Le choix radical de la sobriété ; la prometteuse rencontre des chrétiens et des objecteurs de croissance

Publié le par Michel Durand

J’ai reçu la semaine dernière ce long article. Il mérite que l’on passe du temps à le lire, même si l’on estime qu’il est un peu long. Mais il y a tant à dire sur ce sujet. Serge Lellouch qui signe ce « papier » explique lui-même son intention.

 

Bonjour mon père,

Je me permets de vous envoyer ce long article que je viens de terminer, « le choix radical de la sobriété ; la prometteuse rencontre des chrétiens et des objecteurs de croissance », dans l’espoir que vous m’aidiez à le publier d’une façon ou d’une autre, s’il vous semble digne d’intérêt.

C’est assez naturellement que j’ai pensé à vous pour proposer cet article, étant depuis quelques mois un lecteur assidu et enthousiaste de votre blog et des perspectives qu’il propose.

Je me présente en quelques mots : Je suis chrétien. J’ai été baptisé il y a seulement trois ans, et cette rencontre avec Jésus fut pour moi le tournant de ma vie. Ce tournant spirituel a profondément bouleversé mon regard sur le monde, et la source évangélique m’a conduite à cette conviction profonde du sens anthropologique et politique de la décroissance…. Ce long article a été nourri par diverses facettes de mon histoire personnelle, et dans le fond, s’il n’est pas trop présomptueux de le dire, par ma sensibilité vive au destin de l’humanité.

J’espère par-dessus tout que le dialogue entre chrétiens et objecteurs de croissance s’approfondira à l’avenir ; il ne peut qu’être, j’en suis convaincu, particulièrement fructueux.

Bien à vous. fraternellement.

 

Serge Lellouch

 

PS : Je précise que j’ai l’intention de proposer mon article à d’autres journaux, sites ou auteurs…

 

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mur peint, Lyon 8e

 

L’heure des choix radicaux est venue pour chacun d’entre nous, pour nous tous réunis.

Que pourra-t-on espérer à la fin de nos vies individuelles, sinon pouvoir nous dire que, malgré tout, nous aurons été capables d’aimer et que nous n’aurons pas fait l’autruche ?

Il est trop tard pour continuer de nous mentir à nous-mêmes, pour continuer de faire les dupes. Les discours frénétiques qui traversent le monde et que nous ingurgitons comme des anti-dépresseurs, travaillent sans relâche à refouler notre esprit vers l’impératif étroit et exclusif de la croissance économique et du progrès technologique devenus idolâtrie de notre temps. Nous sommes en train d’étouffer sous hypnose. Nous sommes aveugles au désespoir collectif que traduit ce mot d’ordre, insensibles à notre propre souffrance. Saurons-nous à temps repérer la fissure, nous y engouffrer, retrouver notre souffle et notre vision, nous poser, et redécouvrir enfin l’horizon du sens de la vocation humaine ? Mais l’étau continue de se resserrer. Le roulement des tambours gronde déjà, pour qui sait entendre au-delà de la chape de plomb lourdement posée sur le monde.

L’heure des choix radicaux est venue pour chacun d’entre nous, pour nous tous réunis.

Le choix entre développement durable et décroissance engage, j’en suis intimement convaincu, un choix anthropologique fondamental face auquel l’humanité est plus que jamais située. Il est de l’ordre du choix entre l’illusion mortifère et le réel vivant : drapés de déguisements aussi verts qu’inoffensifs, allons-nous persister à doper notre fantasme et notre orgueil de toute-puissance ? Nous ne semblons pas capables de voir qu’il est fuite en avant dans l’illusion et donc descente aux enfers de la mort. Un souffle miraculeux viendra-t-il nous infliger cette blessure salvatrice qui nous réouvrira le cœur et les yeux à notre humanité ? D’abord sonnés et meurtris par le rappel du réel, nous redécouvrirons ensuite humblement notre finitude et nos fragilités. Nous y contemplerons avec émerveillement le lieu d’une inimaginable source et espérance de vie.

La réalité la plus brute va appeler chacun d’entre nous à se positionner quant au sens que nous donnons à notre vie, à nos adhésions spirituelles et intellectuelles et aux actes concrets qui en découlent. Certes pas dans un positionnement absolument pur, qui n’est que l’apanage des saints. Ceux qui choisiront de rester vivants se réjouiront d’être (forcément) qualifiés d’«utopistes» et de « doux rêveurs» par les gardiens du temple et par tous ceux qui, par intérêt ou par ignorance, persistent à leur servir de faire-valoir. Où sont les semeurs d’illusions ? Où sont les prophètes du réel ? Les masques tomberont, les rires narquois se transformeront en larmes, tout sera mis en lumière. C’est ainsi…

Quand l’objecteur de croissance bouscule le chrétien et le rappelle à sa vocation

 Dans ce contexte, une série de questions m’habite tout particulièrement : à l’approche du moment de vérité, à quoi le chrétien est-il appelé ? Qu’est ce que celui qui a reconnu dans le Christ la source et le sens de toute sa vie a à dire et à faire en ce monde, à l’heure du choix collectif décisif ? Qu’y a-t-il de plus chrétien que le choix ? Comment le choix chrétien, donc le choix du Christ, pourrait-il être confortable et consensuel, plutôt que risqué et radical ?

