La vision de la mort, son naturel est nié par l’opinion qui multiplie les efforts pour durer le plus longtemps possible. Désir d’éternité ?

Publié le par Michel Durand

Cela devait être dans les années 50. J’avais 8 ou 10 ans. J’accompagnais mon père à la chasse. Le temps était gris, brumeux.


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Valentine Godé-Darel agonisant (Ferdinand Hodler, 1915)


Je ne me rappelle pas pour quelle raison on frappa à la porte d’une pauvre ferme et on y entra. Je vois une grande pièce donnant sur la cour par une porte-fenêtre. Une femme cuisine devant un fourneau placé dans une grande cheminée. Une table de cuisine au centre. Un homme y est assis. Des poules picorent des miettes tombées au sol. Puis, m’étant habitué à l’obscurité de la pièce, j’aperçois dans un coin du fond un lit en bois. Un vieillard y est alité. Il est très maigre. Au moins, c’est ainsi que parle mon souvenir. Si je n’entendais pas sa difficile respiration, son râle presque, je le croirais bel et bien mort. Étendu sur le dos, il ne bougeait pas. C’était la première fois que je voyais un mourant. « Ce sera bientôt la fin pour lui », dit l’homme. La vie continuait tout autour, la femme devant préparer à manger.

A chaque fois que je repense à cette rencontre inattendue, c’est comme si cela s’était passé la vieille. Preuve, s’il en faut que j’aie été fortement imprégné.

Ai-je eu peur ? je ne saurais dire. Je m’imagine qu’en discutant avec mon père, tout cela m’est apparu comme très naturel. La vie, la mort.

Il n’en est pas ainsi aujourd’hui où l’on cache à tout prix la mort. Désormais, on ne meurt jamais de vieillesse ; mais, même à 90 ans, d’une grippe ou autres maladies.

Passée la sonnerie des 70 ans, alors que l’on assiste déjà à la sépulture de proches amis, il est plus que bon de bien regarder la mort en face. Va-t-on multiplier les visites au médecin pour en retarder l’échéance ?

Dans les ouvrages que je lis ces derniers temps, je suis stupéfait d’observer la fréquence des références, venant de penseurs fort différents, à la volonté de repousser le plus loin possible le moment dit fatidique. La science, les techniques médicales, le pouvoir des médecins est exalté au point de faire de ce secteur une révélation absolue. Une idolâtrie. La croyance des gens fait lever les espérances en une vie sans mort. Des laboratoires américains développent des recherches pour établir une civilisation sans mort. Ou, au moins, la repousser le plus tard possible. La matérialité de la vie l’emporte sur sa qualité. « L’homme serait donc capable, non seulement, écrit Paul Valadier, de transformer la nature, mais de modifier sa condition sur le point essentiel qui est celui de sa mort, donc de mettre en cause sa finitude ». Je pense également aux exposés de Paul Ariès sur le Cyborg. Croyance scientiste en une posthumanité puisque les sciences, les techniques se montreraient capables d’apporter des améliorations illimitées, sans précédent à l’espèce humaine. Heureusement, Vatican II, avec l’Église dans le monde de ce temps nous a rappelé, les incontournables de notre condition. «  Comme créature, l’homme fait l’expérience de ses multiples limites ». Voir ici l’ensemble de ce passage – GS 9-10.

Un Roman de Gerbrand Bakker, Là-Haut tout est calme, a éveillé ma curiosité en réveillant le souvenir que je viens d’évoquer. La mort fait partie de la vie. On ne peut la cacher, la farder dans un masque, l’occulter dans le satin et le chêne d’un cercueil ou une sépulture dans un congélateur en attendant que les techniques médicales puissent guérir le défunt mort de maladie.

Publié dans Anthropologie

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