. J'aurais pu tout miser sur le magnifique édifice conceptuel que la pensée chrétienne et la théologie avaient produit au cours des siècles, pour tenter d'y trouver un lieu d'assurance et de certitude. Philosophie radicale et systématique d'un côté, théologie spéculative, y compris apologétique, de l'autre, dans les deux cas le soutien et l'éclairage puissant de traditions de pensée riches de deux millénaires d'investissement constant : n'y avait-il pas là du solide ? Pourtant, ni l'une ni l'autre de ces deux voies, certes prestigieuses, qu'il m'avait été donné de parcourir, ne m'a paru suffire face aux enjeux et aux questionnements du temps.

Car, s'il était une chose dont la part de ma vie déjà écoulée m'avait convaincu, c'est qu'il ne suffit pas, aussi indispensable que cela soit, de réfléchir et de spéculer pour trouver comment donner sens à son existence. Cette conviction, je l'appuyais sur l'observation de mon histoire personnelle aussi bien que sur celle de l'histoire chrétienne, qui certes peut se flatter d'avoir soutenu une brillante pensée théologique, mais qui est surtout riche de la foule innombrable de ses témoins, anonymes ou canonisés, prophètes ou martyrs.

Dans mon histoire personnelle, il m'apparaissait clairement qu'en dépit de tous les graves soupçons qui pesaient sur la notion même de sujet et auxquels je n'étais pas insensible, je pouvais observer que j'étais certes un jeune intellectuel issu de la petite classe moyenne catholique, sans doute conditionné par son appartenance socioculturelle. Je n'en avais pas moins fait l'expérience concrète, irrécusable, qu'il existait en moi une capacité d'arbitrage et de décision. Je n'avais pas cédé au désespoir au temps des patates froides [allusion à son temps de pension loin de sa famille], je m'étais ressaisi de ma vie au fond d'un hôpital algérien [il avait été hospitalisé mourant pendant la guerre d’Algérie.] J'avais, par moi-même, choisi l'Église, le sacerdoce et le célibat. Je pouvais ainsi collecter, dans mes quelque trente-cinq ans d'existence, des moments de vraie décision qui n'appartenaient qu'à moi, qui n'étaient que de moi... et zut pour quiconque viendrait doctement m'enseigner le contraire !

Pour autant, nul ne peut prétendre prendre une décision ex nihilo. On ne décide jamais à partir de rien, sur l'illusion d'une table rase. Pour dire les choses autrement, sauf à refuser de prendre en charge sa propre vie, chacun est bien obligé de se « bricoler » quelque chose pour donner sens à sa propre existence. Et pour « bricoler », il faut avoir accepté de conserver ou de récupérer quelques bribes ou quelques éléments du matériau disponible en « dehors » de « soi ». C'est-à-dire dans la culture, les traditions, les modes de pensée auxquels on a accès.

 

Re-considérer

À l'issue de mon parcours à travers les maîtres de la déconstruction [cités par lui dans un chapitre précédent : Claude Lévi-Strauss, Louis Althusser, Michel Foucault, et aussi Jacques Lacan, Jacques Derrida, Gilles Deleuze...], j'ai voulu effectuer cette opération pour et par moi-même. J'ai décidé de re-considérer, dans tous les sens du terme « considérer », ce sur quoi ma vie était fondée. Il ne s'agissait ni d'élaborer une sorte de « défense et illustration » ou d'autojustification, ni de remettre en cause systématiquement toutes choses. Il m'a simplement semblé qu'il serait absurde de ne pas examiner ce qui, dans l'histoire humaine, avait déjà apporté quelques preuves, et que je pourrais pour mon compte assumer.

Je ne suis ni un martien, ni un Patagonien, ni même un Indonésien. Je suis culturellement un Occidental, français, catholique. C'est donc à cet héritage que j'ai décidé de me référer d'abord, dans ce que je peux grossièrement désigner comme le phylum judéo-chrétien, ou plus précisément comme le « fait historico-social chrétien ».

Oh, je voyais nettement que cette réalité historico-sociale chrétienne était porteuse d'un certain nombre d'éléments problématiques. Parallèlement, je percevais bien que d'autres ensembles socioculturels, d'autres civilisations, d'autres religions que le christianisme étaient dignes d'intérêt. Je dirai plus tard comment cela m'a conduit à longuement dialoguer avec le bouddhisme. Mais enfin, c'est dans le christianisme que j'étais né, que j'avais grandi. C'est là aussi qu'avait grandi ma compréhension du monde. J'avais de bonnes raisons d'y être attaché - du moins, oserai-je dire, jusqu'à nouvel ordre !