Décroissance, simplicité volontaire, société de sobriété, redécouverte du sens des limites, sensibilité à la fragilité autant qu’à la fraternité humaine, attachement viscéral au principe de la démocratie, conscience assumée de la centralité de l’homme…

Comment un chrétien peut-il être sourd et aveugle au signe qu’il nous est donné de reconnaître, qui grandit discrètement à l’ombre du monde ?

« Je suis la voix de celui qui crie dans le désert. Aplanissez les chemins du Seigneur. » (Evangile de Saint-Jean, 1,23)

À travers ce mouvement radical à l’œuvre, comment ne peut-il pas, dans une joie intense, sentir du plus profond de lui-même l’ouverture d’une brèche en ce triste bas monde, réouvrant pour l’humanité (au-delà de la folle démesure ambiante et du désastre qu’elle annonce) le chemin vers l’humilité que sa vocation lui commande secrètement d’arpenter ? Nous ne cessons de résister à cette marche pour le dépouillement, par tous les moyens imaginables, mais à l’approche du précipice, nous allons redécouvrir l’horizon salutaire de la pauvreté évangélique…

Ces questions, je me les pose avec la conviction que l’Eglise est aujourd’hui menacée par un état d’esprit de pseudo-modération et de consensus mou. L’Eglise est tentée par les voix omniprésentes qui la pressent d’être « plus en phase avec la société », alors que sa vocation est de se tenir à distance, d’être une altérité fermement positionnée sur des principes et une morale qui sont appels à la conversion des individus et de la société en Jésus-Christ. Des voix qui secrètement travaillent à amadouer l’Eglise pour mieux la détourner de sa mission grandiose de conduire spirituellement les hommes vers la réalisation de cette cité terrestre, préfiguration imparfaite de la cité éternelle. J’aime trop notre Eglise pour savoir du fond de mon âme que dans la tiédeur elle n’est plus elle-même. Qu’elle enflamme nos cœurs, qu’elle ravive en nous notre soif radicale de la source évangélique !

Je sais pourtant que cette quête radicale est un sentier semé d’embûches et de trompe l’œil, dans lesquels on risque constamment de se fourvoyer. J’ai rédigé cet article autant dans une joie et une conviction brûlante qu’assailli par le doute de voir la radicalité de mes mots m’entraîner du côté de la vanité, de l’orgueil, du jugement et de mon propre fantasme de toute-puissance. Nous sommes tous embarqués dans le même bateau de nos vraies et fausses certitudes, de nos vrais et faux doutes. La critique radicale de la toute puissance de l’ordre dominant n’est pas en soit une prémunition contre d’autres formes de toute puissance. Elle en est même bien souvent la voie directe. Au nom de ce risque, aurais-je du renoncer à emprunter cette voie ? Tel que je suis, avec ma vérité et mes limites, j’ai fait le choix de prendre ce risque.

Le chemin de la vérité radicale est infiniment étroit…

Dans mon cheminement personnel, ma découverte récente du mouvement pour la décroissance fut pour moi un électrochoc, auquel le journal La Décroissance est tout particulièrement associé. Autant j’avoue ma crainte que celui-ci ne dérive et ne s’enferme dans un rhétorique excessivement sarcastique, autant sur bien des plans, le courage de son engagement et l’intelligence de son discernement, suscita immédiatement chez moi beaucoup de respect. Au milieu de l’oppressant conformisme intellectuel dominant, sa lecture fut un véritable bol d’air. Et pour cela, je ressens une gratitude sincère à l’égard de ses rédacteurs.

Cette rencontre est venue établir un lien et une continuité dans le champ anthropologique et politique, toute proportion gardée évidemment, avec ce que fut pour moi en 2003 la révélation et la rencontre de ma vie, celle avec le Seigneur Jésus-Christ, qui m’ouvra la voie vers son Eglise et le sacrement du baptême en 2007. J’ai instinctivement et avec une joie profonde pressenti ce en quoi cette mouvance exprimait certaines dimensions de l’esprit et des valeurs chrétiennes, sans que pourtant elle ne s’y identifie explicitement et tout en succombant parfois aussi à certains lieux communs médiatiques contre l’univers religieux, en particulier chrétien. Elle me semblait exprimer courageusement des positions dont je souffrais qu’elles ne soient pas, ou pas plus nettement assumées par le peuple chrétien.

Mon enthousiasme pour ce nouvel horizon était tempéré, en tout cas équilibré, par la conscience de l’écueil fatal d’une confusion de l’ordre spirituel dans l’ordre politique. Mais dialogue n’est pas confusion. La réflexion et l’action tendues vers la sobriété individuelle et collective sont une chose ; l’abandon à la grâce éternelle de Dieu en est une toute autre. Pourtant, l’ouverture de nos cœurs à l’humilité infinie du Dieu tout-puissant qui incarné en Jésus-Christ, s’est fait le plus petit, le plus vulnérable d’entre tous jusqu’à porter sur la croix le poids de nos fantasmes d’une croissance illimitée, bouleverse plus que tout notre vision du monde ici-bas, du sens de l’histoire humaine, pour rejoindre et transcender à un certain point l’élan révolutionnaire qui anime les objecteurs de croissance.

En 2010, il faudrait presque s’excuser de parler de la sorte. C’est ainsi, nous en sommes encore là, écrasés sous le poids des confusions qui entourent le sens de ce que sont l’Eglise et l’espérance chrétienne. Aujourd’hui, le bon chrétien (sous-entendu le « chrétien modéré », ça rassure…), pour être respectable et éviter le soupçon de bigoterie voir d’intégrisme, devrait vivre sa foi hors de l’Eglise (un des grands lieu commun de notre temps) et voir en Jésus un grand prophète parmi d’autres. Bref, un Jésus désacralisé, « à visage humain » en quelque sorte. Un grand sage parmi les sages. Dénier plus ou moins subtilement la divinité de Jésus, pour mieux contenir le souffle bouleversant (révolutionnaire oserais-je dire) de ce mystère infini qu’est l’incarnation de Dieu. Rien de nouveau, cela fait 2000 ans que ça dure… Dans l’aplatissement relativiste de toute notre vision du monde, il s’en faudrait de peu pour que celui qui dit droitement sa foi en Jésus-Christ, fils de Dieu le Père, en sa divinité et en son humanité, soit taxé de « fondamentaliste ». Misère et obscurantisme de notre temps…

La foi des chrétiens est mise à l’épreuve sur ce plan spirituel, comme elle l’est sur le plan de ses engagements dans la cité.

En effet, de son côté, le chrétien doit-il se résigner, pour sauvegarder sa réputation sociale, son confort intellectuel et ses intérêts matériels, à faire semblant de croire les sornettes des « médias chrétiens », polis et convenables ? Voir une grande « chaîne de télévision catholique » proposer avec une telle régularité des émissions pépères sur le thème « grands patrons chrétiens » ou « l’entreprise à visage humain », avec des plateaux où trônent PDG, directeurs du développement durable ou du management en entreprise, c’est beaucoup plus que ridicule, c’est la honte.

Vive les managers sympas y entend-on ! Tutoiement avec les employés, sourire, humour, bonne ambiance : la nouvelle recette de la performance des entreprises. Booster le chiffre d’affaires à coup de bonnes blagues autour de la machine à café et de week-ends comité d’entreprise, moules frites et strings fluos au bord de la mer. Et je vous rappelle, on ne jette pas ses papiers sur la plage ; les emballages de bonbons et de glaces, cé poubelle ! on est une entreprise d’adultes responsables. Tous ensemble pour sauver la planète ! Ce soir, c’est soirée à thème : « cowboys et indiens », pan ! pan ! pan ! Demain, c’est les dessins animés de notre enfance, goldorak, candy et babar ; le mois prochain, cé pot de départ de jean-louis, on va lui faire une tite surprise à lou-lou ; cé Maryse (la ptite nouvelle des ressources humaines, ancienne journaliste à Libé) ka u l’idée géniale : tous déguisés en autruche !

Détendue, conviviale, responsable : l’entreprise à visage humain ! Ma ptite entreprise, connaît pas la crise…Trop fort le boss ! Le lundi matin, tout beaux et tout bronzés, dans le bureau du directeur. Jte sers un café ? (Le café c’est l’arme fatale du capitalisme convivial!). Chez nous, on respecte nos employés, on les traite pas en gamins ; la relation humaine, c’est important. On est une grande famille tu sais… Encore un pti café Maryse?

Quelle misère que de tomber dans de tels panneaux ! Il faudrait moraliser le capitalisme, lui donner une dimension éthique. Il faudrait faire le pari du développement durable pour répondre au défi écologique, tous ensemble, main dans la main (mon œil !). Il faudrait favoriser une croissance verte, plus respectueuse de l’environnement, créatrice de nouvelles richesses, d’emplois, et des nouvelles technologies qui, évidemment, résoudraient cette crise.

Que cette lâche et complaisante tiédeur est une menace pour notre Eglise !!!

Est-ce avec cette mascarade grossière que prend sens l’engagement chrétien ? Plus profondément, les chrétiens ont-ils vocation à susciter par de bonnes œuvres ou par la cool attitude un semblant de moralité dans un monde inéluctablement dominé par l’avidité et la compétitivité, ou alors, avec l’ardeur de la foi vivante, habités par le souffle de la vérité évangélique, à résolument se positionner contre les figures contemporaines du mal économique et moral, et pour la conversion du monde à l’esprit de justice et de pauvreté de notre Seigneur ? «Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent.» (Evangile de Saint Luc, 16,13)

Développement durable. Comme cela souffle doucement au creux de l’oreille. Allez, le ciel peut attendre. Pas mon 4x4, que j’ai acheté à crédit (gonfle la dette, gonfle !) et que je vais pouvoir nourrir avec des agro-carburants : c’est écologique voudrait-on (encore) nous faire croire, en dépit de l’expropriation de centaines de millions de paysans, et de la catastrophe alimentaire qu’ils sont en train de préparer, de la dramatique déforestation qu’ils impliquent, des effets ravageurs sur la biodiversité et le climat.

A l’heure où sonne le glas, le système qui domine le monde, qui accroît son emprise sur lui (son organisation et sa pensée), va précisément s’employer à brouiller les cartes, pour empêcher, retarder au maximum Le choix, celui du grand bond vers la nouveauté radicale de la sobriété, vers l’Inconnu. Comment le chrétien, ancré sur son rocher éternel, pourrait-il être dupe des ruses de ce système ? Le « système » ; on continue par habitude à utiliser ce terme, qui commence un petit peu à faire sociologie des années 60. Nous réapprendrons, quand les a priori et les malentendus seront levés, à oser n’y reconnaître rien d’autre que la manifestation de l’esprit du démon en ce monde. Les tentations vaincues par Jésus au désert sont plus que jamais les notre. Vends moi ton âme, je te donnerai la richesse…

Le démon capitaliste-productiviste parle aux humains : tout cela, je te le donnerai, si tu te prosternes pour m’adorer. 