 

Jésus, ma liberté

Et puisqu'il s'agissait de considérer le fait chrétien (ou de le re-considérer), il m'a semblé judicieux de me concentrer sur son origine, c'est-à-dire précisément sur celui à qui il doit d'avoir commencé à exister, à savoir Jésus. Ce Jésus dont, croyant ou pas, on peut reconnaître qu'il introduit un renversement radical de l'ordonnancement des choses.

Mettre au centre le petit, le faible, le rejeté... Inverser l'ordre, tous les ordres : les premiers seront les derniers et les derniers premiers, les voleurs et les prostituées passeront devant les gens de bien et les honnêtes femmes. Mourir d'une mort abjecte, exposé aux rires et aux crachats, comme un criminel, alors qu'on n'a fait que « passer en faisant le bien », et offrir cette mort comme le signe de la victoire sur le mal, sur tout mal...

Prendre ou reprendre conscience de cela m'a, dans ce contexte, proprement renversé. Et chaque fois que j'y reviens sérieusement, je continue d'être pris d'une sorte de vertige. Tout en moi veut que cela soit vrai. Et si je sais que c'est vrai, je sais aussi que c'est vrai contre la raison, contre toute raison, donc aussi contre ma raison. De cette « folie » chrétienne, qui culmine dans la « folie de la croix », j'aurai l'occasion de reparler vers la fin de ce livre. Mais qu'il me soit permis de dire déjà que j'ai été, je suis et je reste, prodigieusement impressionné ! En la matière, ce n'est pas d'abord l'étude des dogmes christologiques qui compte. Si attaché que je sois au travail de la raison théologique, j'ai la vive conscience que ce dont il s'agit demeure trop insondable pour être enfermé ou contenu dans une formulation. Dans l'hymne de la Lettre aux Éphésiens (chap. 6, 16-19), saint Paul rappelle que « la force de comprendre ce qu'est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur » de Dieu est accordée dans l'Esprit à ceux qui sont « enracinés et fondés dans l'amour ». À sa suite, je dois bien le reconnaître, tout ici pour moi a son terme radical dans la contemplation de Jésus. J'ai fait, et je continue à faire avec lui, l'expérience d'une sorte de saisissement auquel tout en moi désirait et désire toujours consentir.

Telle est la clé véritable de l'opération de refondation que j'entreprends à cette époque de ma vie.

En bouleversant l'ordre des choses, en « renversant les puissants de leur trône », en « élevant les humbles », en venant « non pour les bien-portants mais pour les malades », en venant chercher « les brebis perdues », en mettant les petits et les enfants au centre du cercle : « si vous ne redevenez comme ces petits... » (je pourrais à passion citer l'Évangile), Jésus institue cet espace de liberté dans lequel je ne suis plus un acteur social lié par les déterminismes familiaux, socio-économiques, culturels, mais quelqu'un à qui s'adresse une parole de liberté. Une parole si puissante, si libératrice, si efficace, qu'en m'étant adressée, elle me rend capable d'y répondre. Comme les pêcheurs de Tibériade, qui répondent à la voix de Jésus et laissent là leur filet, leur père, et donc leurs obligations sociales et familiales, je découvre que l'appel de Jésus me rend moi aussi libre. Je le savais, je le redécouvre comme une joyeuse nouveauté. Oui, Jésus me sauve et me libère. (...)

Après les grands ébranlements, les grands doutes, je trouvais ainsi dans ma tradition, dans mon héritage la réponse « fondamentale » que je cherchais. Peut-être ai-je pu me dire un moment que j'étais bien jeune quand je suis devenu chrétien, voire que j'avais un peu "innocemment" choisi d'être prêtre catholique. Mais plus tard, en acceptant de me laisser questionner jusqu'au cœur de ma foi, non seulement sur son contenu, mais sur la capacité que j'avais moi-même à lui donner un consentement libre parce que suffisamment éclairé, je découvrais non seulement une liberté, mais, mieux encore, ce que j'oserai appeler une libération de ma liberté, et elle avait un nom : Jésus.

 

Pour cette vidéo, il faut attendre quelques secondes, attendre devant le noir et le son arrive. Patience donc.  Voir aussi, ici, une brève présentation du livre.

 

 


 

Publié dans Témoignage

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