 Surexploitation de ressources naturelles limitées, surproduction d’objets et d’imaginaires superflus et absurdes, surincitation publicitaire à leur surconsommation pulsionnelle, et à la fin du cycle, par exemple, la constitution d’un continent de déchets au milieu de l’océan et d’un univers de bêtises au milieu de nos cerveaux : ce système capitaliste-productiviste perpétue son cycle infernal en consolidant subtilement dans les esprits une idéologie mensongère et en achetant notre adhésion à ce mensonge par le biais d’une titanesque opération de séduction.

Alors qu’il est destructeur et mortifère à sa racine, il s’acharne à nourrir l’illusion selon laquelle (« malgré toutes ses imperfections » comme aiment à dire ses porte-parole rusés) il est le seul (« on a vu ce à quoi le communisme a abouti ! ») à pouvoir porter le drapeau du progrès, à créer de la richesse et du bien-être, et aujourd’hui (le mensonge a-t-il ici atteint son « pic » ?) à pouvoir nous sauver du péril climatique…qu’il a engendré.

Depuis au moins vingt ans, nous avons grandi comme tétanisés par les messages de farceurs médiatiques grassement rémunérés, imprimant au fer rouge dans nos esprits cette évidence selon laquelle il est le moins mauvais des systèmes. Soyons enfin réalistes et pragmatiques nous a-t-on rabattu sans relâche ; débarrassons nous des vieilles lunes qui, on le sait, ne peuvent mener qu’au goulag. Il n’y a pas d’autre système viable, l’évidence est désormais claire. J’ai gobé cette gigantesque escroquerie intellectuelle.

Avec le recul de l’histoire, nous serons horrifiés de voir à quel point les idéologues de ce système seront parvenus à établir la jonction entre la critique anti-totalitaire du soviétisme, ô combien justifiée, et notre adhésion béate au productivisme guidé par le marché, sans nous apercevoir qu’il a la même racine pourrie que le productivisme dirigé par le communisme, autoritaire ou libertaire.

Arrêtons de nous leurrer : ce système est animé dans ses gènes par le fantasme infantile de toute puissance. Il est un mal intrinsèque, irréductiblement. Le mal moral, social, écologique, politique qu’il produit nous est si familier, nous semble si banal, que nous avons comme perdu la liberté de le dire.

Son versant capitaliste n’aura jamais d’autre horizon que l’accumulation effrénée du profit et de l’avoir immédiat, quelque en soient les moyens : tout posséder, sans limites. Son versant techno-productiviste vise une instrumentalisation et une rationalisation de tout, y compris de la vie, et dans ses prétentions inconscientes les plus folles, jusqu’à Dieu lui-même : tout maîtriser, sans limites.

La grande prise de conscience du mal qu’il incarne est en cours, mais jusqu’au bout, il s’emploiera à la désamorcer, à la confondre en se drapant de vêtements rassurants.

Pour perdurer, pour se rendre désirable, ce système doit être capable de faire croire qu’il est aussi autre chose, qu’il est en mesure de se transformer, de s’autocritiquer, de «s’humaniser ». Il doit susciter la confiance quant à sa capacité à prendre en compte les aspirations les plus profondes de la sensibilité humaine qui ont à voir avec la soif d’amour, de justice, le souci du respect de la personne et des merveilles de la nature. Pour que les populations humaines continuent de jouer le jeu, son jeu (sans quoi il s’écroule à la seconde même), il doit donc donner des gages de bonne volonté et donner l’illusion que lui seul peut édifier un « monde meilleur », masque du meilleur des mondes. Faites moi confiance, vous ne serez pas déçus. Oui les temps sont durs (vous voyez, je ne vous mens pas, je dis les choses…), l’espèce humaine et la planète sont réellement menacés, mais le génie humain fera la différence et parviendra, une fois encore à surmonter la crise.

Ce que ce système appelle le « génie  humain » est le déni progressif de notre humanité profonde, qui est vulnérabilité et force d’amour, couvert par l’horizon cauchemardesque du tranhumanisme technologique, qui est dépassement d’une humanité fusionnant dans la technique : l’homo nanobiotechnologicus.

La confortable condition d’esclave

Mais attention, c’est un marché de dupes à double entrée. N’en restons plus à la seule grille de lecture dominants/dominés, riches/pauvres. Elle a évidemment sa vérité. Le nier serait non seulement faux mais particulièrement choquant au regard de tant de vies brisées par ces rapports. Mais il faut aussi affirmer toutes les limites de ces critiques, et ce qu’il y a de complaisant à s’y cantonner pour mieux s’abstraire des questionnements moraux et psychologiques auxquels chaque individu fait face aujourd’hui, à l’heure du choix.

Dans ce chaudron fou, nous sommes tous en train de devenir à la fois l’acteur et le système, sa victime et son complice. Nous haïssons ce que nous ne voulons surtout pas voir disparaître. Dit autrement, nous n’avons pas le courage d’incarner nos rêves. Si le système parvient encore à nous duper, c’est qu’il a bien compris que nous voulons encore nous laisser duper par lui. Nous tous, chrétiens et non chrétiens. Notre bonne conscience aspire à un « monde meilleur », mais notre fond pulsionnel et le fantasme du surhomme qui nous habite tous, nous commandent d’épouser les injonctions du monde : je fais ce que je veux, quand je veux. Que la Loi disparaisse pour que règne enfin un monde sans limites ! Que toutes les barrières psychiques et physiques faisant obstacles à la réalisation de mes désirs s’effondrent ! Que le pape et la morale catho nous laissent jouir sans entraves ! Nous voulons que ce système sauve la planète et l’espèce humaine, tout en préservant ce que notre mode de vie a de confortable, d’opulent et de jouissif : notre esclavage, dont nous sommes les victimes consentantes, c’est cette insurmontable contradiction.

Nous avons tellement envie d’entendre cette petite musique digne d’un mauvais dessin animé, qui nous dit que c’est possible, qu’il ne faut pas opposer la croissance et l’écologie, notre bien-être et celui des plus déshérités, qui bien sûr viendra à son tour ; qu’on pourra nourrir à la fois 1 milliard de bagnoles et 7 milliards d’êtres humains, que le petit paysan bolivien ne nous en voudra plus de continuer à aller à Auchan le dimanche, puisque le rayon commerce équitable y aura triplé sa superficie, que les saines énergies renouvelables se substitueront à l’affreux  pétrole (maintenant que le pic est atteint, il faut bien l’appeler par son nom !), avec en point de mire de belles et majestueuses éoliennes dont les hélices tourneront, en harmonie, au même rythme que les affaires.

Ainsi tout pourra continuer comme avant. La même chose en propre. Ouais ! Génial ! On est con, pourquoi on n’y a pas pensé plus tôt ? Allez, on va manger chez Mc Bionald, 30% bio, 70% OGM ; le sens du compromis façon développement durable.

Ca tombe bien, une armée de beaux parleurs, dans cette phénoménale opération de propagande et de détournement va s’employer à nous rassurer et à nous convaincre qu’il ne faut surtout pas désespérer, que : « c’est possible ! ». Quand les sombres désespérants portent le masque de l’espérance…

Les soldats de l’espoir, chargés de nous rappeler à notre devoir d’optimisme (retroussons nos manches ! ya toujours des solutions !), sont de deux genres : une armée un peu austère de personnes qui affichent gravement un grand sens des responsabilités. Ils sont pas très sympas, donc on peut leur faire confiance. C’est un gage de sérieux. C’est pas des guignols. Y savent de quoi y parlent. Ils n’ont appris qu’une chose à l’école : comment faire croire, avec des vêtements très soignés, avec une impressionnante pile de dossiers sous le bras, avec un buste bien dressé, avec une intonation de voix emprunte d’esprit de conviction, avec des gestes de main décidés, que ce qu’ils disent est vrai, par définition, puisque c’est eux qui le disent et que leurs petits tours de magie suffiront à emporter l’adhésion de masses ébahies devant tant d’intelligence.

Ils savent, ils maîtrisent, ils sont infaillibles. Tellement, tellement, tellement loin d’eux l’idée qu’un jour de leur vie, qu’ils le veuillent ou non, comme tout le monde, chacun d’eux réalisera : je suis un homme malade.

Et puis il y a l’autre groupe armé, la branche « fleur au fusil », principalement composée d’ex militants radicaux reconvertis en légionnaires d’honneur. Des mecs super sympas, pas super bien sapés, toujours morts de rire, qui avec une tête pareille ne peuvent qu’aimer les gens, et qui, le clou, fument des pétards en soirée. Donc on peut leur faire confiance, c’est pas des technocrates.

Ces deux groupes de manipulateurs, les classiques et les branchés, union sacrée pour sauver la planète oblige, ont appris à se côtoyer, à s’influencer et finalement à presque se ressembler. Les premiers commencent à desserrer le nœud de la cravate, allant parfois même jusqu’à la retirer, et deviennent de plus en plus sympas. Les seconds, dans ce grand chassé croisé, le sont de moins en moins. A force d’être invités dans de grands restes aux rangs pour y avaler des couleuvres farcies au soja transgénique, ils prennent vite du poids, celui de l’amertume et de la trahison, et finissent par ressembler à tout ce à quoi ne voudrait JAMAIS ressembler une personne aspirant pour sa vie à un peu de dignité, de cohérence et par dessus tout de fidélité à soi-même.

Une telle mobilisation pour un tel mensonge : celui qui consiste à faire croire que l’ère de l’opulence va pouvoir perdurer. Une telle volonté de détourner les esprits de l’inéluctable perspective : celle de l’entrée très prochaine dans un monde notamment caractérisé par la raréfaction des denrées alimentaires et des ressources énergétiques. Et par-dessus tout un tel acharnement à dissuader nos consciences de ne jamais succomber à ces folles aspirations conduisant tout droit à un mode de vie beaucoup plus simple et mesuré. Horreur ! «Tout ce qui est voilé sera dévoilé, tout ce qui est caché sera connu.» (Evangile de Saint Luc, 12-2)

Cette mobilisation idéologique, médiatique, culturelle, de négation du réel est avant tout une opération  de confusion des esprits, évidemment sous couverte de clarification, visant à cloisonner notre imaginaire et à nous détourner du choix vital de la sobriété, qui encore une fois ne pourra pas se traduire collectivement s’il n’est pas anticipé, expérimenté individuellement, localement, vécu comme une véritable conversion intime.

La confusion est l’arme perverse permettant de préserver un statu quo qui, maquillé en développement durable convivial et en innovation technologique providentielle, n’est que l’aggravation désespérante de notre incapacité à choisir la vie.

Clarté de notre esprit, simplicité de nos actes : la révolution silencieuse…

 Au contraire de cette confusion mortifère et paralysante, la clarté vraie engendre le Choix vital. Elle libère un élan qui donne cette force inouïe, brûlante, je le crois miraculeuse, par laquelle il redevient soudainement possible pour un individu et pour une société dans son ensemble de lâcher prise, de faire un immense bond dans le vide, avec cette imperturbable conviction que le grand saut sera salvateur, ne peut qu’être salvateur, en termes de vie, en termes d’humanité. Ces instants rares de l’existence individuelle et collective où le signe de la grâce nous ouvre de façon si claire et lumineuse un chemin de vie qu’il n’est d’autre choix possible que de s’y engouffrer corps et âme !

Il y a une ligne fatale pour lui, dont le système s’emploiera jusqu’au bout, à la vie et à la mort, à ce que nous ne la franchissions pas, en esprit et en acte. Cette ligne sépare la prison obscure de nos conditionnements (a)moraux au « toujours plus » et de notre esclavage d’une vie misérablement centrée sur notre pouvoir d’achat, des verts et tendres pâturages de notre Galilée intime où se dévoile en notre cœur guéri la liberté légère de la vie simple et, dans ce calme savoureux enfin retrouvé, la présence à soi, aux autres, au monde, à la création. Ressentir de plus en plus profondément ce qu’il y a d’insupportable à se cantonner en retrait de cette ligne ; sentir irrésistiblement grandir en soi cette soif vitale de la franchir : une grâce de Dieu.

Quelle joie immense en effet de se dire, par étape ou un beau jour : le sens de ma vie, c’est de franchir cette ligne. Quelle liberté, quel horizon de vie !

Cette rage vivante qui nous pousse à forcer ce barrage, à librement dire stop, ça suffit. Ma vie est un don du ciel, dont le sens est de réaliser, autant que je le peux, une vocation personnelle, dont le fruit dépasse les limites de ma personne. Ce don est trop sacré, trop profond, trop beau, trop précieux et trop fragile pour le laisser plus longtemps dépérir et étouffer par des forces abrutissantes qui travaillent à le mettre aux ordres de ses intérêts destructeurs. « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant. » (Saint Irénée de Lyon)

Je ne veux plus que ma vie continue d’être une contribution à un système dont le fruit noir est l’empoisonnement généralisé du monde, de nos esprits, de nos intelligences, de nos imaginaires, de nos sexualités, de nos relations, de nos corps, de nos champs, de nos rivières, de nos sols, de nos animaux, de nos aliments, de nos mers, et de notre ciel. Il n’est qu’empoisonnement de tout. Ce qu’il y a encore de beau et de vrai en ce monde ne relève que des forces vivantes qui lui résistent.

Quelle joie de voir à l’œuvre cette révolution discrète et silencieuse menée par celles et ceux qui, chacun au rythme qui lui est propre, chacun avec ses limites et ses contradictions, commencent de larguer les amarres, attirés vers et au-delà de cette ligne, invisible mais si réelle. Quelle joie d’entendre ou de lire le témoignage de leur conversion en cours. Quel encouragement pour moi et pour ma famille de rejoindre leur cortège, leur marche d’escargots vers la simplicité. Ces choix, ces actes individuels posés localement, dont l’impact est global, et qui traduisent cette nouvelle vision du monde : est bon pour moi ce qui est bon pour le reste de l’humanité.

La mondialisation que nous subissons est le triomphe du mépris du monde, de sa diversité. Elle est anesthésie de notre sensibilité profonde au destin de l’humanité. Elle n’est que globalisation des réflexes égoïstes, du j’menfoutisme médiocre qui nous rend aveugles et indifférents aux conséquences écologiques et sociales de nos actes, de nos conditionnements consuméristes, de nos pensées étroitement centrées sur nous-mêmes.

Je veux le dernier iPhone, tout de suite et c’est tout ! il est trop fort et ya une super promo. Il terminera un jour dans une gigantesque et architoxique déchetterie au Nigéria, servant également de terrain de jeux pour petits enfants. Mais ça, je ne le savais pas, c’était pas marqué sur le triple emballage. Et puis de toute façon, il est vraiment trop top ce iPhone.

Et le dernier Ipod… Quel gouffre entre la surpuissante opération marketing de son emballage magique auquel aucun ado ne pourra résister, et les conditions sociales et sanitaires dramatiques subies par les ouvrières d’une petite ville chinoise pour sa construction. La sombre arrière-cour du commerce de nos futilités… Mais la boucle est bouclée par les psycho-idéologues au service des marchands d’illusions : il ne faut pas cul-pa-bi-li-ser les gens. Tournez manèges ! Brandir l’étendard de la culpabilisation pour mieux cadenasser le statu quo de nos égoïsmes consuméristes!

La relocalisation des activités humaines, ne prendra tout son sens que si elle oppose à la mondialisation du j’menfoutisme, la redécouverte joyeuse de notre responsabilité à l’égard du monde et de son humanité, de notre contribution personnelle à sa maturation.

Retrouvons l’envie et le courage, chacun d’entre nous, avec l’aide de Dieu, de libérer notre imaginaire du mensonge et de déployer en acte notre force de transformation du monde, en partant de là où nous sommes situés individuellement, localement, travaillant patiemment à ce que ce mouvement mûrisse en sa cristallisation collective.

En matière de simplicité volontaire, avec ma femme, nous ne sommes que des débutants. Mais de n’avoir ni bagnole ni permis de conduire, ça l’industrie automobile ne nous le retirera jamais. Le harcèlement publicitaire de cette industrie qui nous est imposé et que nous subissons depuis notre balcon parisien achèvera de nous en donner la nausée. Donner quelques milliers d’euros supplémentaires à une industrie dont la survie passe notamment par la colonisation accélérée de terres agricoles vitales pour l’avenir alimentaire de l’humanité ? Nous faisons le choix de dire non, de contribuer ainsi à la baisse de la demande et donc à l’affaiblissement d’une industrie qui a déjà tellement tué, détruit et pollué, et dont la disparition sera donc un progrès pour l’humanité.

Carrefour promet à ses clients que leur télé soit totalement remboursée en cas de victoire finale de la France à la coupe du monde. Notre monde sombre dans la démesure et pour la peine notre télé ira terminer ses jours à la cave. Et une télé d’achetée en moins ! Et une télé de virée en plus ! Enfin libres de cette frénésie d’images, de bruisique, de blabla insensés et de propagande détestable. Notre petit sera protégé de la folie publicitaire et on lui trouvera des dessins animés sur internet, y compris goldorak, candy et babar s’il le faut. Le silence plein, enfin retrouvé… 

Franchir la ligne, pas à pas. Quitter notre banque avec allégresse, afin que notre argent ne vienne plus ajouter quelques gouttes supplémentaires au fleuve noir de la spéculation financière, et se déconnecte du circuit infernal de la dette. Rejoignons une société coopérative de finances solidaires par laquelle nous ferons le choix libre que notre argent serve au financement d’une nouvelle ferme biologique en Ile de France.

Evidemment, rejoignons une AMAP (association pour le maintien d’une agriculture paysanne) : la joie de retrouver dans nos assiettes des fruits et légumes sains, bons et vrais, tout en participant par notre demande au mouvement vital de réimplantation d’une paysannerie biologique locale et humaine. Et ainsi, se détourner librement de l’industrie agro-alimentaire, de ses aliments qui n’en sont plus, boycotter un peu plus, autant que l’on pourra, la grande distribution, ses circuits longs irréels et intenables, ses enseignes qui détruisent nos villes, ses projets démentiels visant à nous réduire à de purs consommateurs.

Apprenons à nous documenter et à réduire drastiquement notre consommation de médicaments, en tout cas à discerner ceux qui nous sont vraiment nécessaires et ceux qui sont fuite en avant vers l’hyper médicalisation pathologique de tout. N’oublions pas que l’industrie pharmaceutique tire des bénéfices juteux autant des conséquences sanitaires de la pollution atmosphérique et alimentaire, que du climat de peur et d’angoisse qui habite notre monde. Dans le combat qui vient, ici encore chacun de nos choix et de nos actes pèsera dans la bataille. La simplicité de nos vies et un état d’esprit reposant dans la confiance ne seront jamais payants pour les mastodontes de la chimie, ni pour quelque mastodonte que ce soit.

Franchir la ligne, pas à pas…

 

Quand le chrétien éclaire la source des objecteurs de croissance

Ne nous trompons pas de décroissance. Si la décroissance/relocalisation devient obsession narcissique de mon développent personnel, de mon bien-être, de la pureté de mon corps et de mon esprit, sous fond de naturalisme et de spiritualité new age très chic, alors très peu pour moi. Si elle devient obsession de la pureté de ma culture et de mon sang, sous le mode extrême droite, encore moins.

Je brûle de cette conviction : nous apprendrons à déceler le sens le plus profond, le plus solide, le plus prometteur du mouvement pour la décroissance, dans son lien intime, encore si peu assumé, qui l’unit à l’horizon humain de la pauvreté évangélique et de la charité chrétienne.

La charité chrétienne, tellement au-delà de toutes les confusions intellectuelles et de l’ironie bien pensante dont elle ne finit pas de faire l’objet, c’est l’amour brûlant de l’humanité et de toute la création unie et sauvée dans le Christ. C’est la conscience intime et joyeuse de mon cœur, de tout ce qui me relie à elle, dans mes prières, dans mes pensées et dans ce qu’engagent les actes et les choix les plus concrets de ma vie quotidienne. Ma capacité de m’auto-limiter et d’accepter en adulte des limites qui me sont imposées, sont ma première contribution au bien commun de l’humanité. 20% de la population mondiale qui profite de 86% des ressources naturelles : tel est peut-être le symbole chiffré d’une charité méprisée en ce monde.

L’élan vital auquel nous sommes appelés ne va pas sans le cri de rage que nous voulons pousser. Pour crier de tout notre cœur ce en quoi nous croyons, hurlons notre rejet total de ce que nous détestons.

Multinationales de la spéculation financière, de l’agro-alimentaire, de la grande distribution, de la pub, de la bagnole, du pétrole, du nucléaire, du médicament, de la bio et nano-technologie ; multinationales quelque soit votre spécialité dans l’empoisonnement, je vous vomis.

Je n’appartiendrais pas aux troupes des résignés qui, sous votre emprise, pour sauvegarder leur confort, leurs intérêts, et leurs positions, font croire et se font croire, que pour sauver l’humain et la planète, nous aurons besoin de tous, vous compris. Je ne suis pas dupe de cette posture perverse par laquelle on se donne des airs raisonnables, consensuels et rassembleurs, pour se masquer à soi-même un projet intrinsèquement diviseur et criminel, et par laquelle, évidemment, on fait passer pour des diviseurs et des pessimistes rabat-joie, ceux qui refusent d’être dupes, et qui savent où est le vrai lieu de l’espérance, de l’unité et de la fraternité humaine.

Vous êtes les ennemis de la vie réelle, de l’humanité réelle. Vous êtes le mal incarné de notre temps, vous êtes la sombre et effrayante muraille qui confine l’humanité entière dans une étouffante impasse. Vous incarnez très largement à vous seul cette chape de plomb, qui obstrue cet horizon pourtant si proche d’une vie humaine tâtonnante, redécouvrant avec les yeux de l’enfant, le sens de la simplicité, de l’équilibre, se rapprochant de la justesse.

Multinationales, votre mort sera votre seule contribution à l’accouchement du nouveau monde. Vous êtes la mort. Je ne me fais guère d’illusion quant à la persistance de votre capacité diabolique de faire croire que vous travaillez pour le bien de l’humanité. Nous le savons, vous allez continuer à retarder l’échéance, à trouver de nouvelles parades pour justifier et légitimer aux yeux du plus grand nombre, votre action destructrice et mortifère, lui trouver de nouveaux maquillages, tous plus séduisants et attractifs les uns que les autres. Cette capacité hideuse que vous avez, de toujours jouer sur la même corde, qui va séduire, qui va flatter, qui va amadouer, qui va ramener à vous une humanité asservie aux intérêts et aux fantasmes délirants d’un tout petit nombre de vos représentants.

Mais votre masque tombera, non sans de terribles douleurs pour nous tous. C’est une certitude, pour qui sait faire taire en soit les modes, les bruits et les injonctions du monde.

M’en voudront-ils de le croire, notamment les plus athées d’entre eux ? Dans la solitude de leur combat, les objecteurs de croissance ne découvriront-ils pas qu’au fond d’eux-mêmes, ce qui les habite, ce qui les pousse à cette joyeuse radicalité de la vie sobre et enfin pleine des vrais richesses du don et du lien, a à voir avec cette voix secrète qui nous rappelle à notre profond et éternel désir de Dieu, de son amour gratuit et inconditionnel ?

Le temps est plus que jamais ouvert d’une rencontre immensément prometteuse entre objecteurs de croissance et chrétiens, qui, au-delà des prismes idéologiques déformants, ont une vocation profonde à s’effleurer. Je le crois profondément. Cette perspective est une réjouissance. J’ai dit en quoi les chrétiens sont à mon sens aujourd’hui interpellés, bousculés (dans le meilleur sens du terme) par les partisans de la décroissance, croyants ou athées. Une des dimensions qui m’a particulièrement touché dans le combat de ces derniers, est leur conviction d’un questionnement impératif du sens des limites, y compris sur le plan moral. En cela, ils forcent un barrage mental et bouleversent les présupposés de la pensée et de l’action critique radicale de la société. En réhabilitant la question des limites, ils réhabilitent le père, comme celui qui, par la limite posée à l’enfant, lui signale la loi.

La réhabilitation du père n’est évidemment pas, comme s’empresseront de le clamer les éternels semeurs de confusion, réhabilitation « réac » du vieux modèle patriarcal de domination paternelle et masculine. Elle est retour à un équilibre et à une différenciation des rôles paternels et maternels, haïe par les petits révoltés infantiles de l’indifférenciation de tout (homme/femme, adulte/enfant, humain/nature, nature/divin, etc...).

Que les objecteurs de croissance ne s’arrêtent pas en si bon chemin… Pour le coup, ils sont dès aujourd’hui interpellés et bousculés par la tradition judéo-chrétienne : la réhabilitation du père qui révèle à l’enfant ses limites n’est-elle pas l’ouverture d’une brèche dans notre vision et notre sensibilité collective, interrogeant l’humanité dans son ensemble, en voie de se noyer dans le tourbillon infantile de sa toute-puissance prométhéenne, et plus que jamais placée face au rappel salutaire de la Loi par le Père ?

Peut-être ne sommes nous plus très loin du stade où, acculés par un mal si profondément incrusté, désespérés au fond du gouffre de nos illusions, revibrera en nous notre corde la plus subtile et la plus vive, qui nous commandera de nous agenouiller, de nous repentir (oh, le vilain gros mot !), de tourner nos regards vers le ciel et de prier avec la très sainte Vierge Marie :

« Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu mon sauveur / Il s’est penché sur son humble servante, désormais tous les âges me diront bienheureuse /  Le Puissant fit pour moi des merveilles, Saint est son nom. Son amour s’étend d’âge en âge, sur ceux qui le craignent / Déployant la force de son bras, il disperse les superbes / Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles / Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides / Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour / De la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa race à jamais / Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit, pour les siècles des siècles. Amen ».


Serge Lellouche - Printemps 2010

Publié dans Anthropologie

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